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Culture

Au-delà des Moussems: La vie des saints
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2753 Le 10/04/2008 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Princes ou fakirs, mystiques et savants, mais quels sont donc ces hommes aux humbles sanctuaires qui drainent les foules à l’occasion des Moussems? Au-delà de la célébration en elle-même de cette fête du don et du partage où se mêlent sacré et profane, que peut-on dire sur le vécu et les enseignements de ces hommes dont les noms sont honorés depuis les siècles? Qui étaient Sidi Abd-Allah Chérif maître de Dar Demana et Sidi el-Hajj Bouârraqiya? Sidi Ali ben Hamdouch et Sidi el-Hadi ben Aïssa? Sidi Abd-Allah ben Hassoun, Sidi Mhammed ben Nacer et Moulay Brahim, Tayr Jbel? Des milliers de Marocains se retrouvent en effet, une fois l’an, auprès d’un saint-patron, à l’occasion du Mouloud, commémorant la naissance du Prophète Sidna Mohamed. Pour renouer avec le temps des pères fondateurs et dépasser l’espace strict de ces Moussems, quoi de plus agréable que de survoler à travers une légère envolée biographique, une galerie de portraits…Nous entamons notre tournée avec la cité du détroit et la figure de son saint-patron, le mystique et Moujahid, Sidi Bouârraqiya. Mort en 1717, son tombeau est célèbre près du grand Socco et des jardins de la Mendoubia. De son vrai nom, Sidi Mohamed Hajj el-Beqqal, il est surnommé Bouârraqiya, en raison de la coiffe qu’il revêtait, sorte de bonnet en coton tricoté.Les chroniques rapportent qu’il est affilié aux Oulad el-Beqqal, fondateurs de la Zaouïa d’el-Hraëq chez les Ghzaoua, renommés dans le Gharb et chez les Jbala, pour leur mysticisme, leur érudition et leur engagement au combat contre les occupants dans la mouvance de la Reconquista. Issu de la tribu Beni Hassan dans la région de Tétouan, Sidi Bouârraqiya s’illustra à son tour comme mystique, fin lettré et combattant, galvanisateur des foules et lui-même hardi à la bataille contre les Anglais de Tanger, sous le règne du sultan Alaouite Moulay Ismaël qui avait nommé les deux frères Riffi à la tête de l’armée des Moujahidin du Nord, avec pour principal objectif, la libération des villes occupées.En hommage à l’engagement de Sidi Bouârraqiya et à sa générosité, son sanctuaire, situé en haut de la colline où il vivait retranché, hébergeait le septième jour du Mouloud un fameux Moussem, interdit dans les années 1940 par les autorités coloniales. Il semble aujourd’hui renaître de ses cendres, drainant une foule nombreuse, autour de cortèges d’offrandes et de Hdiyas, de défilés de processions, ainsi que de célébrations de cérémonies collectives de circoncision. Après ce refuge bienfaisant sous la blanche coupole de Sidi Bouarrâqiya, nos pas nous guident à environ 400 mètres d’altitude, sur les flancs du mont Bou Hellal, à l’emplacement d’un ancien petit village nommé Dchar Jbel Rihàn (Le village du mont aux myrtes), devenu Ouazzan. Bâtie sous les Saâdiens à près de dix kilomètres du village d’Azjen, la ville de Ouazzan est considérée initialement comme une base de combat contre les occupants chrétiens. En 1670, elle ne tarde pas à être auréolée par la fondation, par My Abd-Allah Chérif, de la Zaouïa Ouazzania, d’obédience jazouliya, dite également Dar Demana (soit la Maison de la Garantie. De l’Inviolabilité).Né dans le village de ses ancêtres à Tazrot, chez les Beni Arouss en 1005/1596, My Abd-Allah Chérif est considéré d’origine idrisside, de la lignée des Alami Yamlahi.Réputé pour sa science et pour ses vertus, il est appelé auprès de Dieu en 1089/1678, laissant la succession de la zaouïa à son fils Mohammed, lequel laissa à son tour huit fils dont My Touhami et My Tayyeb, fondateurs eux-mêmes des confréries Touhamiya et Taybiya qui contribuèrent à l’essor de la zaouïa mère à l’intérieur et à l’extérieur de Ouazzan. Etendant leur autorité spirituelle et religieuse sur la région et même au-delà, les Chorfa de Ouazzan jouissaient d’un grand prestige politique et économique et d’une grande influence dans les oasis sahariennes du Touat; ainsi qu’en Algérie; en Tunisie; en Libye; Egypte; Soudan; Somalie; Yémen et jusque dans quelques pays d’Asie ou d’Europe, notamment en Bosnie.Grande figure révérée, My Abd-Allah Chérif est invoqué notamment dans la cérémonie des Aïssaoua, particulièrement dans le cadre du rythme dit Touatiya. Nous voici déplacés justement à Meknès où repose, dans son fameux sanctuaire, depuis les alentours de 928/1523, dans la direction du Gharb, à Bab Siba, Sidi Mhammed ben Aïssa.Surnommé el-Hadi (Le guide), dit Cheikh el-Kamil (Le maître parfait), il est fondateur de la voie Aïssaouiya et auteur du célèbre Hizb ou litanies à la gloire de l’Eternel, appelé «Soubhàn al-Dà’im». Plusieurs divergences subsistent sur la biographie exacte de Sidi el-Hadi ben Aïssa, de son nom entier, Abou Abd-Allah Mhammed ben Aïssa Fehdi Soufiani Mokhtari.Né vers 872/1467, il serait soit d’origine soufiani de la branche des Mokhtar du Gharb, soit plus probablement d’origine chérifienne sbaï issu du Souss-extrême.Disciple de Sidi Ahmed Harthi à Meknès, il perfectionne son enseignement sur le jazoulisme à Marrakech auprès de Sidi Abd-el-Aziz Tebbaâ, effectue des voyages canoniques en Orient, avant de professer à Fès et à Meknès où il fonde sa zaouïa. Ses adeptes dépassent largement les centres classiques du Aïssaouisme pour fleurir du nord au sud du Royaume, ainsi qu’en Algérie, en Tunisie, en Libye, au Caire, à La Mecque ou en Syrie... Ces zaouïas envoyaient encore au début du XXe siècle d’importantes délégations pendant le Moussem renommé pour ses fameuses Lilas. Un peu plus loin, dans le Zerhoun, dans la commune rurale de Mghassiyine, happés par les sonorités des Hmadcha, nous optons, dans un grand embarras du choix, pour le portrait de Sidi Ali ben Hamdouch dont le nom est étroitement lié à la confrérie des Hmadcha qu’il a créée, également d’obédience Jazouliya. Les pratiques populaires sanglantes des Hmadcha, consistant à se taillader la tête à l’aide d’instruments aiguisés sont jugées peu orthodoxes. Selon les chroniques, elles ne sont pas une émanation du chef, mais héritées de la manifestation mortificatrice de son disciple Sidi Ahmed Dghoughi qui réagissait ainsi, à la mort de son maître.Quant à la vie de Sidi Ali ben Hamdouch en elle-même, elle imbrique histoire et légendes. Les ouvrages biographiques évoquent son origine idrisside et sa naissance au mont Allam. Installé alors qu’il était enfant dans le Zerhoun, il fut d’abord disciple des Cherqaoua à Tadla. Réputé pour sa piété, pour son savoir et pour ses prodiges, il est surnommé Guiyad chems «Le Guide du soleil». La légende explique cette appellation par le fait qu’il ait arrêté un jour le cours du soleil pour permettre à une favorite de Moulay Ismaïl, qui l’avait consulté pour stérilité, de regagner le palais, avant le couchant, lui épargnant ainsi l’ire du sultan. Ses adeptes, nombreux à travers le Royaume, continuent encore aujourd’hui à effectuer leur tournée à travers le pays et à se retrouver dans le Zerhoun lors de son Moussem. N’ayant pas laissé de descendants étant mort célibataire, ce sont ses neveux (fils de son frère) qui ont pris en charge la garde du sanctuaire…Après le Zerhoun, nous reprenons notre bâton de pèlerin, séduits par le charme surannée de Salé et par la mémoire rendue par les habitants des deux rives du Bouregreg à l’un des maîtres de céans: Sidi Abd-Allah ben Hassoun. Le Moussem qui lui est dédié la veille du Mouloud est l’occasion de cérémonies de Dikr et de belles processions égayées par de magnifiques cierges multicolores, héritées dit-on d’un usage ottoman, à la suite du voyage du sultan Ahmed el-Mansour Dahbi à Istanbul, inspirées probablement aussi par les mœurs des corsaires turcs, nombreux à Salé.Concernant notre saint homme lui-même, les ouvrages biographiques rapportent qu’il est originaire de Slass, tribu montagnarde du sud-est du pays Jbala, rangée avec les tribus berbères Sanhaja. C’est pour cela qu’il est appelé, selon ses ethniques «Khalidi-Slassi». Installé à Salé suite à des troubles nés au sein de sa tribu, Sidi Abd-Allah ben Hassoun se voua à l’enseignement du Coran et des sciences religieuses. Il se distingua comme prédicateur à la grande mosquée de la ville et comme Moujahid réputé pour sa bravoure, notamment lors de l’attaque de Salé par les Portugais. Il est inhumé en 1013/1605 à l’ouest de la ville où son tombeau jouit d’une belle renommée et où ses descendants, ses adeptes et les personnes nées sous sa protection veillent honorablement sur sa mémoire et sur son nom.Après cette escale rafraîchissante à l’embouchure du Bouregreg, l’appel du Sud nous fait voler dans l’univers de «l’oiseau de la montagne» Moulay Brahim ben Ahmed Mghari, dit Tayr Lejbel (m. 1072/1661). Né à Tameslouht dans le Haouz de Marrakech, il appartient à la célèbre famille des Amghariyin dont l’élan spirituel a démarré au IVe-Xe siècles, au Ribat maritime de Tit (près d’El-Jadida) avant que ses membres ne prennent différentes destinations. Moulay Brahim n’est autre que le petit-fils de Sidi Abd-Allah ben Hssayne, grand Soufi et savant, installé par le sultan près de Oued Nja. Là, il avait fait une rencontre décisive avec le Cheikh Ghazouani, lequel fut instruit par Tebbaâ, qui tient lui-même son enseignement de Jazouli, dont la doctrine chadilite, base de sa Tariqa, fut octroyée de la part des Amghariyin, lors de son séjour de quatorze ans à Tit. Installé dans les environs de Marrakech à la demande de son maître spirituel, Sidi Abd-Allah ben Hssayne, fonda la Zaouïa de Tameslouht entre 1520 et 1530 (selon Paul Pascon) avant de finir sa vie comme un cheikh honoré pour ses Barakates et pour ses bienfaits. L’un de ses petits-fils est donc Moulay Brahim qui a dû quitter Tameslouht après un différend avec le sultan Moulay Zidane. Il s’établit alors un peu plus loin, chez les Sektana où il fonda sa zaouïa au village de Kik, dit depuis Moulay Brahim. Plusieurs disciples y ont été formés dont le cheikh Sidi Ali ben Raïssoun qui fonda sur son instruction dans sa tribu natale de Tazrot chez les Jbala, vers 975/1568, une zaouïa, vouée à l’enseignement et au combat contre l’occupation.Cette toile «maraboutique» dont tous les secrets n’ont pas été révélés, nous pousse dans notre quête assoiffée, vers le grand Sud. Nous voici parvenus, au terme de cette équipée, à Tamgrout, oasis du Draâ, carrefour caravanier à l’emplacement historique stratégique, près de Zagora. Nous sommes les invités de la zaouïa Naciriya et hôtes de Sidi Mhammed ben Nacer (m. 1085/1674-5). Savant émérite, auteur de nombreux ouvrages, il est né à Aghlan dans le Draâ et s’installa à l’âge de vingt-sept ans à Tamgrout où il fut disciple de la Zaouïa Naciriya. Fondée initialement en 983/1575-6 par Abou Hafs Omar Ansary, la zaouïa connut un tournant décisif dans son histoire sous la direction de Sidi Mhammed ben Nacer, cheikh éminent qui lui donna son nom. Ses ancêtres seraient originaires de la Péninsule arabique qu’ils quittent pour la Haute-Egypte, avant de prendre le chemin de l’Ouest dans le sillage des bédouins Beni Hilal. Au milieu du Ve-XIe siècles, ils s’établissent dans le territoire compris entre la Moulouya, le Tafilalet et le Draâ où se distingue quelques siècles plus tard, le Cheikh Mhammed ben Nacer. A lui seul, il attirait de tous les coins du Maroc et d’Orient, des adeptes qui s’en allaient à leur tour, propager l’enseignement naciri. Le moussem célébré en son honneur est aussi un hommage rendu à la Zaouïa Naciriya qui joua un rôle déterminant durant des siècles successifs comme centre de rayonnement religieux et intellectuel, encore célèbre pour sa fameuse bibliothèque qui renfermait plus de quatre mille volumes dont des manuscrits rares. En somme, des ouvrages entiers ne suffiraient pas pour englober la fabuleuse saga de nos saints, leurs enseignements, leurs productions, leurs zaouïas, leurs adeptes et leurs confréries. Rassemblant des êtres par un lien fraternel, ces différentes zaouïas, d’inspirations religieuses, vouées à l’enseignement, jouaient aussi le rôle de fondations pieuses et charitables et auraient constitué une sorte de partis politiques de leur époque au pouvoir influent.Leur fond culturel écrit et leurs vestiges mémoriels méritent, à notre sens, d’être davantage explorés et mis en valeur, notamment sur le plan culturel, pédagogique et touristique, ainsi qu’en tant que levier de développement durable de nos régions. Jugés parfois par le regard des sceptiques comme du folklorisme de cartes-postales, ces rassemblements populaires vont même jusqu’à être assortis strictement de connotations de charlatanisme, si ce n’est carrément, entachés par l’odeur du scandale.


La fabuleuse tournée des Sept hommes des Regraga

Selon une tradition immuable, a été lancé, comme à chaque printemps, pendant quarante-quatre jours successifs, le pèlerinage circulaire des Regraga autour des tombeaux des Sept saints.La passionnante histoire des Regraga est entretenue par une tradition vivace qui en fait des Haouariyoun (des apôtres), adeptes de Sidna Aïssa (Jésus) par l’intermédiaire de Saint-Jean (Sidi Yahya). Des rites et des chants observés lors de leur Moussem par Abdelkader Mana, consignés dans son célèbre ouvrage sur les Regraga rappelleraient d’ailleurs étrangement l’épisode biblique de la Table servie. Arrivés d’Andalousie selon cette légende, ces quatre ancêtres des Regraga auraient fui par voie de mer la persécution qu’ils subissaient dans leur foi monothéiste, pour accoster sur les rivages de Oued Tensift, à Kouz où ils auraient fondé un lieu de prières, appelé en berbère Timzkden n’houren (La Mosquée des apôtres). Disciples de Jésus, professant une croyance proche de l’arianisme, les Regraga s’enorgueillissent particulièrement de leur deuxième haut-fait: leur rencontre avec le Prophète et leur islamisation en Arabie, ce qui fait d’eux des Compagnons, premiers introducteurs de l’islam au Maroc. Une thèse mise toutefois en doute par les Ouléma de Fès du XVIIe siècle, mais vivement défendue encore par les Regraga.Selon cette croyance: sept hommes se seraient rendus en Arabie pour rencontrer l’élu de Dieu, Sidna Mohamed dont ils attendaient la prophétie. Convertis à l’islam, ils reçoivent la bénédiction du Prophète pour propager la nouvelle religion auprès de leurs compatriotes. Mission réussie si l’on croit cette légende selon laquelle le cavalier Oqba Ibn Nafiî aurait trouvé le pays Haha islamisé à son entrée au Maroc.En tant que moines-guerriers, adeptes de l’orthodoxie, les Regraga s’illustrent également par leur lutte contre les hérétiques Berghouata, leur introduction du rite juridique chadilite au Maroc et plus tard, leurs combats contre les occupants portugais, tandis que jusqu’à nos jours, leur baraka fécondatrice est ardemment invoquée par les tribus Haha et Chiadma.

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