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Des armes, des médicaments et des marchés financiers
Par Dani RODRIK

Par L'Economiste | Edition N°:2766 Le 29/04/2008 | Partager

Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’université d’Harvard, est le premier lauréat du prix Albert O. Hirschman du Social Science Research Council. Son dernier livre s’intitule One Economics, Many Recipes: Globalization, Institutions, and Economic Growth (Une économie, plusieurs recettes: globalisation, institutions et croissance). On retrouvera ses théories dans la Review of Economics and Statistics. On peut discuter avec lui (en anglais) sur [email protected].La crise des subprimes a démontré une fois de plus à quel point il est difficile de dompter la finance, secteur qui représente à la fois la ligne de vie des économies modernes et leur menace la plus sérieuse. Si ce fait n’est pas nouveau pour les marchés émergents, qui ont fait l’expérience de nombreuses crises financières au cours du dernier quart de siècle, un demi-siècle de stabilité financière a endormi dans la suffisance les économies avancées. . Deux familles ennemiesMais que faut-il faire, exactement? Les économistes qui s’intéressent à ce genre de questions se divisent en deux groupes.1) Les libertaires: Tout d’abord viennent les libertaires, pour qui tout ce qui intervient entre deux adultes consentants s’apparente à un crime. Si vous vendez un bout de papier que je veux acheter, il est de ma responsabilité de savoir ce que j’achète et de connaître toutes les éventuelles conséquences négatives. Si mon achat me fait du tort, je ne peux m’en prendre qu’à moi. Je ne peux demander un renflouement du gouvernement.2) Les non-libertaires: Les non-libertaires reconnaissent la faille de cet argument. Les explosions financières entraînent ce que les économistes appellent un “risque systémique”, où tout le monde doit payer. Comme le montre le sauvetage de la banque américaine Bear Stearns, le gouvernement peut devoir renflouer des institutions privées pour éviter une panique qui déboucherait sur des conséquences pires ailleurs. Ainsi, de nombreuses institutions financières, surtout les plus grandes, fonctionnent avec une garantie gouvernementale explicite. Cela justifie la réglementation par le gouvernement des pratiques de prêts et d’investissements. C’est pour cette raison que les économistes du deuxième groupe se divisent entre les enthousiastes et les sceptiques de la finance. Mais tous les deux sont interventionnistes. C’est l’étendue de l’intervention sur laquelle ils ferment les yeux qui diffère. Ceci reflète leurs différences de visions sur le degré de dysfonctionnement de l’approche actuelle de la supervision et de la réglementation prudentielle.. Occasion d’apprendreLes enthousiastes de la finance ont tendance à considérer chaque crise comme une occasion d’apprendre. Si la réglementation prudentielle et la supervision ne sont jamais parfaites, étendre une telle surveillance aux fonds spéculatifs et à d’autres institutions non réglementées peut quand même en modérer les inconvénients. Si les choses deviennent trop compliquées pour les régulateurs, ce rôle peut toujours être attribué au secteur privé, en s’appuyant sur les propres modèles de risque des agences de notation et des entreprises financières. Les gains de l’innovation financière sont trop grands pour une intervention plus lourde. Les sceptiques de la finance ne sont pas d’accord. Ils sont moins convaincus que l’innovation financière récente ait créé de gros gains (excepté pour le secteur de la finance lui-même), et doutent que la réglementation prudentielle puisse jamais être suffisamment efficace. La vraie prudence demande que les régulateurs usent d’un plus grand assortiment d’instruments, notamment des plafonds quantitatifs, des taxes sur les transactions, des restrictions sur la titrisation, des prohibitions ou d’autres interdictions directes sur les transactions financières. Tout ce qui incarne l’anathème pour la plupart des acteurs des marchés financiers. Etre du même avis que les enthousiastes ou que les sceptiques dépend de la vision de chacun des bénéfices nets de l’innovation financière. Pour reprendre l’exemple des médicaments, la question revient à considérer soit que l’innovation financière est comme l’aspirine, qui génère d’énormes bénéfices à petit risque, soit comme la méthamphétamine, qui stimule l’euphorie et est suivie d’un dangereux effondrement.


Sécurité contre liberté

Cette stabilité reflétait un équilibre simple: la réglementation en échange de la liberté d’opérer. Les gouvernements ont soumis les banques commerciales à une réglementation prudentielle en échange de la provision publique des assurances de dépôts et de la fonction de prêteur en dernier ressort. Les bourses, quant à elles, furent soumises à des exigences de communication et de transparence. La déréglementation financière des années 1980 nous a jetés dans un territoire inconnu. Elle promettait d’engendrer des innovations financières qui étendraient l’accès au crédit, permettraient une plus grande diversification des portefeuilles et une répartition des risques parmi ceux les plus à même de les supporter. La supervision et la réglementation seraient des obstacles, disaient les libéralisateurs, et les gouvernements seraient incapables de suivre les rythmes des changements. Quelle différence la crise actuelle a-t-elle faite! Nous comprenons aujourd’hui que même les acteurs les plus complexes du marché n’avaient pas la moindre idée des nouveaux instruments financiers en train d’émerger, et personne ne doute aujourd’hui que le secteur financier ait besoin d’une révision.


Pourquoi réglementer?

Pour saisir les raisons d’une approche plus vaste de la réglementation financière, prenons l’exemple de trois autres secteurs réglementés: les médicaments, le tabac et les armes à feu. Dans chaque cas, nous tentons d’équilibrer les bénéfices personnels et la liberté de chacun avec les risques générés pour la société et les personnes elles-mêmes.Une stratégie possible consiste à cibler le comportement générateur de problèmes et à s’en remettre à l’auto-contrôle. Il s’agit par essence de l’approche professée par les enthousiastes de la finance: établir les paramètres comportementaux et laisser les intermédiaires financiers opérer librement pour le reste. Mais nos réglementations vont considérablement plus loin dans les trois secteurs. Nous restreignons l’accès à la plupart des médicaments, imposons de lourdes taxes et des contraintes de marketing sur le tabac, et nous contrôlons la circulation et le port d’armes. On note ici un principe prudentiel simple: étant donné que notre capacité à surveiller et réguler les comportements est nécessairement imparfaite, il nous faut nous appuyer sur un éventail d’interventions plus large.Les enthousiastes de la finance sont comme les défenseurs américains des armes à feu qui claironnent que “les armes ne tuent pas, ce sont les gens qui tuent”. L’implication est claire: ne punissons que les gens qui utilisent les armes à feu pour commettre des crimes, mais ne pénalisons pas les autres au passage en restreignant leur accès aux armes. Cependant, comme nous ne pouvons être certains que la menace de la punition décourage tous les crimes, ni que tous les criminels sont capturés, notre capacité à inciter les propriétaires d’armes à feu à se comporter de manière responsable est limitée. En conséquence, les sociétés les plus avancées imposent un contrôle direct sur le port d’arme. De même, les sceptiques de la finance pensent que notre capacité à éviter la prise de risque excessive sur les marchés financiers est également limitée.Copyright: Project Syndicate, 2008. Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot

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