Economie

Coupe du Monde : Les dessous de la machine à spectacles

Par | Edition N°:37 Le 09/07/1992 | Partager

Il y a plus de 5 milliards d'habitants sur la planète, mais seules 19 personnes peuvent attribuer l'organisation d'une Coupe du Monde de football, sport le plus populaire que n'ait jamais été. Ces 19 membres du Comité exécutif de la FIFA, suivent souvent pour ne pas dire toujours les volontés de leur président, M. Joao Havelange.
On peut penser que c'est un pouvoir exorbitant pour un seul homme mais ce n'est pas un homme comme les autres. Septuagénaire qui présente bien, il est en effet, depuis 1974, à la tête du football mondial, un football qui n'est plus l'aimable joute de 22 personnes courant derrière un ballon...
Le football est devenu une puissance commerciale: il n'a plus besoin de faire sa promotion, il est devenu support de promotion.
Aussi, le football mondial est-il d'abord une organisation.
Pour l'année 1991, année sans Coupe, et selon le rapport d'activité de la FIFA, les recettes de la Fédération ont été de 23,525 millions de Francs Suisses soit 141,15 millions de DH, dont 923.949 FS (4%) provenant du pourcentage versé sur les matches. Toujours selon le rapport, le bilan financier fait apparaître un excédent de 1,647 million de FS, excédent qui a été crédité à la réserve d'exploitation. Les charges sont essentiellement des charges de salaires (2,941 millions de FS). En années de Coupe, les chiffres sont démultipliés.

Annonceurs et supports

La FIFA est devenue une entreprise de spectacles, à qui toutes les multinationales font les yeux doux. Les droits de retransmission télévisée avaient été, en 1990 cédés aux alentours de 500 millions de Dollars. En 1994, aux Etats-Unis, les montants seront à la hausse, puisque est à l'étude un système qui permettrait de passer des messages de publicité, certes à la mi-temps, mais aussi pendant les arrêts de jeu, les remises en touches,... Les sportifs croient rêver. La France qui vient d'avoir la Coupe a annoncé la couleur: il va en coûter 45 millions de FF pour le droit d'accoler "Sponsor de France 98" sur l'étiquette des produits. Un dernier chiffre pour bien comprendre dans quel monde évolue le football, la FIFA et M. Havelange: les quatre matchs disputés par le Maroc en 1986 lors du Mundial mexicain ont rapporté 9 millions de Dirhams, part du Maroc dans les recettes globales des droits d'entrées et droits de télévision.
Pour accueillir les passionnés de football, il faut préparer une énorme infrastructure mais la Coupe du Monde est ressentie comme une manne providentielle.
Les événements récents ont démontré le contraire. Ni l'Espagne en 1982, ni l'Italie en 1990 n'ont dégagé les recettes escomptées, elles ont même vu leurs activités touristiques s'inscrire à la baisse. Si la part de la FIFA est garantie par les droits de télévision et les sponsors, le pays organisateur, lui ne peut compter que sur les recettes touristiques. Or la fréquentation des hôtels baisse pendant les Coupes: peur des hooligans, des excès du football,...
Alors la Coupe du Monde ne serait-elle qu'un beau rêve, ne rapportant qu'à la FIFA et aux annonceurs? Non si l'on en juge à l'acharnement avec lequel la France, les Etats-Unis, le Maroc ont bataillé pour arracher l'honneur d'en accueillir l'organisation.
Les Etats-Unis l'avaient obtenue pour qu'elle serve de tremplin à un sport méconnu dans ce pays. La France(1) la voulait pour consacrer une image de pays du football et de puissance européenne.
Cependant, l'organisation exige beaucoup d'investissements. La France qui dispose déjà d'une infrastructure honorable, n'en aura pas moins besoin de débourser 7 milliards de FF supplémentaires pour améliorer ses équipements(2). C'est le seul chiffre qui a pu être budgétisé avec précision, car pour le reste, routes, télécommunications,... des commissions spécialisées doivent encore établir les coûts.

Boursouflure économique

On devine aisément ce que cela aurait coûté au Maroc! Cela aurait créé une boursouflure économique, inflationniste et factice, car limitée dans le temps.
Et puis la Coupe du Monde arrive, la FIFA rapatrie ses gains dans les 21 jours, et le pays d'accueil, s'il n'a pas bien géré son affaire se retrouve avec d'énormes problèmes.
Pourtant la candidature était porteuse d'un fol espoir, même si le coût avait fait reculé le Premier Ministre M. Azzedine Laraki, lorsqu'il s'est agi de donner à la FIFA, la signature engageant l'Etat.
La Suisse candidat malheureux à l'organisation, a déclaré qu'elle bataillait pour les "petits pays", pour lutter contre le gigantisme. Personne n'était disposé à l'entendre.
M. Havelange, personnalité décriée pour son style de vie, a jugé "prématurée" la candidature marocaine; il disait: "développez-vous d'abord, on verra après". Or le Maroc comptait sur la Coupe du Monde pour soutenir son développement. Un dialogue de sourds, ... dont nous sommes sortis battus par deux fois.
Pourtant si l'Afrique doit, un jour, organiser la Coupe, le Maroc est le mieux placé, mais il doit avant tout se plier aux "usages" et obtenir au préalable l'aval du Président, M. Havelange. Les Etats-Unis et la France n'ont pas procédé autrement, et c'est M. Havelange qui a fixé l'année où ils devaient postuler.
Le football est codifié, réglementé et géré par la FIFA. Celle-ci ne fait pas de sentiment. Par une erreur incroyable de communication, le Maroc a modulé son message sur le mode: "donnez-nous la Coupe c'est notre droit de l'avoir".
Le droit, quel droit? On ne doit rien à personne a répondu la FIFA. A personne sauf aux grands annonceurs, Coca Cola, Fuji,... et là non plus on ne fait pas de sentiment.
Le Maroc devra apporter d'autres preuves que sa bonne volonté. Après avoir été battu en 1988 pour le Mundial de 1994, il a présenté sa candidature avec les ... mêmes maquettes.
Cela ne fait pas très sérieux! Que le Maroc réalise seulement les deux tiers de ce qu'il aurait fait en cas de Coupe, et la partie sera gagnée, dans n'importe quel cas.

Najib SALMI

Responsable de la Rubrique sportive, L'Opinion.

  1. La France est la fondatrice de la Coupe Jules Primat, nom du Trophée mondial.

(2) La ville de Strasbourg, par la voix de son maire, souhaite renoncer à accueillir des matchs: le coût des aménagements d'infrastructures existantes est jugé trop lourd, entre 150 et 350 millions de FF, pour trois matchs d'intérêt limité.

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