×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Culture

Comment le «panurgisme» intellectuel triomphe
Boris CYRULNIK

Par L'Economiste | Edition N°:1669 Le 24/12/2003 | Partager

Quand les sociétés étaient archaïques, il y a 10 à 20.000 ans, les groupes humains étaient composés de 50 à 200 individus coordonnés par un projet de survie: manger, dormir, se protéger et se reproduire. En ces temps-là, le chef gouvernait au corps à corps. On le voyait, on l'entendait et on se soumettait à ses décisions. Cette allégeance nous donnait la vie, puisque l'exclusion du groupe nous menait à la mort.. Quand on ne voit plus son chef…Aujourd'hui, l'immense majorité des peuples ne côtoient plus leur chef. Si nous voulons continuer à vivre ensemble, c'est à une représentation du chef que nous devons nous soumettre. Et ça change tout: le chef archaïque dominait le groupe grâce à sa personnalité, alors que le chef moderne le gouverne grâce à son image. Bien sûr, les archéochefs mettaient en scène leur pouvoir. Ils portaient des parures, des bijoux de coquillages précieux, des armes décorées, des casques qui les grandissaient et des maquillages qui inspiraient la terreur. J'imagine qu'ils devaient aussi manifester des comportements de chef, rouler des épaules, faire la grosse voix et dire des phrases impressionnantes. Mais le chef d'aujourd'hui n'a plus besoin de cette représentation théâtrale, puisque c'est avec son image qu'il gouverne. Il peut donc dans le réel s'habiller sobrement comme vous et moi et dire des banalités. Si le chef moderne est capable de composer une belle image de lui, c'est à cette représentation que les peuples se soumettront.Voilà l'explication que je me suis donnée pour tenter de comprendre la manifestation pathologique que constitue une société en guerre. . Même l'indignation est délicieuseDes peuples cultivés, des millions de personnes intelligentes deviennent capables, tous ensemble, de penser que la violence extrême est un mode efficace pour la résolution des problèmes. Alors, ils s'identifient au chef, ou plutôt à l'image qu'il a su donner de lui, ils s'habillent comme lui, répètent ce qu'il a dit et reproduisent même ses tics verbaux et comportementaux. Ce moment est délicieux, car il affûte le sentiment d'appartenance, on s'aime puisqu'on partage les mêmes valeurs, on va se protéger contre le cruel agresseur, on va s'entraider et l'on se sent bon moral puisque le Mal c'est l'autre. L'indignation elle-même est délicieuse puisqu'elle est vertueuse. Nous pouvons nous mettre en colère, mimer la vertu offensée, réciter les arguments exprimés par le chef ou ses représentants. Quel merveilleux moment quand nous manifestons dans la rue, criant tous ensemble des slogans enthousiasmants, des idées précises dont le rythme musical accentue la sensation de danser ensemble dans un même monde de représentations.L'image nous gouverne et la technologie qui la diffuse en accentue le pouvoir. La dictature de l'apparence existait depuis longtemps puisque dès l'âge de bronze, les sépultures étaient devenues individuelles. On y enterrait quelques petits princes, on les entourait de beaux objets, de bijoux et d'armes. On y ajoutait un peu de vaisselle et quelques vêtements décorés pour matérialiser leur gloire éphémère. Les corps des autres, on les empilait dans des sépultures collectives comme par le passé, mais l'apparition de ces tombes individuelles témoignait de l'apparition du chef suivi par un groupe entier.De nos jours, la technologie donne aux chefs modernes une gloire éphémère et mondialisée. C'est presque en temps réel que le virtuel se répand sur la planète, et que nous pouvons, de nos yeux, voir les mimiques du cow-boy Bush et le hiératique Saddam. Le monde alors s'est trouvé clivé en deux populations: ceux qui croyant en Bush se conforment à ses slogans et ceux qui n'y croyant pas s'inféodaient à Saddam.Les arguments étaient pauvres dans les deux camps, quelques stéréotypes vaguement récités. Je ne parle pas de ceux qui sont sur le terrain et qui, eux, éprouvent le réel et peuvent en parler. Je parle de ceux qui trop éloignés de ce réel ne pouvaient que se le représenter, en gober les images et s'y conformer. Alors, se passe un phénomène étrange: puisqu'on ne connaît pas le réel, mais qu'on connaît très bien les images qui le représentent et qui, chaque soir, passent à la télé, c'est la pression de conformité qui tiendra lieu de vérité. C'est-à-dire que les témoins du réel, ceux qui pourraient raconter le pilonnage des bombes de la guerre, la désespérante misère provoquée par l'exploitation de Saddam, aggravée et masquée par l'embargo américain, ceux-là ont à peine été écoutés. On a préféré l'exaltation de “Tous ensemble”, la fusion sécurisante que provoque l'appartenance, la récitation des slogans qui donnent un sentiment de force, et l'on aboutit à ce résultat curieux qui nous mène à comprendre que le conformisme exalte la conviction, alors que le témoin nous gêne en nous faisant douter. Plus une représentation sociale entraîne un mouvement de masse, plus la technologie diffuse ces représentations, plus nous vivons dans un monde virtuel où nous nous indignons de l'idée que nous nous faisons des autres et non pas du réel que nous pourrions en éprouver. Le monde est ainsi clivé en deux parties qui se méconnaissent et qui pourtant agissent constamment l'une sur l'autre.. Les images qui gouvernentLe panurgisme intellectuel triomphe dans ces mondes virtuels et celui qui sème le doute, le porteur de mauvaises nouvelles, sera sacrifié puisqu'en disant le vrai, il brise notre euphorie, rend nos idées moins claires et nous empêche de nous engager auprès de ceux qu'on aime et auxquels nous avons tant de plaisir à appartenir, “nous les Américains” ou “nous les Arabes”.L'Europe a beaucoup souffert et a fait souffrir de cette pensée qui coupe le monde en deux. “L'axe du Mal” qui désigne toujours l'autre, a intérêt à dessiner une image insultante, ridicule ou souillée: “le Boche”, “le Bougnoule”, “le Niaqué”, s'inspire de ce mécanisme de clivage du monde. La guerre devient une guerre de représentations. Chacun construit son image de l'autre et la diffuse pour mieux couper le monde en deux et appartenir à la moitié pure et noble.Pourtant, des phénomènes se produisent. La France s'est opposée à la pensée facile: tout en critiquant Saddam Hussein, elle ne s'est pas laissé embarquer dans l'axe qui désigne le Mal. Bien sûr, des pays peu fréquentables, comme la Russie qui massacre les Tchétchènes et les Chinois qui ont annexé le Tibet, se sont associés à cette déclaration nuancée. Mais ce qui donne une lueur d'espoir, c'est que certains Américains ont refusé, eux aussi, de couper le monde en deux, que dans tous les pays arabes, on entend murmurer un désir de débats, qu'en Israël, de nombreux soldats refusent de servir dans une armée d'occupation qui aide à voler des terres et, qu'un nombre croissant de Palestiniens commencent à dire à voix haute que la deuxième Intifada a été une lourde faute politique.Que se passe-t-il? Nous ne sommes plus derrière le chef, comme un seul homme! Nous ne croyons plus en ces images simples qui nous engageaient au combat, la fleur au fusil!Il n'y a pas si longtemps, quand un individu doutait du bien-fondé des ordres du chef, il avait droit au Tribunal militaire. Lors de la première guerre du Golfe, les Français qui se sont demandés si vraiment ça valait la peine de faire souffrir tant de gens n'étaient pas nombreux et faisaient figure de traîtres.Pour comprendre ce phénomène qui est en train de naître en Occident et autour de la Méditerranée, je me suis fait l'explication suivante: les individus se développent de mieux en mieux. Les personnalités s'affirment et chacun désormais est capable de construire sa propre image du monde. Nous nous soumettons moins aux représentations collectives, nous acceptons moins la vision d'un seul homme, même si c'est un chef, un gourou ou un maître à penser.Ça ne facilitera pas le gouvernement des Etats, mais ça limitera peut-être les opérettes tragiques au nom desquelles tant d'hommes ont fait la guerre et se sont fait souffrir pour des motifs qui, quelques années plus tard, ont été oubliés ou ont paru stupides.Si ma démonstration vous a convaincus, je vous en supplie, ne me croyez pas, je ne veux pas être un chef!

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc