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Culture

Clifford Geertz, le premier anthropologue de l’islam marocain
Par Lahouari ADDI

Par L'Economiste | Edition N°:2421 Le 13/12/2006 | Partager

Lahouari Addi, économiste et sociologue, a enseigné à l’université d’Oran, avant de devoir fuir son pays pour des raisons de sécurité. Il est aujourd’hui intégré au corps enseignant de l’Institut d’études politiques («Sciences Po») de Lyon en France. Il enseigne aussi aux Etats-Unis. Il a publié Sociologie et anthropologie chez Pierre Bourdieu. Le paradigme anthropologique kabyle et ses conséquences théoriques, édition La Découverte, 2002Anthropologue de l’islam, célèbre dans son champ disciplinaire, Clifford Geertz s’est éteint à l’âge de 80 ans le 30 octobre dernier à Philadelphie, aux Etats-Unis. C’était un spécialiste du Maroc et de l’Indonésie dont il aimait à souligner les différences pour montrer – à l’inverse des orientalistes – que l’islam est à rechercher dans les formes symboliques que revêt la foi et non dans les archives. Dans cette perspective, le Maroc et l’Indonésie ont donné, dit-il, naissance à des institutions religieuses différentes malgré la référence à un texte sacré commun. Ce qui est important à ses yeux dans l’étude des religions, ce sont les rites et les croyances enracinés dans l’ordre social, en tant que manifestations de la foi et signes donnant sens à l’étrangeté du monde pour le croyant. . Le rôle des oulémasSe fondant sur la capacité des institutions, des activités et des forces sociales liées à la foi à se cristalliser et à s’autonomiser des Ecritures, cette approche limite son objet aux usages sociaux du sacré sans empiéter dans le domaine de la psychologie s’intéressant à l’angoisse existentielle ni dans celui de la théologie se préoccupant du dogme. Ayant tracé ces frontières, Geertz affirme que, du point de l’anthropologue, la chrétienté médiévale, c’est plus Grégoire le Grand que Jésus-Christ; et que l’Islam, c’est plus les oulémas que le Coran. Le problème, par conséquent, n’est pas de définir la religion, c’est de la trouver. Il a appliqué ce cadre analytique au Maroc, où il a mené des recherches dans les années 1960, s’intéressant aux transformations culturelles qui accompagnent les changements dans les attitudes religieuses. Pour ce faire, il récuse l’approche positiviste, préférant la perspective phénoménologique qui donne toute son importance aux visions du monde et au sens. Quand il avait commencé ses recherches en Indonésie, au début des années 1950, l’islam n’était pas un thème académique porteur. A l’époque, en effet, les problématiques de la modernisation et de l’acculturation prédisaient sinon une marginalisation de la religion, tout au moins sa sécularisation dans les Etats nouveaux du Tiers Monde, où le nationalisme triomphant promettait de rattraper le retard sur l’Occident. Contre cette tendance jadis dominante dans le champ académique, ses nombreux ouvrages sur l’Indonésie mettaient en avant les particularités des formes symboliques de la foi, dans un pays où l’islam s’était emparé, dit-il, de la civilisation hindouiste, reproduisant à sa manière l’éthos et le mode de vie locaux. Geertz n’a de cesse de répéter que les chercheurs n’ont pas pris la mesure de la profondeur de la rupture entre, d’un côté, une vision du monde qui avait sa pertinence culturelle et sociologique et, de l’autre, la réalité de la suprématie occidentale qui dément cette pertinence. Ni les oulémas, qui possèdent les codes de la puissance divine, ni les saints, à la «baraka» pourtant dissuasive et omniprésente, n’ont pu empêcher cette suprématie contre-nature du point de vue des concernés. . L’échec salafiste produit la violenceC’est un véritable glissement de terrain, dit Geertz, avec ses conséquences psychologiques et sociologiques, faisant introduire le doute dans une culture jusque-là sûre de sa validité et de sa supériorité cosmologique. La question n’est plus désormais «Que dois-je croire?» mais «Comment dois-je croire?»; le doute n’a pas porté sur le fondement divin, il a porté sur les institutions ; les croyants se demandent s’ils sont dignes de la foi. Ils se sont culpabilisés et ont remis en cause leur façon traditionnelle de croire, ce qui a ouvert un boulevard au scripturalisme qui s’est proposé de reconstruire les symboles pour maintenir l’esprit religieux, en revenant aux sources, aux Salafs, dont le message aurait été déformé par les vicissitudes du temps. Des changements religieux profonds se sont s’opérés, dont le plus spectaculaire est l’amenuisement du maraboutisme et des confréries. La réponse du scripturalisme de la salafiya n’a pas porté sur le contenu de la foi, ce qui aurait été une véritable révolution religieuse, entraînant probablement un schisme comme dans la chrétienté. La salafiya s’est contentée d’idéologiser l’islam pour le protéger d’une modernité menaçante, et c’est pourquoi ce mouvement n’est pas l’équivalent de la réforme protestante qui a enclenché en Europe la dynamique de la sécularisation. Pour Geertz, le scripturalisme a correspondu «bien moins aux premiers stades d’une réforme de l’islam qu’aux derniers développements de son idéologisation». Il n’y a pas eu de Luther chez les musulmans, et il n’y a pas eu non plus de Weber parmi les spécialistes de l’islam. La salafiya a eu son Etat après une longue résistance à la domination coloniale, mais a-t-elle pour autant répondu aux besoins de modernité? A-t-elle forgé une autre vision du monde pour libérer le temporel de la tyrannie de l’imaginaire sacré? Pour Geertz, les violences et les blocages politiques dont souffrent les sociétés musulmanes, pourtant avides de modernité, sont à rechercher dans l’échec de la salafiya à produire un éthos religieux qui réconcilie le sacré avec le profane et qui enracine la foi dans la conscience individuelle.


Nationalisme et religion

Sous le vernis nationaliste de l’Indonésien Soekarno, l’esprit religieux persiste dans un langage nouveau. Il trouve au Maroc, dans les années 1960, la même religion avec des formes culturelles radicalement différentes. Geertz établit une esquisse comparative saisissante entre les deux expériences dans Islam Observed (traduit en français sous le titre Observer l’islam. Changements religieux au Maroc et en Indonésie (La Découverte, 1992). Paru en 1968, c’est un petit ouvrage de 130 pages qui bouscule les approches académiques sur l’islam et refoule les idées reçues qui le présentaient comme un phénomène social résiduel ou une force domestiquée par le nationalisme. La foi se loge dans des agencements sociaux et s’exprime dans des formes symboliques correspondant à l’éthos (comportement) religieux de la société. Cet accent mis sur le symbolisme invite à interpréter les attitudes religieuses exprimant tour à tour enthousiasme, mysticisme, piété sécularisée, désir de réforme, dédoublement… à la suite de changements historiques qui font vaciller les repères cognitifs qui ont jusque-là donné sens aux pratiques de l’expérience quotidienne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour les sociétés musulmanes, agressées depuis deux siècles au moins par une Europe technologiquement supérieure et religieusement sécularisée. La foi, comme force sociale, est l’objet véritable de l’anthropologie religieuse, et il est intéressant d’apprécier les transformations de ses formes culturelles et de ses expressions sémiotiques pour comprendre les dynamiques sociales dans des pays où les conflits religieux sont de plus en plus féroces (Algérie, Niger, Inde…).


Clifford Geertz, ici à Sefrou en 2001, est né en 1926 à San Francisco. Il est décédé le 30 octobre 2006 à Philadelphie. Il était un anthropologue américain. Il est présenté comme un anthropologue postmoderne, mais il préférait se présenter comme un «réformateur du culturalisme américain», qu’il souhaitait «débarrasser de toute forme d’explication causale, qu’elle soit psychologique, structurale ou sociale». Il a fait de fréquents séjours à Séfrou entre 1963 et 1969, où il s’est intéressé au microcosme du souk. Il en a tiré un livre aujourd’hui rédité, « Le Souk de Séfrou  (Photographe non mentionné; collection HyperGeertz)

. Ouvrages traduits en français- Bali. Interprétation d’une culture, Gallimard, 1984- Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, PUF, 1986- Observer l’islam. Changements religieux au Maroc et en Indonésie, La Découverte, 1992- Ici et là-bas. L’anthropologue comme auteur, Métaillé, 1992- Le souk de Sefrou, présentation de Daniel Cefaï, Editions Bouchène, 2003.
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