Chronique

Comment l’économie de marché transforme les pays africains
Par Robert Lanquar

Par L'Economiste | Edition N°:3487 Le 16/03/2011 | Partager

Né en Algérie de parents séfarade et berbère, Robert Lanquar, après une expérience de journaliste, a été pendant une dizaine d’années chargé du marketing et des recherches sur les entreprises touristiques, à l’Organisation mondiale du Tourisme. Il a été aussi expert auprès de la Banque mondiale et a participé à l’élaboration de nombreux plans de développement touristique dont le Sénégal et les Seychelles. Il fut coordinateur du groupe d’experts du Plan Bleu -Plan d’action pour la Méditerranée- PNUE entre 1986 et 1996, tout en assurant la programmation technique du Europartenariat Middle East 1994-1996 avec la Euro-Arab Chamber of Commerce (Paris), la Euro-Israel Chamber of Commerce et le Département international de la Chambre de commerce internationale de Paris. Depuis 2000, il assure la coordination du Forum euroméditerranéen de FITUR – Madrid

Pour l’Afrique, la Banque mondiale se veut optimiste. Selon Global Economics Prospects, son recueil sur les tendances de l’économie dans le monde, le PIB du continent africain a fait un bond en avant de 4,7% en 2010 et devrait maintenir cette tendance en 2011 et en 2012, avec respectivement 5,3 et 5,7%.
Les investissements directs étrangers (IDE) auraient augmenté de 17% en 2010, surtout concentrés sur trois pays: Afrique du sud, Angola et Nigeria. L’Afrique du sud a eu son Mondial de football. Elle y aura dépensé 2% de son produit intérieur brut(1) avec des effets ambivalents, même si cela a permis le comblement de ses retards en infrastructures et d’instaurer un climat de confiance pour attirer touristes et investisseurs. Par contre, ses coûts socialisés trop prestigieux n’ont pas servi la lutte contre la pauvreté, ni participé à l’amélioration du logement, de la santé, de l’éducation.
Après un recul de 12,3% en 2009, les investissements directs étrangers (IDE) en Afrique ont augmenté de 17% en 2010. Cette tendance confirme le positionnement du continent comme destination privilégiée des capitaux étrangers. Il faut pourtant reconnaître que trois pays (Afrique du Sud, Angola et Nigeria) reçoivent à eux seuls 40% de ces capitaux. Selon l’agence Thomson Reuters, les opérations de fusions-acquisitions ont atteint le niveau record de 33 milliards d’euros, doublant ainsi en valeur sur un an. C’est d’abord le secteur des communications qui a attiré les multinationales, non seulement chinoises, mais de plus en plus indiennes (voir encadré), japonaises et des pays du Golfe. En 2011, le projecteur devrait être mis sur la grande distribution avec l’entrée en scène du géant américain Walmart qui vient d’acquérir 51% du capital du sud-africain Massmart.
L’économie de marché transforme les pays africains. En quinze ans, la Tanzanie a considérablement progressé grâce à l’adoption de réformes économiques globales ouvertes et basées sur le marché. Ces réformes ont joué un rôle déterminant pour attirer les IDE. De généreuses dotations aux amortissements, des reports indéfinis des pertes, des exemptions des droits à l’importation et de la taxe sur la valeur ajoutée ainsi que certaines exonérations fiscales temporaires ont pu être ainsi accordées; elles ont donné confiance aux investisseurs, beaucoup d’entre eux étant aussi Africains du nord.
Des opportunités existent comme par exemple au Niger qui a élu très démocratiquement au second tour, son président le 12 mars, un an après la prise de pouvoir de la junte militaire. L’objectif prioritaire est maintenant la stabilité pour se consacrer à un véritable développement grâce à ses ressources minières. Le tourisme n’est pas oublié, en particulier le long du fleuve Niger. C’est une équipe dirigée par un ancien ministre marocain qui y a réalisé la stratégie de développement durable du tourisme.
Les investisseurs internationaux se méfient cependant de la «corruption discrète» très répandue en Afrique. Selon un rapport récent de la même Banque mondiale, qui définit le phénomène comme le manquement des fonctionnaires au devoir de fournir les biens ou services financés par les administrations publiques, ce type de corruption aurait des effets disproportionnés dans les programmes de développement durable et de lutte contre la pauvreté.
L’autre stratégie des investisseurs internationaux serait de s’appuyer sur les marchés régionaux pour bâtir un secteur manufacturier. Le commerce régional africain a augmenté de 13% par an ces dix dernières années, alors que la croissance du commerce mondial fut de 10% en moyenne. Les exportations des pays africains entre eux concernent, dans une large mesure, des produits de base. Cependant, le commerce de produits manufacturés ne fait que croître et il se diversifie au fur et à mesure de l’intégration des marchés et des efforts de coopération régionale. En Afrique subsaharienne, c’est ce commerce régional qui sert de plateforme à la croissance du secteur manufacturier. La Banque mondiale nous met toutefois en garde: «Dans l’environnement commercial de l’Afrique, les coûts de transaction des échanges sont élevés, notamment à cause de l’incapacité des institutions de marché et des infrastructures à soutenir le commerce».

Sécurité alimentaire

L’an dernier, le Maroc avait été salué pour sa prompte et généreuse aide au Niger au plus fort de la crise alimentaire. Le grand problème des prochaines années sera en Afrique la sécurité alimentaire. La volatilité des prix alimentaires est un dossier prioritaire pour le président actuel du G20, Nicolas Sarkozy.
Les derniers chiffres publiés par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) révèlent que les prix de toute une série de produits de base ont, depuis janvier 2011, crevé leurs plafonds de 2008. La situation la plus préoccupante est en Afrique.
Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, se posait ces derniers jours la question de savoir pourquoi l’Afrique est-elle passée dans les années 1980, d’être un exportateur net à un importateur net de nourriture. Son déficit alimentaire est maintenant de près de 15 milliards d’euros; il s’accentuera dès cette année. Au-delà des productions vivrières, de la reprise d’activités comme l’élevage des volailles après la scandaleuse concurrence déloyale européenne des poulets congelés, l’agriculture africaine doit devenir plus efficace et découvrir la spécialisation.
Là encore, des coopérations publiques-privées, en particulier entre l’Afrique du Nord et l’Afrique sahélienne pourraient servir de modèles, comme le décrit une récente étude CUTS - Consumer Unity & Trust Society. Une meilleure productivité agricole favoriserait le commerce régional et la construction d’infrastructures de transports et de communication. Pascal Lamy entend bien que le Round de Doha apporte une contribution, même modeste, pour booster l’agriculture africaine:
«le monde a besoin de produits agricoles meilleur marché, mais surtout produits dans le cadre d’une concurrence loyale!».Avec Robert Zoellick(2), onzième président du Groupe de la Banque mondiale, les organisations internationales, y compris, l’OMM – Organisation météorologique mondiale, préconisent, en particulier pour l’Afrique, une série de mesures «pour faire en sorte que les populations et les pays les plus vulnérables ne se voient plus dénier l’accès à une alimentation nutritive», comme renforcer l’accès du public à l’information sur les stocks de céréales, améliorer le travail de surveillance et de prévision météorologique à longue échéance, surtout en Afrique, convenir d’un code de conduite pour que l’aide alimentaire d’ordre humanitaire échappe aux mesures de restriction sur les exportations et assurer l’application effective des filets de protection sociale. Le G 20 pourrait faire de l’alimentation et la sécurité alimentaire sa priorité numéro 1. Le Maroc a appris beaucoup sur les crises agricoles ces trente dernières années. Son savoir-faire en matière de gouvernance et de capitalisation de l’agriculture pourrait être, selon le CIHEAM de Montpellier (France), des bonnes pratiques à mieux être connues en Afrique subsaharienne.

L’Inde, puissance montante en Afrique

L’Institut d’études stratégiques nord-américain de l’US Army War College, vient de publier début mars, une monographie(3) sur l’expansion rapide des réseaux d’influence indienne en Afrique; ce qu’elle voit d’un bon œil par rapport à la pénétration croissante de la République populaire de Chine. Les investissements indiens publics et privés se sont multipliés ces dernières années, dans presque tous les secteurs d’activité.
L’Inde est depuis longtemps présente en Afrique du Sud et de l’Est. Gandhi y fait ses premières actions en organisant la lutte de la communauté indienne pour ses droits civiques. L’Inde deviendrait après 2025 le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine, avec presque 1,4 milliard d’habitants. Pour les Américains, l’Inde peut apporter une contribution significative pour le maintien de la paix, par exemple en étendant sa couverture maritime de sécurité le long du littoral oriental du continent. Cette analyse appelle à une plus grande coopération bilatérale qui bénéficieraient concrètement non seulement aux deux pays, mais qui seraient également à l’avantage de leurs alliés africains.

Dynamique des investissements marocains en Afrique

Le séminaire du 23 février 2011 que l’Institut royal des études stratégiques a consacré à la dynamique des investissements marocains en Afrique n’a pas retenu l’attention qu’il aurait dû avoir, malgré son très haut niveau, de la part des Européens et des Nord-Américains. Pourtant l’IRES, par son programme «Compétitivité globale et positionnement du Maroc dans le système mondialisé», fait comprendre comment renforcer et développer des alliances avec des groupes marocains pour rendre plus efficaces leurs investissements en Afrique. Le continent occupe aujourd’hui une place prioritaire dans les choix stratégiques du Royaume, liés à la nouvelle configuration de la concurrence qui s’y déploie en provenance des puissances émergentes face aux Lions d’Afrique: les Asian Tigers, et en Amérique latine comme le Brésil, les LatAm Pumas. Les cas et bonnes pratiques sont nombreux comme ceux de l’Office national de l’électricité ou de Maroc Telecom. Parmi les questions posées, dans quelle mesure le statut avancé du Royaume auprès de l’Union européenne pourrait-il contribuer à renforcer la compétitivité des entreprises marocaines sur les marchés africains? On pourrait retourner cette même question, comment le Statut avancé pourrait-il aider les entreprises européennes à poursuivre durablement, c’est-à-dire au-delà de 2015 ou 2020, leur développement en Afrique?

(1) Alors que l’Allemagne en 2006 n’avait dépensé que 0,3% de son PIB.
(2) 6 janvier 2011, Financial Times.
(3) India in Africa: Implications of an Emerging Power for Africom and US Strategy, J. Peter Pham, Strategic Studies Institute, USA, http://www.StrategicStudiesInstitute.army.mil/

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