Culture

Chroniques du Festival
Sens et sensualité du monde
Par Bernard Ginisty

Par L'Economiste | Edition N°:2032 Le 31/05/2005 | Partager

L’Economiste publie une série de chroniques dans le cadre des rencontres de Fès qui se tiennent en marge du festival des musiques sacrées organisé dans la même ville du 3 au 11 juin. Les auteurs sont des personnalités politiques, des philosophes ou appartenant au monde de la culture. Ils décrivent chacun à sa manière la portée d’un rendez-vous mondial qui va au-delà de la musique, des arts et de la spiritualité. Depuis des décennies, nos sociétés sont confrontées à ce qu’on appelle une “crise du sens”. De nombreux ouvrages détaillent cette crise, mais il existe peu de lieux où cette question soit assumée dans toutes ses dimensions. L’originalité du Festival de Fès se manifeste par la volonté de se situer au coeur de cette recherche de sens dans la triple signification que ce mot possède dans la langue française. Le sens, c’est la signification du monde à laquelle ouvrent les débats du festival et toute la dimension soufie de recherche spirituelle. Le sens, c’est la direction à prendre, les opérations à faire. Sur ce point, le Festival est une organisation performante qui sait tenir ses objectifs et essaimer en dehors du Maroc. Enfin, le sens, c’est la sensualité du monde, et quelle meilleure introduction à cette dimension que la musique sacrée? Un des symptômes de la maladie du monde moderne est d’avoir séparé ces trois niveaux pour mieux les marchandiser. L’esprit de Fès, c’est d’inviter chacun à retrouver sa musique intérieure qui lui permet d’habiter le monde dans toutes les dimensions de son humanité. Le Festival de Fès constitue un des rares lieux où l’on s’efforce de faire communiquer signification, organisation et sensualité. J’ai pu pénétrer dans des univers musicaux, intellectuels et spirituels très divers. Un très grand moment: le chant tibétain de Yungchen Lhamo à Volubilis au milieu d’un orage. La voix assurée et ferme de cette “guerrière spirituelle” au milieu des éléments déchaînés m’a particulièrement touché. S’il fallait illustrer le rôle du Festival de Fès au sein d’une mondialisation livrée trop souvent aux seuls flux d’armes et d’argent, c’est ce chant, issu d’une tradition millénaire et porté par la voix humble et sûre de Yungchen Lhamo, que je choisirais. De plus, ayant participé souvent à des débats sur la mondialisation, j’ai apprécié comment “l’esprit de Fès” permettait de sortir des schémas sectaires ou caricaturaux pour une écoute de l’autre. J’ai pu vérifier comment l’ouverture spirituelle de chacun permet de ne pas absolutiser des positions purement intellectuelles pour s’ouvrir à des évolutions possibles. . Espace schizophrèneLe Festival de Fès m’a prouvé que l’activité artistique constitue, dans notre époque schizophrène, la voie royale pour l’apprentissage de l’intégration de toutes les dimensions de l’homme. En effet, aucun art n’est possible sans un contact renouvelé avec les sources de son désir, sans des techniques précises et le corps-à-corps avec une réalité matérielle, sans enfin une vision ou un pressentiment d’une nouvelle façon d’habiter le monde. Pour moi, la participation au Festival de Fès a été à la fois une expérience de moi-même, une confrontation à la matière musicale et une épreuve du sens. Témoigner, ce n’est ni faire du prosélytisme, ni haranguer les foules, mais dire en quoi ce que l’on croit et ce que l’on espère éclairent sa vie individuelle, familiale et sociale. C’est risquer une parole personnelle dans le déluge de paroles convenues et du système de pensée correct. Avec passion, avec raison, avec un goût immodéré de la vie. Aucune religion ne saurait prétendre s’égaler à ce qu’elle vise. Comme des alpinistes échangeant entre eux l’expérience des différentes voies menant au sommet qui les dépasse tous, les chercheurs spirituels, bien loin de gérer des certitudes, vivent la grande fraternité des pérégrinants. S’il y a une frontière, elle ne passe pas entre les différentes religions ou sagesses, mais, au sein de chacune d’entre elles, entre ceux qui y sont installés et ceux qui y cherchent des itinéraires et des compagnons de route. Le Festival de Fès témoigne de la capacité de l’islam de s’ouvrir à d’autres traditions spirituelles. Il renoue ainsi avec les grandes époques de l’Histoire où les trois monothéismes méditerranéens étaient porteurs ensemble de convivialité, d’intelligence et de spiritualité. Etre naissant “Je n’en finis pas de commencer ma vie, quand je pense qu’il y en a qui n’attendent pas d’avoir vingt ans pour commencer leur mort”. Ces mots de Maurice Béjart disent que la jeunesse est moins un âge qu’une capacité permanente de commencer. Le monde de ce début du XXIe siècle est plein d’injustices, de conflits, de désespérance. Mais c’est aussi un monde qui a déconstruit les idoles meurtrières qu’il avait adorées. Ce monde est incertain, dangereux, mais beaucoup de voies sont ouvertes pour tous ceux qui ont le goût de la création. Certes, certaines formes de sécurité ont disparu, mais jamais autant de rencontres et de découvertes n’ont été possibles. La chance des jeunes générations est de pouvoir commencer de nouvelles aventures sans être récupérées a priori par des idéologies vieillies et des pensées mortes. Car ce n’est pas d’être vieux ou récent qui définit le neuf, c’est d’être naissant.


Programme du Festival des Musiques sacrées

Vendredi 3 juin20 h 30 - Bab Makina Ce concert a reçu le soutien de l’Office national marocain du tourisme (ONMT) et Royal Air Maroc (RAM)Tereza Berganza (Mezzo Soprano) et Cecilia Lavilla (Soprano) avec l’Orchestre et le Choeur de la Communauté de Madrid (Espagne)avec le soutien de la Communauté de Madrid Stabat Mater - PergolèseEt Asmae Lemnawar(Maroc) Qassaid soufies d’El Harraq et d’Ibn Arabi Samedi 4 juin16 h 30- Musée BathaCe concert a reçu le soutien de Maroc Telecom Saïd Hafid et son ensemble (Egypte) Psalmodies et Panégyriques20 h 30 - Bab Makina Ce concert a reçu le soutien d’ Attijariwafa bank et de l’Ambassade de FranceRavi Shankar et Anoushka Shankar (Inde) Musique classique d’Inde du Nord En ouverture:Anurekha Ghosh et son ensemble (Inde) Danse Kathak du Nord de l’Inde . Tablas, Chant, Sarangui. Dimanche 5 juin16 h 30- Musée BathaCe concert a reçu le soutien de l’ambassade de FranceEnsemble A Sei Voci(France) Bencini: Ave Maria - Missa de OliveriaMusiques baroques du 17e siécle  20 H 30 - Bab MakinaCe concert a reçu le soutien de la BMCEMiyamaru Naoko et son Ensemble Gagaku Reigakusha (Japon) Gagaku: Musique et danse traditionnelle Japonaise de la cour impériale Lundi 6 juinJournée Asie centrale avec “ Aga Khan Trust for Culture ” 16 h 30 - Musée BathaCe concert a reçu le soutien de l’Aga Khan Trust for CultureTengir Too avec Nurlanbek NyshanovMusique des Montagnes Kirghizes 20 h 30 - Bab MakinaCe concert a reçu le soutien de l’Aga Khan Trust for CultureMusiques et chants des montagnes d’Asie Centrale


“Les Rencontres de Fès” du 4 au 8 Juin 2005, de 8h30 à 12h30 au Musée Batha à Fès, dans le cadre du Festival des musiques sacrées du monde du 3 au 11 Juin 2005.Pour plus d’informations, programme et réservations: www.fesfestival.comDemain “Donner âme à la mondialisation” par Jack Lang
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