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    Ces Narcisses qui commandent

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Il faut des qualités spéciales pour commander, disent les spécialistes des ressources humaines. Les "psy", du moins certaines écoles de psychologie, voient les choses autrement. Ce sont des défauts qui peuvent aller jusqu'à la pathologie, et ces défauts, tout le monde les a... plus ou moins.

    Quel est l'état de santé psychique du dirigeant ? Question scandaleuse ou insolente, peut-être, mais qui nous plonge directement au coeur du problème du pouvoir et de ses implications subjectives et sociales.

    Les maximes comme "le pouvoir corrompt ou rend fou celui qui le détient"- ou les tentatives d'explication - la supposée "maladie du pouvoir" inhérente à la nature humaine - font partie du folklore quotidien.

    La psychanalyse est en mesure d'élargir le champ d'investigation en y faisant entrer les mécanismes inconscients en jeu. Quels effets produit sur un sujet la possibilité concrète d'exercer le pouvoir ? Ces effets agissent-ils en soi ou varient-ils en fonction de la structure psychique de celui qui détient le pouvoir ? En outre, si l'on admet que le pouvoir implique toujours un lien avec les autres, que se passe-t-il du côté de ceux qui l'octroient ?

    Pourquoi le pouvoir engendre-t-il du plaisir ? Peut-être est-ce dû au fait qu'il procure un bien-être lié à la capacité de décider, de choisir, de mener à bien. Dans cette perspective, le pouvoir se rattache à "la possibilité de", revêtant un aspect créateur. Il favorise le progrès et les innovations, constituant l'un des piliers de tout acte productif.

    A l'origine, un bébé

    D'une part, la façon d'exercer le pouvoir dépend en partie de la structuration psychique de l'individu avant qu'il n'y accède. D'autre part, le pouvoir acquiert différentes significations en fonction du degré de narcissisme qui en émane, tant aux yeux de celui qui le détient qu'aux yeux de ceux qui l'octroient.

    Au-delà des responsabilités, des honneurs et autres emblèmes propres à l'âge adulte, il est un fait indéniable que la vie de chacun d'entre nous commence par un état d'extrême abandon.

    Qui de plus esseulé et dépendant des autres qu'un nouveau-né ? Les psychanalystes savent que chez l'enfant, la solution de cet abandon revêt la forme de l'omnipotence. L'enfant se reconnaît dans l'image que les autres lui renvoient de lui-même, tout en s'identifiant à une image idéale qui coïncide avec celle qui lui est proposée. Moment de plaisir et, à la fois, maquillage d'une impuissance initiale par un vernis de toute-puissance. Freud a appelé cela le narcissisme Mais l'immémorial désir narcissique ne disparaît pas pour autant. Et il continue de s'exprimer tout au long du trajet vital jusque dans les domaines en apparence "les plus adultes".

    Alors que se passe-t-il chez un individu pour qui le pouvoir devient réalité ? Dans le meilleur des cas, cette opportunité lui permettra de ressentir le plaisir que procure une certaine gratification narcissique liée à la reconnaissance, en même temps que la satisfaction d'un "pouvoir faire" inhérent à la possibilité de création. Ce schéma englobe la notion évoquée plus haut, l'impossibilité du tout, ce qui crée les conditions d'un exercice réservé et prudent du pouvoir.

    Mais quand un sujet obtient le pouvoir avec l'assentiment du groupe ou de la société, lorsque le miroir social semble confirmer, dans la réalité même cette vieille illusion de coïncidence avec l'idéal, un risque surgit, inévitable. En fonction du degré d'assimilation personnelle de l'impossibilité du "tout", l'enfant narcissique, petit mais déjà vieux, est tenté de ressurgir avec force en se réidentifiant à une image gratifiante de toute-puissance. Dans pareille situation, le projet de faire se modifie insensiblement pour prendre la forme d'une affirmation d'auto-suffisance - être tout, pouvoir tout, savoir tout - laquelle, comme l'histoire s'est chargée de nous le démontrer à maintes reprises, peut faire naître chez l'individu la folle conviction que l'impossible est viable, voire la quasi-certitude de son immortalité. Dans ces circonstances, le projet de faire initial génère sa propre limite, qui vient mettre un terme à la folie du pouvoir par l'entremise d'une mort, d'une défaite ou d'un échec inéluctables. La tragique fin du gourou messianique de Waco, aux Etats-Unis, et de ses fidèles, illustre par quel biais l'abus de pouvoir peut dégénérer en mort collective.

    Grandeur et décadence des idoles

    Dans des situations moins extrêmes que celle-là, le désaveu de la toute-puissance prend la forme angoissante d'une menace venue de l'extérieur, menace qui revêt généralement toutes les apparences de "l'ennemi" ou du "complot" et qui engendre invariablement une réaction de violence, quelle qu'elle soit. Certes, les étiquettes varient en fonction du contexte. En Argentine, au cours de la dernière période de dictature militaire, on a qualifié l'ensemble des dissidents de "subversifs" pour "justifier" la disparition et la mort de milliers de citoyens. Ainsi, et assez curieusement d'ailleurs, la superbe du pouvoir dénote, dans ses variantes les plus excessives, un infantilisme psychique lié à la précarité de l'identité de l'individu, qui oscille perpétuellement entre l'identification à l'idéal et la menace d'une désintégration de son être. La célèbre "grandeur et décadence des idoles" dont on nous a tant parlé illustre l'une des formes que prend la précarité de l'identité. Sous-tendue par une logique selon laquelle "l'être est nécessairement tout ou rien", elle peut provoquer l'effondrement complet de la personnalité de l'individu lorsque celui-ci perçoit une faille dans le mécanisme d'idéalisation de sa propre image. Ce phénomène n'est pas rare, non seulement chez les hommes politiques, mais également chez certains grands noms du sport et du cinéma et chez les personnages publics en général.

    Le pouvoir, et après ?

    S'il est établi que l'abandon d'une position de pouvoir entraîne nécessairement une perte et donc un deuil, la forme et l'intensité de ce sentiment dépend de la façon dont le pouvoir aura été exercé précédemment. A l'une des extrémités du spectre, nous pouvons envisager que la "possibilité de faire" sera éventuellement réutilisée, ultérieurement, mais sous d'autres formes. A l'autre extrémité, la perte sera très mal vécue et sera susceptible d'entraîner des manifestations symptomatiques graves tant sur le plan personnel que social. A l'heure actuelle, nombre de citoyens argentins se demandent ce qui peut bien pousser le président Carlos Menem, élu démocratiquement qui plus est, à briguer avec autant d'ardeur un nouveau mandat dans le cadre de la campagne des élections de 1995,1'homme allant jusqu'à promouvoir une réforme de notre Constitution, rédigée en 1853.

    Dans sa variante la plus abusive, le pouvoir est souvent séduisant aux yeux des individus qui le délèguent, voire qui s'y soumettent. Ne se trouve-t-il pas parfois des peuples entiers pour désigner un "Führer", un "guide" ou un "conducteur" et pour leur octroyer, à une écrasante majorité, le pouvoir absolu ?

    Si tous les êtres humains partagent le même et immémorial désir narcissique, celui qui s'érige en figure toute puissante ne se contente pas de réaliser un rêve personnel : il concrétise bien souvent le rêve d'un groupe d'individus ou même un rêve collectif. La barbarie nazie n'est pas due à la folie d'un seul homme. Par conséquent, les modalités de l'exercice du pouvoir ne dépendent pas uniquement de l'univers personnel de son détenteur. Elles dépendent également des circonstances qui ont motivé l'obtention du pouvoir, à savoir les demandes manifestes ou implicites des autres, mues en véritable miroir social qui sollicite, légitime ou même exige.

    Et celui qui semblait être un sujet actif et autosuffisant révèle sa vraie nature : il n'est parfois que le pur objet des autres, le catalyseur circonstanciel des aspirations collectives...

    Abstract

    Selon la psychologue argentine Susana Sternbach, l'étude des mécanismes psychiques de ceux qui commandent permet d'élucider un grand nombre d'événements historiques qui ont bouleversé le monde, et notamment; l'Amérique du Sud. Les comportements des Pinochet, Strossner, Videla ou Menem, Narcisses des temps modernes, illustrent parfaitement les différentes étapes du rapport de l'homme avec le pouvoir : l'illusion de la toute-puissance, l'oscillation entre grandeur et décadence, et enfin les symptômes inquiétants liés à la perte du pouvoir. L'explication analytique peut même compléter ainsi la stricte approche politico-historique des phénomènes de pouvoir.

    par Susana Sternbach (*)

    (*) Professeur de psychologie et de sociologie, membre de l'Association Argentine de Psychologie et de Psychothérapie de Groupe, Susan Sternbach est spécialiste de l'approche psychanalytique de la société et de la culture. Auteur de nombreux articles sur ce thème, elle enseigne notamment à l'Université de Buenos Aires.

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