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    Economie

    Blé tendre : Libéralisation: Les minotiers tirent la sonnette d'alarme

    Par L'Economiste | Edition N°:226 Le 18/04/1996 | Partager

    La minoterie vient de publier une étude sur la libéralisation de la filière de blé tendre prévue pour le 1er mai. Les experts préconisent une phase de transition et soumettent un plan d'action aux pouvoirs publics.


    Plus que quelques jours pour la libéralisation de la filière céréalière. Les dispositions générales concernant cette libéralisation ont, en fait, été mises en place depuis plus d'une année. Il s'agit de la loi relative au commerce extérieur qui prévoit la liberté d'importation et d'exportation des céréales et de leurs dérivés et celle définissant les prérogatives de l'ONICL (Office National Interprofessionnel des Céréales et Légumineuses). Cependant, les opérateurs économiques, en particulier le secteur de la minoterie, attendent toujours les mesures d'accompagnement souhaitées. Les autorités de tutelle ont, en maintes occasions, indiqué, sans plus de précision, que les échéances fixées et plusieurs fois repoussées seront cette fois-ci respectées. Le silence entretenu pourrait toutefois être rompu cette semaine suite à la publication de la troisième étude relative à l'impact de la libéralisation sur le marché du blé tendre au Maroc réalisée par le cabinet français ICEA pour le compte du CPM (Comité Professionnel de la Minoterie). Cette profession n'a pas ménagé ses forces pour se faire entendre. Un séminaire consacré aux résultats des deux premières études et présidé par M. Hassan Abouyoub, ministre de l'Agriculture et de la Mise en Valeur Agricole, avait d'ailleurs été organisé en avril de l'année dernière.

    Etude exhaustive

    L'étude consignée dans trois volumes se veut plus exhaustive que les précédentes. Avant de mettre en relief l'impact de la libéralisation et la proposition d'un plan d'action, les experts de ICEA ont passé au peigne fin toute la filière céréalière, de l'importation à la production de farine, en passant par l'ONICL et les organismes stockeurs, analysé les expériences étrangères, notamment celles du Chili, de la Colombie et du Brésil, et évalué les mécanismes du marché mondial. Ils rappellent que la libéralisation, qui interviendra après une longue période de fort encadrement du secteur céréalier par l'Etat, va affecter l'ensemble des acteurs de la filière. Dans le nouvel environnement en gestation, chaque maillon de la chaîne sera ainsi confronté à de nouveaux paramètres. Outre les caractéristiques du système de commercialisation et de stockage, les producteurs de blé tendre auront à faire face à la concurrence du blé tendre importé, en termes de prix et de qualité. Il est souligné que l'intensité de cette concurrence sera liée au choix du mécanisme et des taux de protection tarifaire et de leur capacité à produire un blé conforme aux besoins des minotiers. Elle sera d'autant plus forte que le taux de protection tarifaire sera faible. L'étude fait ressortir que le prix du blé marocain sera indirectement fixé par celui du blé importé avec pour conséquence une variabilité des prix intérieurs découlant entre autres de celle des prix internationaux. Côté qualité, les blés locaux seront mis en concurrence avec les blés importés normalisés, une fois que les minotiers auront défini leur cahier des charges. Une sélection naturelle devrait alors être réalisée et les circuits de commercialisation réorganisés.

    Pour les commerçants agréés et les organismes stockeurs, l'impact de la libéralisation relèvera de la prise en compte de l'efficience économique dans la détermination de la rentabilité de leur activité fondée actuellement sur la marge de rétrocession et la prime de stockage, de leur capacité à travailler dans un milieu urbain et à adapter la qualité de leur offre aux besoins des utilisateurs. Commerçants, collecteurs et SCAM devront ainsi se réadapter. Pour les premiers, il s'agira de mieux connaître les marchés internationaux. Les cessations d'activité dans la commercialisation de blé tendre ne sont pas exclues, non seulement en raison de la perte de plusieurs avantages, mais aussi de l'approvisionnement direct des minotiers. L'avenir sera encore plus incertain pour le second groupe. Les collecteurs verront leur utilité fortement entamée alors que les SCAM pourraient enregistrer une réduction de leur activité avec pour conséquence des difficultés financières considérées comme inévitables.

    Quant aux minoteries industrielles, les conséquences de la libéralisation découleront de leur localisation géographique (un facteur déterminant est le coût du transport et de passage portuaire), du rapport entre leur capacité de production et la demande, de leur zone d'influence ainsi que de leur possibilité à produire une farine de qualité. Les experts soulignent que la libéralisation sera marquée par la poursuite de la guerre des prix, déjà effective sur la farine non subventionnée. Cependant, ils précisent que l'augmentation des capacités de production et des écrasements sera plus faible que celle observée au Brésil et au Chili. Pour cause, cette augmentation a déjà eu lieu et la libéralisation ne portera par ailleurs que sur 50% du marché des farines. Il est à rappeler que les précédentes études avaient révélé que les moulins situés dans les zones excentrées ou à capacité de production excédentaire sont menacés de disparition. La libéralisation devrait cependant aider à la production d'une farine de qualité et à la diversification. L'étude indique en effet qu'une spécialisation sur un ou plusieurs segments de marché en fonction de la demande est attendue.
    En bout de chaîne, le consommateur sera pour sa part confronté à une variation du prix de vente, à la hausse ou à la baisse, résultant des facteurs précédents. Il est annoncé que les prix de vente de la farine ne seront plus identiques dans le pays. Le différentiel se situera entre 0 et 25DH/q selon les villes. Cela compte tenu notamment du coût d'approvisionnement en blé hors transport portuaire, de la qualité des farines, de la stratégie commerciale des minotiers et de la disparition des subventions.

    Plan d'action

    La minoterie "ne refuse pas la libéralisation", a toujours précisé M. Ghali Sebti, président du CPM. Cependant, elle souhaite une phase préparatoire. Pour préserver la filière d'une libéralisation brutale, l'étude préconise un plan d'action centré sur trois points.
    Première piste: la concertation. Il est à rappeler que des commissions (qui n'ont jamais été constituées) chargées de réfléchir sur les modalités d'accompagnement avaient été recommandées lors du séminaire de 1995. L'étude réaffirme la nécessité d'un cadre de concertation réunissant les opérateurs économiques et l'Administration qui devraient plancher sur le rythme de la libéralisation, le système de protection tarifaire et le stock de sécurité.

    Le deuxième point porte sur les aspects réglementaires dont la suppression pourrait faire l'objet d'une période de transition. A ce sujet, il est estimé que la suppression de la prime de transport et du quota de FNBT (farine nationale de blé tendre) sera durement ressentie par les opérateurs de la filière et les consommateurs. Fermeture de nombreux moulins et hausse des prix suite à l'arrêt des subventions constitueront des conséquences immédiates. Solution proposée: suppression totale en quatre étapes sur six ans. Maintien du statu quo dans les trois premières, réduction d'un tiers dans chacune des deux suivantes et élimination totale à terme. Le même schéma est prévu pour les quotas FNBT, mais seulement pour une période de 4 années. Maintien pour la première, diminution d'un tiers pour chacune des deux suivantes et suppression totale au bout de la quatrième.
    Troisième axe du plan d'action: définition et mise en oeuvre d'actions structurelles. Il s'agit de renforcer la structure des organisations professionnelles, de définir le cadre réglementaire de la filière en concertation avec les opérateurs et de mettre en place des instruments destinés à garantir l'efficience des marchés céréaliers. Il est ainsi proposé l'installation d'une bourse des grains qui permettrait, d'une part, de concentrer l'offre et la demande pour améliorer la transparence et, de l'autre, de limiter les risques de volatilité des prix du blé tendre.

    Alié Dior NDOUR


    Les producteurs réclament un délai de deux ans

    La politique de libéralisation initiée par les pouvoirs publics est actuellement soumise à un véritable tir de barrage. Dans le sillage des minotiers, les producteurs montent à leur tour au créneau. Non pas qu'ils rejettent le contenu de la nouvelle politique, si l'on en croit leurs explications, mais ils contestent la manière et le rythme de mise en place. Selon M. Ahmed Nejaï, président de l'Union Marocaine de l'Agriculture, "l'ensemble de la profession est inquiète". Pour cause, les producteurs vont être confrontés à une nouvelle situation sans préparation préalable. En effet, explique-t-il, depuis l'indépendance du pays, les agriculteurs ont toujours bénéficié d'une garantie de prix des céréales. Ces prix, considérés comme étant rémunérateurs, d'autant qu'ils compensent toutes les charges engagées et garantissent une marge, devraient disparaître avec la libéralisation. Le problème actuel, souligne M. Nejaï, est que le Maroc attend une bonne récolte de céréales. Par conséquent, l'offre sera très importante et le risque d'une baisse des prix certain. Du coup, précise-t-il, les agriculteurs seront lésés, alors qu'ils viennent de traverser plusieurs années de sécheresse. La réduction des revenus sera d'autant plus probable que la commercialisation connaîtra un bouleversement effectif. En effet, les commerçants agréés réalisent jusqu'à présent 60% des achats. Le reste, soit 40%, est le fait des SCAM (Sociétés Coopératives Agricoles Marocaines). Pour M. Nejaï, qui fut le premier ministre de l'Agriculture du Maroc indépendant, ces structures permettent aux agriculteurs de recevoir les prix réels garantis par l'Etat. Mais, fait-il remarquer, la nouvelle politique prévoit la suppression des crédits garantis par l'Etat, alors que leur réforme n'est pas encore entamée. Ce qui se traduira directement par la limitation de leurs moyens et leur éviction du marché au détriment des producteurs. Si la libéralisation arrivait à entrer en vigueur dès cette campagne, les producteurs souhaiteraient l'instauration d'un prix d'intervention qui leur permette de maintenir leur revenu, s'ils n'arrivaient pas à obtenir un prix d'équilibre.

    Ils considèrent par ailleurs que la suppression des primes de stockage et de transport contribuera à l'exacerbation des difficultés. La prime de stockage permet en effet aux coopératives de supporter une partie de leurs frais. Quant au transport, M. Nejaï souligne que les consommateurs des régions éloignées des ports devront supporter les charges, d'où un désavantage par rapport aux zones portuaires.
    Autre crainte: la libéralisation pourrait décourager la production du blé local une fois que celui-ci sera mis en concurrence avec l'importation. A ce sujet, il est à noter que les producteurs ne sont pas encore édifiés sur le niveau de la protection tarifaire prévue par les pouvoirs publics. La profession souligne en outre avoir été écartée de l'élaboration de la politique de libéralisation et estime avoir été "mise devant le fait accompli". De fait, elle réclame un délai de 2 à 3 ans pour permettre à l'Administration d'ouvrir le dialogue avec les professionnels, les associations d'agriculteurs en particulier, de façon à ce que l'application de la libéralisation soit préparée d'un commun accord.


    Alié Dior NDOUR.

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