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    Culture

    Arabe, amazigh, darija, français… Des langues et des hommes
    Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

    Par L'Economiste | Edition N°:2672 Le 13/12/2007 | Partager

    Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Il faut tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de parler… Au chapitre des questions délicates, la problématique linguistique est parmi celles qui cristallisent les revendications identitaires, nourrissant les débats. Dans toutes les langues. Revendications amazighophones, combat en faveur de la darija, soutien du bilinguisme franco-arabe, défense de l’arabe classique, langue du Coran et vecteur de cohésion avec les nations arabo-musulmanes.Dernièrement, c’est un député de la région d’Agadir-Inezgane qui crée la polémique lors d’une séance parlementaire, transmise en direct à la télévision nationale le 7 novembre. Mohamed Oumouloud, d’origine amazigh, parlant arabe a choisi de poser une question relative au pouvoir d’achat en tachelhit, au risque de ne pas se faire comprendre par une large partie de la population laquelle, tout en respectant cette langue, ne la maîtrise pas forcément, même en milieu berbère, tarifit à titre d’exemple.Plus anciennement, c’est le magazine «Nichane» en darija qui fait les grands titres avec son éditorial, appelé en arabe (?!) dialectal «Dirict» (Note du traducteur: déformation du français Direct). L’affaire étant en instruction, nous nous abstiendrons d’en dire plus, si ce n’est cette mention de la ligne éditoriale globale du magazine avec sa mise en avant franche et assumée de la darija. Un dialecte que d’aucuns veulent promouvoir au statut de langue officielle, enseignée à l’école, devant les cris outragés des puristes. Comment aborder donc toutes ces questions, en allant dans le sens du rapprochement des différentes visions, évitant la radicalisation du débat? La mise en perspective historique ayant l’avantage de relativiser et d’éclairer les esprits, osons donc un petit survol de l’évolution linguistique dans notre pays, malgré toute la complexité de cette entreprise. La première leçon d’histoire dispensée à l’école nous apprend que les habitants autochtones du Maroc sont les Berbères. Le berbère reste de ce fait  la langue la plus anciennement parlée, ayant probablement existé à l’état homogène, selon quelques chercheurs, avant d’éclater en plusieurs idiomes. D’autres spécialistes sont plus proches des théories d’Ibn Khaldoun sur la classification des Berbères en trois branches. La première serait formée par les sédentaires Masmouda, résidant depuis Sebta, jusqu’au Souss-Extrême. La deuxième serait constituée par les nomades chameliers Sanhaja, des Sahariens probablement de souche yéménite, formant plusieurs enclaves en pays Masmouda, bien avant l’avènement de l’Empire almoravide dont ils sont les fondateurs. Enfin, troisième branche, également dotée d’innombrables ramifications: les cavaliers Zenata. Berbères orientaux, venus du sud de l’Egypte, des régions de Tripolitaine ou du sud de la Tunisie, ils sont assimilés aux peuples anciens des Garamantes et ont des mœurs très proches de celles des Arabes. Ces divers groupes, mêlés depuis des siècles, parlent tous une langue, dite tamazight, divisée en trois principaux dialectes au Maroc: le tarifit dans le Rif, le tamazight dans le Moyen-Atlas et le tachelhit dans le Souss.Dans son ouvrage dédié à Trente-trois siècles d’histoire des Imazighen, le professeur Mohamed Chafik met en avant la part de la culture berbère dans les civilisations gréco-romaines. De même, ces cultures méditerranéennes ont laissé des empreintes significatives, depuis l’arrivée des Phéniciens des côtes du Liban, inspirant l’écriture berbère, dite Tifinagh. Le linguiste Salem Chaker voit en effet dans cet alphabet, une origine phénicienne. Il nous rappelle ainsi les théories d’un Adolphe Hanoteau sur le dérivé du mot Tifinagh, de Tafniq, la Phénicienne. Ouverts aux cultures étrangères, les Berbères adoptent le latin et laissent de belles productions dans cette langue avec des auteurs comme Saint-Augustin pour les écrits théologiques ou Apulée dans la catégorie ouvrages philosophiques, dont le plus célèbre est «L’âne d’or ou les Métamorphoses».Au Maroc, tout en développant une langue ancienne, les Berbères ont peu fixé par écrit leur tradition littéraire et ont privilégié notamment l’usage esthétique du langage, érigeant comme genres majeurs, le poème, le conte, la légende...Avec l’arrivée de l’Islam, l’arabisation reste superficielle, limitée qu’elle était aux grands centres urbains. Contrairement aux préjugés relatifs à la Conquête, les Arabes n’ont pas dépassé les 13.000 hommes, accompagnés dans leur lancée par des Berbères orientaux Zénètes. Parmi les épisodes marquants se rattachant à cette époque, signalons la traduction du Coran en berbère au VIIIe siècle par le faux prophète des Berghouata. Une entreprise vigoureusement dénoncée, pas tant à cause de la traduction en elle-même que de la dénaturation du message coranique. Par ailleurs, pendant le Haut Moyen-Âge, quelques Berbères lettrés ont livré en tachelhit des productions hagiographiques ou poétiques, transcrites en caractères arabes. Au XIIe siècle, avec l’arrivée massive, des tribus bédouines Béni Hilal, l’histoire socioculturelle du Maroc connaît un tournant décisif. Déplacées par le sultan almohade Yaâqoub el-Mansour sur les plaines atlantiques, avec femmes et enfants, ces tribus, suivies par les Maâqil d’origine yéménite, contribuent à arabiser en profondeur le monde rural.Elles portent toutes dans leurs bagages, leurs traditions culturelles dont l’épopée de leur Taghriba (ou Marche vers l’Ouest), dite geste des Béni Hilal qui alimenta de nombreux contes, faisant les joies des veillées nocturnes familiales ou des halqa des places publiques.C’est probablement de ces périodes que datent les prémisses de la formation du dialectal, fait de toutes ces interpénétrations arabo-berbères. Il est remarquable de constater dans ce cadre, le nombre d’emprunts que le dialectal doit au vocabulaire berbère, de même que toutes les similitudes syntaxiques.Sur le plan littéraire prospéra également, à côté d’une littérature savante, en arabe classique, un riche patrimoine oral millénaire en dialectal, notamment dans le registre de la poésie populaire dont l’un des fleurons est le Zajal. Né en Andalousie aux alentours du XIe siècle, le Zajal gagna l’ensemble du monde arabe et passa de l’oralité à l’écriture à travers les siècles, inspirant de nombreux artistes dont le grand parolier et homme de théâtre Ahmed Tayeb Laâlaj.Toujours dans la catégorie du parler dialectal et de ses productions poétiques, loin des structures traditionnelles, comment ne pas évoquer le Melhoun, d’origine bédouine dont l’un des dignes représentants au XXe siècle est Hajj Houcine Toulali. Deux exemples qui démontrent comment des genres littéraires en dialectal se sont imposés comme patrimoine culturel jouissant de tous les honneurs et comme témoignages pour ceux qui veulent reléguer le dialectal dans la catégorie triviale si ce n’est à jouer la victimisation. Le théâtre populaire en arabe dialectal était quant à lui une institution, en l’honneur pendant les fêtes saisonnières. Même des genres plus austères et plus solennels comme les Khitba ou les correspondances officielles privilégièrent l’usage d’une langue souple et pratique.Il n’y avait que les fidèles puristes pour cultiver, au milieu de soubresauts conservateurs, une langue rigide et conventionnelle au point d’en devenir anachronique et de rebuter les masses.Cet équilibre perdura sans heurts toutefois, jusqu’à l’introduction dans le tissu social et culturel de la langue française pendant l’ère coloniale. Il en résulta quelques exacerbations identitaires devant les risques d’acculturation provoqués par le phénomène de francisation, de même que les craintes quant aux menaces du «Dahir berbère» ou l’interdiction de certaines formes d’expressions populaires comme les spectacles.Devant cette intrusion dominante, l’école coranique fut propulsée en avant, et la Qaraouiyin, berceau du nationalisme, objet de tous les soins. Avec l’Indépendance, fruit du combat de tout un peuple et de son Roi, le parti de l’Istiqlal se fit le chantre incontesté de l’arabisation. L’arabe classique devient ainsi la langue officielle de l’administration. L’art et la culture s’officialisent peu à peu. Les productions poétiques nationalistes sont à l’honneur, en Fosha, dans un genre orienté naturellement vers l’Orient.En même temps, de mythiques groupes de musique comme Nass El Ghiwane ont réussi à ranimer le fond culturel marocain dans les années 70, en plongeant dans le parfum du terroir pour puiser une poésie rurale et urbaine, incisive et mélodieuse, moderne et authentique. En 1973, c’est l’année de l’arabisation imposée aux masses, en réaction de l’élite à la langue de l’ex-colonisateur. Outre que cette expérience reste mal menée dans son ensemble, elle a le tort de s’accrocher à une conception jacobine de l’Etat avec sa centralisation linguistique extrême.Plusieurs spécialistes de la question dénoncent les effets pervers de cette arabisation qui a creusé un hiatus encore plus profond entre les différents groupes socioculturels. Le souci de se sentir appartenir à la nation arabe ne doit pas, en plus, nous faire oublier nos spécificités marocaines.Le professeur Ahmed Moâtassim décortique quant à lui ce «bilinguise officiel» et s’en explique dans ces termes: «Bien que l’arabe soit proclamé langue officielle par la Constitution, une attitude, non moins officielle, entretient un bilinguisme arabo-français de fait dont la domination francophone paraît incontestable. Ce «bilinguisme» semble avoir pour support, outre une bourgeoisie urbaine minoritaire mais influente, tout un appareil étatique, produits d’un système éducatif qui n’a pas encore trouvé son équilibre». De cet état de fait, s’est fait ressentir également un lent processus de marginalisation de la culture berbère, débouchant sur des revendications, énoncées depuis les années 60.Mais il a fallu attendre 1991 pour assister à la naissance de la Charte d’Agadir qui constitue le premier document collectif présentant les revendications culturelles et linguistiques des Berbères, avec à la clef, la proposition d’une modification constitutionnelle relative au statut de la langue amazigh aux côtés de l’arabe.  Dans un discours historique, le roi Mohammed VI évoque «notre identité amazigh et arabe», tandis que le professeur Mohamed Chafik publie le Manifeste amazigh, suivi par la fondation de l’Institut royal de la culture amazigh par Dahir.Aux côtés de toutes ces revendications légitimes sont apparues ça et là, loin de toute pensée monolithique, des crispations identitaires. Certaines cultivent, en effet, une vision victimaire et véhiculent les pires clichés d’un peuple «sans terre», colonisé par les Arabes, humilié et privé de l’expression de sa culture et de sa langue. Sans entrer dans les détails scabreux de ces divagations, rappelons, pour rester dans notre thématique, qu’une nation comme la France, classée dans les premières loges en matière des droits de l’Homme proclame dans l’article 2 de sa Constitution que «La langue de la République est le français» que ce soit en Hexagone ou Outre-Mer. Cette vision ultra-jacobine doit, certes, s’adoucir sous nos cieux dans le sens de la promotion de la diversité linguistique, tout en veillant à ne pas se laisser déborder par tous les particularismes, au risque de se retrouver dans une véritable Tour de Babel.Ajoutons dans ce sens, l’émergence d’une nouvelle vague darijiste laquelle reste parfaitement revivifiante dans le cadre de la production artistique et culturelle avec son phénomène «Nayda» et sa salutaire et créative Movida à la marocaine. Mais, elle peut aussi se révéler anti-pédagogique, telle qu’elle est employée par une certaine presse darijophone qui se plaît à écorcher l’arabe, là où il s’agit de trouver une harmonie, fruit d’une réflexion stratégique autour d’un projet culturel et social constructif.Quant aux chantres de la darija à l’école, ils ne peuvent ignorer les disparités linguistiques entre les régions, ni faire l’impasse sur les risques de la création sur le long terme de grave fracture à l’intérieur du pays et avec le reste des nations arabes. Certains comme Michel Qitout vont jusqu’à privilégier la graphie latine, plus apte à transcrire le dialectal, évoquant les «aberrations de transcription de l’arabe dialectal en graphie arabe»!!!C’est dire nos craintes devant l’émergence de professeurs tournesols, lançant des expériences farfelues autour de questions graves. C’est tenter, en somme, de trouver une voix d’équilibre entre ceux qui derrière la valorisation des cultures autochtones jouent le jeu du cloisonnement, ceux qui veulent déifier la langue arabe, oubliant le message universel de l’Islam et ceux qui bloquent sa modernisation au risque de la faire entrer de plain-pied dans la catégorie «langues mortes».


    Le saviez-vous?

    Dans le langage dialectal de la vie courante, nombreux, tel monsieur Jourdain, parlent berbère sans le savoir. Rien que dans le registre animalier, plusieurs disent Mech pour Qett, Fekroun pour Soulahfate ou Boufertoutou pour le papillon… Par ailleurs, des mots et des expressions en dialectal méritent qu’on y médite un peu plus. Combien savent que Qartaj, signifiant étrangler, vient des Carthaginois, introducteurs du sabre! Qarbala désigne une grande débâcle et fait référence à la fameuse bataille de Kerbela en Orient.Zoghbi (El Koâbi) indique l’état d’un malchanceux et évoque la tribu des Zoghba Ibn Kaâb qui a vécu ses splendeurs et ses décadences au Maghreb. Louwwat est l’action de papillonner (par glissement de sens, batifoler), rappelant la tournée de la tribu Louwwata depuis la Libye. Tzaârit, enfin est un verbe de mobilité qui entre dans la composition du nom de la tribu Zaêr connue pour ses vastes pérégrinations…

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