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    Culture mondiale et identités nationales : «Guerres saintes» et hamburgers, même combat

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager


    McDonald's et la Bosnie: y a-t-il un rapport entre le monde des hamburgers et celui de l'épuration ethnique? Le professeur Barber assure que ces deux forces sont en compétition. Mais dans cet article provocant, il suggère aussi que ces deux forces apparemment opposées, ont beaucoup en commun. Et qu'elles peuvent être aussi dangereuses l'une que l'autre pour l'avenir de la démocratie.


    Les premières pages des journaux parlent de massacres de civils en Bosnie. Les pages consacrées aux affaires de la reprise d'ABC par Disney ou de l'achat de CNN par Time-Warner. Le lecteur attentif sait que notre monde et nos vies sont pris entre les forces antagonistes de la retribalisation et de l'intégration mondiale.
    La course vers le passé offre la sinistre perpective de la guerre et du carnage: une menace de balkanisation d'Etats-Nation où la culture s'oppose à la culture, le peuple au peuple, la tribu à la tribu, et une certaine Jihad (guerre sainte) contre toute sorte d'interdépendance, de coopération et de réciprocité, contre la technologie, contre la culture pop et contre le marché mondial. L'avancée vers l'avenir est encouragée par la ruée de forces économiques, technologiques et écologiques qui exigent intégration et uniformité, et qui hypnotisent les gens partout avec de la musique rapide, des ordinateurs rapides et des repas rapides _ MTV, Macintosh et McDonald's. Un McMonde cimenté par les communications, l'information, le divertissement et le commerce. Entre Disneyland et Babel, la planète est simultanément défaite et rassemblée.
    Le comble, c'est que la culture locale de clocher et la culture globale du McMonde, sont parfois toutes deux visibles dans le même pays au même instant. Les fanatiques iraniens écoutent les mollahs prêcher la guerre sainte d'une oreille, et de l'autre, la star resplendissante de la télévision de Rupert Murdoch, dans Dynastie, Donahue et Les Simpson. Les entrepreneurs chinois se disputent l'attention des cadres du parti à Beijing, et rivalisent pour obtenir les concessions des Kentucky Fried Chicken dans des villes comme Nanjing, Hangzhou et Xian où 28 déversoirs servent quelque 100 000 clients par jour. L'Eglise orthodoxe de Russie, tout en luttant pour renouer avec la foi d'antan, s'est associée avec des hommes d'affaires californiens pour mettre en bouteille et vendre l'eau des Saintes Sources.

    Absence de loi et de démocratie

    Les assassins serbes portent des chaussures Adidas et écoutent Madonna sur leurs Walkmans en visant les civils de Sarajevo qui passent en courant dans le champ d'action de leur arme. Les Hassidis en Israël, et les sombres néo-nazis des milices d'extrême-droite en Amérique, se sont tournés vers la musique rock pour transmettre leurs messages traditionnels à la nouvelle génération, tandis que les fondamentalistes trament de vrais complots sur le réseau Internet.
    La Jihad et le McMonde opèrent à force égale dans des sens opposés.
    Ce que ces deux forces ont en commun, c'est l'anarchie: l'absence de loi et de démocratie. Chacune se passe de société civile, et fait fi du civisme démocratique. Aucune ne réclame d'autres institutions démocratiques. Leur fil commun est l'indifférence à la liberté civique. Si les gardiens traditionnels de la liberté ont été des gouvernements capables de réglementer, des constitutions démocratiques et des lois déterminant les droits du citoyen, George Steiner suggère que "les nouveaux temples de la liberté seront McDonald's et Kentucky Fried Chicken".
    En Europe, en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, le marché a déjà érodé la souveraineté nationale et donné naissance à une nouvelle culture mondiale de banques internationales, d'associations de commerce, de lobbies transnationaux tel que l'OPEC, de nouveaux services mondiaux comme CNN et la BBC, et de corporations multinationales. Tandis que des usines et fabriques sont installées quelque part sur des territoires souverains, sous l'oeil et la possible règlementation d'Etats nation, les marchés financiers et Internet sont partout mais nulle part, en aucun lieu particulier. Et bien qu'ils ne produisent pas d'intérêts communs ni de loi commune, les marchés communs font de la demande, avec une monnaie commune et une même langue -- l'anglais.

    Qui plus est, ils produisent des comportements communs engendrés par le cosmopolitisme de la ville. Pilotes de ligne, informaticiens, réalisateurs de cinéma, banquiers internationaux, spécialistes des medias, célébrités du spectacle, experts écologistes, producteurs de films, démographes, comptables, enseignants, avocats, athlètes -- tous ceux-ci composent une nouvelle race d'hommes et de femmes pour qui la religion, la culture et l'origine ethnique, sont des éléments marginaux dans une identité fondée sur le travail.
    Le shopping aussi a le même caractère dans le monde entier. Des cyniques laissent même entendre qu'en Europe de l'Est, on ne fait plus de révolutions pour la liberté et le droit de vote, mais pour des emplois bien payés et le droit à la consommation.
    Le McMonde est un produit mondial de culture populaire, lancé par l'expansionnisme commercial. Son modèle est américain. Ses marchandises sont tout autant des images que du matériel, une esthétique qu'une ligne de produits. C'est une culture aussi bien qu'un article, un vêtement aussi bien qu'une idéologie. Ses symboles sont les motos Harley-Davidson, les Cadillac et le Hard Rock Café . Vous ne les maîtrisez pas. Ils vous plaisent et vous adorez les images de vieux films qu'ils évoquent. La musique, la vidéo, le théâtre, les livres et les parcs à thème -- les nouvelles églises de la civilisation commerciale --, tout est construit comme une image qu'on exporte, créant le même goût mondial pour les mêmes logos, slogans publicitaires, stars, chansons, noms estampillés, jingles et marques de fabrique.

    La vidéologie

    Un pouvoir dur qui amollit, tandis que l'idéologie est changée en une sorte de vidéologie qui agit par des octets sonores et des clips filmés. La vidéologie est plus floue et moins dogmatique que l'idéologie politique traditionnelle, et c'est pourquoi elle peut mieux réussir à instiller les nouvelles valeurs nécessaires au marché mondial.
    La culture mondiale McMonde est presque irrésistible. En 1992,le premier restaurant japonais par le nombre de clients, était McDonald's, alors que Kentucky Fried Chicken venait en deuxième position. En France, où les puristes culturels se plaignent amèrement de l'apparition imminente d'une Sixième République ( "la République américaine"), le gouvernement s'attaque au "franglais" tout en installant le parc EuroDisney aux portes de Paris. Dans le même esprit, l'industrie du cinéma fait la guerre au film américain importé, tandis qu'on honore Sylvester Stallone de l'une des plus grandes distinctions françaises, en le faisant Chevalier des Arts et des Lettres. Plus à l'Est, les touristes à la recherche d'un bout de vieille Russie qui ne les éloigne pas trop de MTV, peuvent trouver des poupées russes traditionnelles (qui s'emboîtent les unes dans les autres), avec les visages inhabituels (de la plus grande à la plus petite) de Bruce Springsteen, Madonna, Boy George, Dave Stewart et Annie Lennox.

    Les micro-guerres de la Jihad feront les gros titres, au siècle prochain, et prédire la fin de l'histoire semble finalement stupide. Mais l'homogénéisation du McMonde est sur le point d'établir une macro-paix favorisant le triomphe du commerce et de ses marchés, et de donner à ceux qui contrôlent l'information, la communication et le divertissement définitif (peut-être par inadvertance), le contrôle de la culture du globe et de la destinée humaine.
    A moins que nous puissions offrir une alternative à la lutte entre la Jihad et le McMonde, l'époque dans laquelle nous nous apprêtons à entrer -- post-communiste, post-industrielle, post-nationale, pourtant sectaire, terrifiante et fanatique --, est sans doute aussi post-démocratique. Pendant que la Jihad poursuit une sanglante politique identitaire, le McMonde entretient une froide économie de profit. Chacun est un consommateur et appartient à une tribu. Mais personne n'est citoyen. Et sans citoyens, de quelle démocratie parle-t-on?

    Benjamin R. Barber, USA































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