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    Apprivoiser la modernité

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    Alors que son grand voisin, l'Algérie, donne au monde l'image d'un pays meurtri par l'intégrisme et la violence, le Maroc vit pacifiquement son appartenance à l'Islam. Ce court texte est une illustration vivante de ce qu'est l'Islam au quotidien dans un pays pour qui il n'est pas un "problème".


    Brahim Amrani, la trentaine, est un jeune homme ordinaire. Employé dans une fabrique de chaussures destinées à l'export, il est le prototype du Marocain moyen. Chaque jour que Dieu fait, il prend son bus pour se rendre à son travail. Avec l'âge et les contraintes de la vie quotidienne, il voit de moins en moins ses copains de quartier.
    A l'usine, le patron, très pieux, a aménagé une salle pour permettre aux fidèles d'accomplir leurs prières en toute sérénité. Brahim est musulman pratiquant. Comme ses semblables, il a vécu au sein d'une famille où les préceptes de l'Islam structurent la personnalité. Son attachement à la religion est perçu comme un phare éclairant son chemin parsemé d'embûches.
    Sa foi le met également en confiance pour mieux apprivoiser les bouleversements technologiques de cette fin de siècle. Brahim a acquis une parabole de contrebande, à 1500 dirhams. Le Prophète n'y trouverait rien à redire. N'existe-t-il pas un "hadit" qui dit : "Allez chercher le savoir et la science jusqu'en Chine s'il le faut" .
    Et il y parvient la moindre acrobatie intellectuelle à vivre en harmonie avec la modernité qui surgit de toutes parts dans cette mégalopole qu'est Casablanca. Simplement, Brahim s'inspire des formules courantes, puisées dans le fonds culturel marocain comme celle que lui répétait naguère son grand-père: "celui qui sait d'où il vient sait parfaitement où il va.".

    "C'est le moyen de résister au premier venu qui voudra t'embrigader , dit Brahim à son copain attablé en face de lui, et qui s'imaginera pouvoir commencer à légiférer sur ce qui est permis, ce qui est interdit...Comment des jeunes peuvent le faire alors que les alems, les érudits, en parlent avec prudence. Eux ont compris qu'il est impossible à l'être humain de mesurer le degré de la foi. Elle est dans le cur, éminemment privée.
    Le commentaire de Brahim est concomitant à une information que la radio vient de diffuser: une dizaine de passagers d'un autocar viennent d'être fauchés dans un attentat en Algérie. Il sursaute sur sa chaise et, comme pour se libérer d'une boule dans la gorge, lâche: "encore une effusion de sang perpétrée au nom d'Allah". Il n'a jamais très bien compris comment on peut tuer son prochain sous prétexte qu'il ne fait pas sa prière. Il n'y a pas de bons et de mauvais Musulmans, tonne Brahim à la face de son pote qui semble partager ses convictions.
    Pour oublier la cadence infernale de l'usine, un samedi sur deux, Brahim, sapé à la dernière mode, fait une sortie avec un ou deux de ses copains. Au cours de leurs virées successives, une escale est devenue un rite: MacDonald's sur la Corniche. Là, un hamburger et un Coca-Cola et ils goûtent aux délices de l'Amérique lointaine, et soudain si proche.

    Sa sur cadette, pour s'habiller ou se maquiller, s'inspire largement de Femme actuelle, magazine du groupe allemand Prisma qu'elle achète chaque semaine. A côté de cette ouverture sur l'extérieur, Fatima fait ses prières régulièrement. Parfois, elle met un jean moulant pour sortir. Ni Brahim, son frère, ni El Haj, son père, ne s'en trouvent offusqués.
    Brahim observe la vie autour de lui et prend plaisir à en conter certaines séquences. Cet été, son cousin installé dans la banlieue parisienne où il travaille comme ingénieur est venu lui rendre visite. Le dîner n'étant pas prêt, il lui a proposé de prendre un apéritif au bistrot du coin. La réaction de son cousin fut soudaine, empreinte de brutalité: refus catégorique de pénétrer dans "de pareils endroits" même pour une boisson sans alcool. Des mois se sont écoulés depuis et Brahim s'interroge encore sur l'attitude du cousin. Il ne le condamne pas mais le plaint en imaginant la vie qu'il mène en France. Sa vie doit obéir à une logique d'isolement. Sans repères, le déracinement peut facilement le faire chavirer, dit-il souvent. Ses propos sont condensés, parfois en métaphores comme quand il dit: "un arbre monte au ciel en cherchant ses racines au plus profond."

    Mohamed CHAOUI

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