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    Economie

    Coupures "dramatiques" à Tanger : Le Nord avec ses excédents de pluie et ses déficits en eau

    Par L'Economiste | Edition N°:75 Le 15/04/1993 | Partager

    Ce n'est pas un mince paradoxe que d'avoir à constater que la gestion marocaine de l'eau est mieux connue des professionnels californiens de l'eau que des Marocains: au Maroc les projecteurs ne se braquent sur l'eau que lorsqu'elle se raréfie.

    En fait, depuis l'accident du début des années 70 qui avait privé Rabat de son pompage au fil du Bou Regreg, il y a une organisation relativement cohérente pour concevoir, sur de très longs termes, une politique de l'eau. Il reste néanmoins exact que les hydrauliciens ont plus de facilité à faire entendre leurs voix en période de sécheresse qu'en période de pluies.

    "Mouiller" les leaders d'opinion

    C'est 'existence de ces politiques à très long terme qui retient l'attention à l'étranger: aux yeux d'un Californien (ou d'un Australien(1), les Marocains sont installés à la limite du désert et sont capables de lui tenir tête, sans subir les catastrophes sahéliennes mais sans avoir les moyens de financement que l'on trouve en Californie.

    Le Conseil Supérieur de l'Eau est une pièce importante de l'organisation marocaine de l'eau dans la mesure où il réunit des autorités et des leaders d'opinion pour les sensibiliser et pour leur demander leurs avis sur les politiques à très long terme. Les échelles des travaux cette année sont de 10 à 32 ans (l'an 2030).

    Cette année, pour sa VIIe session, le Conseil Supérieur de l'Eau qui se tient à Rabat depuis le 14 et jusqu'au 16 avril, traite du plan directeur d'aménagements dans le Nord (Loukkos, Tangérois et de la côte méditerranéenne) et du programme d'irrigation, programme désigné sous le sigle simple de "PNI 2000".

    Situation dramatique à Tanger

    Sur l'ensemble du Maroc, c'est Tanger qui souffre le plus de la deuxième année de sécheresse, alors qu'en moyenne normale, c'est la région la plus arrosée du Royaume. Dès que le pompage au fil de l'eau sur l'Oued Hachef devient impossible, la ville passe sous le régime des coupures, et depuis l'automne 1992, les réserves du barrage Ibn Battouta sont insuffisantes. Tanger s'est restreinte à 80% de sa consommation habituelle depuis novembre dernier et s'est encore serré la ceinture en janvier et à nouveau en ce moment. La nappe de Charf El Akab n'a pas été rechargée artificiellement en période d'abondance d'eau et contrairement à ce qui avait été préconisé dès le milieu des années 80. Ce sont, semble-t-il, les difficultés de trésorerie de la Régie Autonome qui. expliquent que les précautions préconisées n'aient pas été prises. Comme Tanger, Tétouan et le Loukkos vivent sous un régime de précipitations excédentaires vis-à-vis des besoins tels que projetés d'ici l'an 2030, mais le sol ne retient pas naturellement l'eau. En outre, le relief et la nature des terrains rendent difficile la construction de grands barrages (difficultés pour les faire "tenir sur les flancs des montagnes" sans que les coûts financiers ne deviennent prohibitifs et rapide envasement du fait de l'érosion). La région d'Al Hoceima, en revanche, vit sous un régime naturellement déficitaire.

    Le Conseil a à se pencher sur les propositions de l'Administration de l'Hydraulique. Celles-ci prévoient:

    - 5 nouveaux barrages de régulation et un barrage pour réduire les envasements provoqués par le torrent Nekkor;
    - des recherches d'eaux souterraines pour environ 87 millions de m3;
    - un réseau d'adduction pour les villes de la région;
    - l'accélération des aménagements d'irrigation agricole pour 56.800ha.

    Le Ministère des Travaux Publics, qui avait déjà proposé et fait adopter son plan de grands transferts inter-régionaux, avance aussi la possibilité de réseaux plus grands pour amener l'eau du bassin du Loukkos et du bassin du Lao.

    Là où il y a de l'eau

    Cependant, comme le souligne M. Kabbaj, ministre des Travaux Publics et de la Formation Professionnelle, la mauvaise répartition de l'eau entre les différentes régions du Royaume est une donnée de base: "on peut la transporter, mais il faut savoir que ces gigantesques ouvrages nous coûtent cher et coûteront encore plus cher à nos enfants, alors il vaut mieux dès aujourd'hui penser l'aménagement ultérieur du territoire en fonction de la disponibilité de l'eau". Le ministre se défend de tomber dans la science fiction en rappelant que Moulay Idriss n'avait pas fait autre chose en s'installant à Fès.

    Cette remarque sous-tend les travaux du Conseil cette année . Elle n'est pas nouvelle dans la mesure où elle avait déjà fait l'objet de recommandations lors de l'évaluation financière des grands transferts inter-régionaux. La conclusion s'était imposée d'elle-même, indiquant qu'il faudra d'autres grands ouvrages à partir de Wahda (M'Jara), du bas Sebou et du Bou Reggreg comme à partir des barrages de l'Oum R'bia vers Casablanca pour suivre la croissance des besoins, mais il faut penser à alléger la pression de cette croissance, sous peine de voir s'envoler le prix de l'eau et/ou les impôts en 2010/2030.

    Forte présence agricole

    Cette année, le Conseil a aussi à l'ordre du jour l'irrigation, ce qui est une nouveauté dans la mesure où jusqu'à présent l'agriculture, qui suivant les régions consomme entre 75 et 95% des eaux artificiellement mobilisées, s'était plutôt tenue à l'écard de la politique intégrée de l'eau. La VIIe session du Conseil trouve le PNI 2000 en tant que chapitre à part entière et retrouve encore l'agriculture dans les aménagements du Nord.

    Le point central du PNI 2000 est le rattrapage des retards dans les aménagements d'irrigation(2) Les zones irriguées représentent 10% de la superficie cultivée, mais emploient plus du tiers de la population active rurale et fournissent 45% de la valeur ajoutée agricole, mais les aménagements hydro-agricoles sont en retard de 170.000ha par rapport à ce que les barrages actuels permettent d'irriguer. Les superficies à aménager montent à 250.000ha si l'on tient compte des barrages en cours de construction. L'aménagement d'un ha coûte, selon les calculs du MARA, entre 40.000 et 100.000DH, qui juge que ces prix sont dans la moyenne de ce qui se fait ailleurs.

    S'ajoutent des programmes moins chers de réhabilitation, pour 200.000ha.

    3 milliards de DH par an

    Pour réaliser le PNI 2000, il faut des investissements de l'ordre de 3 milliards de DH par an pour les 8 prochaines armées, mais ajoute le MARA, devenu adepte de l'imparable taux de rentabilité interne(3), la valeur ajoutée agricole devrait être de 7,3 milliards de DH par an avec 180.000 emplois permanents "sans compter les emplois pour l'exécution des travaux", soit 60.000 emplois supplémentaires .

    Le MARA et le Ministère des TP estiment néanmoins que hormis les bassins rifains et le Sebou, il y aura des tensions sur l'eau agricole partout dans le pays en l'an 2020, tensions qui seront fortes en période de pointe et en période de sécheresse. Ces tensions seront d'autant plus difficiles à gérer politiquement que se produiront des concurrences entre les consommations agricoles et les consommations urbaines.

    Aussi à côté des grands et petits aménagements hydrauliques, pointe l'idée d'une irrigation économe en eau. Ce n'est pas une vue de l'esprit, puisque en 1985-86, en essayant de capitaliser l'expérience de la grande sécheresse, les deux associations d'ingénieurs, X et Ponts, avaient trouvé que la parcimonie en eau, scientifiquement appliquée, avait été plutôt favorable à la productivité agricole...

    N.S.

    (1) La sensibilisation de l'opinion publique californienne ou australienne aux problèmes de l'eau est assez forte pour engendrer la production de films et de romans de science fiction basés sur des accidents de barrages ou sur la disparition de l'eau...
    (2) L'élégance ou plus prosaïquement la diplomatie administrative veut que l'on parle plutôt "d'accélération du programme". Cf les déclarations du ministre de l'Agriculture, L'Economiste du 8 avril 1993.
    (3) Le taux de rentabilité interne, mis au point au cours des années 80 par le Ministère des TP, sert à mesurer l'intérêt de faire ou de ne pas faire un ouvrage financé avec l'argent public. Il est la transposition pour les équipements publics du raisonnement qu'habituellement fait un investisseur privé. C'est ce taux de rentabilité qui avait permis de relancer la construction de l'autoroute Casa-Rabat tombée en panne au début des années 80 et c'est encore lui qui est à la base du barrage Wahda. Pour la petite histoire signalons que, alertée par l'USAID redoutant que M'Jara soit un projet "pharaonique", une mission spéciale de la Banque Mondiale avait repris les études du projet et découvert à cette occasion la grille d'élaboration du taux de rentabilité interne: concluant qu'il fallait construire le barrage, la Banque a aussi emprunté la grille pour l'appliquer dans ses propres études.

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