Affaires

André Azoulay, invité du Groupe Eco-Médias
«Le choc des civilisations, une escroquerie»

Par L'Economiste | Edition N°:2410 Le 28/11/2006 | Partager

. Alliance des civilisations: Le rapport sera voté le 18 décembre. «Samuel Huntington renvoyé à ses chères études». Un livre blanc pour la réécriture objective du conflit israélo-palestinienLe Groupe de haut niveau a finalisé son rapport sur «l’Alliance des civilisations» qu’il a présenté devant Kofi Annan, le 13 novembre à Istanbul. Le texte devra être soumis au vote de l’Assemblée générale de l’ONU le 18 décembre prochain. Une recommandation domine ce rapport, elle concerne l’élaboration d’un livre blanc sur le conflit israélo-palestinien. Promoteur de ce projet, avec l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, le Conseiller de S.M. le Roi, André Azoulay, estime que ce conflit est un catalyseur de frustrations, de haine et de malentendu qui alimentent le feu de la tension à l’échelle planétaire. Il était surtout devenu le symbole du fossé entre deux mondes. Aussi, a-t-il suggéré une réécriture sereine et apaisée de l’histoire de ce conflit. Le projet est à l’évidence ambitieux, voire périlleux. Azoulay en convient : «L’écriture de cette histoire sera douloureuse pour les Israéliens», a dit le Conseiller de S.M. le Roi. Rappelant que l’instrumentalisation ne se fait pas que du côté de l’Islam, le membre du groupe de haut niveau sur l’Alliance des civilisations estime que l’initiative d’un «Livre blanc» pourrait amorcer une solution «éthique» et «durable» du conflit. Un conflit qui n’a d’autre issue, à ses yeux, «que politique et de paix». Mais, insiste-t-il, « il n’y a pas de paix pour les Israéliens qui soit désavantageuse pour les Palestiniens». Cette réécriture de l’histoire devrait aboutir, selon lui, à une sorte de remise à niveau qui rende à chacun sa dignité et qui fera que chacun puisse se voir dans le regard de l’Autre. . Le conflit du Proche-Orient, catalyseur de tensionsAndré Azoulay pèche-t-il par optimisme ? Il est évident qu’au sein du groupe du haut niveau, mandaté par le S.G. de l’ONU pour élaborer le plan d’action de l’Alliance des civilisations, l’homme porte en lui une histoire personnelle, un vécu et une implication directe dans le rapprochement entre les deux communautés, qui habilite à la fois sa thèse et son projet. Il souligne un constat : «Il y a plus de personnes, des deux côtés, qui préfèrent la paix à la guerre». Travailler dans le sens de satisfaire ce besoin est un sacerdoce. Mais, pour y aller, il faut d’abord commencer par débusquer les contre-vérités dans un champ miné de fausses croyances, de mythes érigés en principe dans le sens d’une manipulation des hommes et de l’histoire. Le premier de ces mythes que le rapport du groupe de haut niveau a décidé de faire tomber est celui du « choc des civilisations». «Nous avons réussi à démystifier le choc des civilisations qui s’était imbriqué, par défaut, dans le bréviaire du langage universel». L’Américain Samuel Huntington qui en a été le promoteur, est ainsi «renvoyé à ses chères études». . «C’est le politique qui domine» Azoulay rappelle comment cette thèse a très vite franchi la sphère académique où elle avait pris naissance pour entrer à la Maison blanche et au Pentagone américain et vite déborder dans tout l’Occident, dressant un mur infranchissable d’incompréhension avec les pays arabo-musulmans. Le monde était ainsi mis devant un fait accompli. Le spectre est devenu permanent d’une fracture entre les deux communautés occidentale et arabo-musulmane. Tous les acteurs malintentionnés, les faussaires des identités, les opportunistes se sont engouffrés dans la brèche, faisant croire à une «guerre des religions». Remontant à l’origine de la crise, les membres du groupe de haut niveau ont pu, non sans difficulté, imposer le postulat selon lequel le problème est politique. «La religion n’a rien à voir là-dedans», souligne André Azoulay. Et d’ajouter : «Elle nous prend en otage, introduisant une dimension ingérable». Réussir à évacuer le «choc des civilisations» du référentiel guidant les rapports de la communauté mondiale aura été, selon le Conseiller de S.M. le Roi, un premier exploit du rapport sur l’Alliance des civilisations. Il devra, dans le cas où le rapport est adopté le 18 décembre, imposer une nouvelle démarche et introduire un code de travail de l’Organisation onusienne qui inscrit toute la communauté internationale sur le même registre référentiel. «Nos termes de références vont changer. Après, c’est aux Etats d’assumer leur responsabilité, mais ils le feront en connaissance de cause», souligne Azoulay. . La sortie de Kofi Annan Toute la bataille de l’Alliance des civilisations se jouera de fait à ce niveau. Les résistances à ce projet se sont fait sentir et le groupe a surtout travaillé, durant les dix huit mois de son mandat, à concilier les points de vue divergents en son sein. C’est cet aboutissement au consensus, malgré les fortes secousses, qui permet l’espoir, selon Azoulay. Le groupe de haut niveau ne s’étant pas contenté de faire le constat, il s’est appliqué à suggérer des pistes pour rendre concrètes ses recommandations brassant multiples domaines. La tenue d’une conférence internationale sur le processus de paix au Proche-Orient, la mise sur pied d’une chaîne de télévision favorisant les coproductions islamo-occidentales, figurent également parmi les conclusions du groupe de haut niveau. Il est, par ailleurs, rappelé que le projet a été inscrit officiellement dans l’agenda de l’Organisation des Nations unies. Il a de fait reçu l’aval de la Communauté internationale en Assemblée générale de l’ONU en septembre 2004. Les recommandations du groupe de haut niveau appellent, par ailleurs, à l’installation d’un Haut commissariat pour l’Alliance des civilisations à même de favoriser le suivi et l’application de ces mêmes recommandations. Kofi Annan, dont le mandat à la tête de l’ONU expire en cette fin d’année, est pressenti pour occuper ce poste. La proposition est, également, faite pour que la Fondation des trois cultures, basée à Séville, offre son siège pour accueillir ce haut commissariat. Rappelons que ce siège se trouve dans le Pavillon marocain, un espace voulu par feu Hassan II précisément pour favoriser le dialogue des cultures.C’est aussi en Espagne que l’initiative de l’Alliance des civilisations a été lancée par le chef du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, avant qu’elle ne soit adoptée par le Secrétaire général onusien, Kofi Annan. La Turquie s’étant vite déclarée en faveur du projet. Elle en partage aujourd’hui la paternité. L’histoire de ces deux pays est mise en avant comme cadre de repère pour un dialogue possible, une solidarité et une alliance des civilisations.L’Espagne a été pendant des siècles le symbole de la cohabitation pacifique entre musulmans, chrétiens et juifs. La Turquie a pu montrer l’exemple, pendant le règne de Mustapha Kemal Atatürk, que l’Islalm n’est pas antinomique de la modernité. Rappeler cette histoire aux jeunes générations, souvent embrigadées par manque de repères, est salutaire. La tâche est loin d’être aisée. Mobiliser l’opinion internationale sur un dossier complexe est un joli rêve. Mais, «rêve est permis», nous dit Azoulay qui a accepté de parler aux journalistes du Groupe Eco-Médias «sans filet» et « sans tabous».


Médias, l’arme du dialogue

«Le poids des mots, le choc des images». Cette phrase consacrée, soulignant l’influence que les médias exercent sur les populations est reprise à leur compte par les auteurs du rapport. Ils veulent, à travers le rappel de situations, rappeler les professionnels du secteur à leur responsabilité. Ils indiquent clairement que les médias peuvent jouer le rôle d’un pont de rapprochement entre les cultures. Mais pour cela des conditions sont soulignées. Les médias sont ainsi appelés à la vigilance. Ils sont clairement sollicités pour élaborer des chartes et des codes de déontologies permettant de remettre sur les rails l’exercice de la profession. La formation continue et les programmes de recyclage au profit des journalistes, en particulier dans les domaines où la politique se recoupe avec la religion, sont également soulignés comme condition à une meilleure pratique professionnelle. Il s’agit de ne pas favoriser les amalgames et de contribuer, de fait, à une meilleure compréhension des problématiques soulevées dans le monde. Dans le même sens, le groupe favorise la coproduction d’émissions entre journalistes de l’Occident et du monde islamique.


L’éducation ouverte, un postulat de base

L’éducation est une base d’action importante, une fois le préalable politique résolu et la volonté des Etats inscrite à l’ordre du jour. Le défi des systèmes d’éducation partout dans le monde d’aujourd’hui est de favoriser l’émergence de nouvelles générations ayant à la fois une identité propre, étant un socle référentiel, et développant un sentiment d’appartenance et d’ouverture sur le monde et aussi de compréhension et d’acceptation des autres cultures. L’exclusion et l’intolérance sont, de fait, les principes que le rapport cherche à bannir. Les pistes pour y arriver sont indiquées. Il s’agit, en premier lieu, d’une «éducation civile et pacifique ». Exit les idéologies radicales et d’exclusion. Un «enseignement universel» ouvert sur les cultures. «Des programmes d’échange», en particulier au niveau universitaire. Un enseignement tourné vers la communication. Il devrait permette aux individus, dans leur surexposition aux médias, de faire leur propre analyse et critique des faits et des situations. Un enseignement religieux qui préserve la liberté du culte et inculque les principes de la diversité religieuse et le respect de la foi des autres. Intégrer la notion du développement comme corollaire de l’enseignement. De fait, cette vision devrait permettre aux yeux du groupe de haut niveau d’intégrer dans le système éducatif des pans entiers de la société mondiale qui en sont exclus. Ils désignent en particulier les filles. Le rapport insiste également sur la nécessité d’intégrer les nouvelles technologies dans le système éducatif. L’objectif étant de lutter contre la fracture numérique. Enfin un dernier principe consiste à faire de l’enseignement un outil favorisant l’emploi et donc le bien-être social. Les Etats sont ainsi interpellés. L’Unesco est appelée à une meilleure implication dans ce secteur et une motion spéciale est ainsi faite pour favoriser les programmes d’enseignement et de recherche universitaire sur le dialogue des civilisations.


Le Groupe de haut niveau

• CoprésidentsFederico Mayor (Espagne)Mehmet Aydin (Turquie)• Moyen-OrientHojjatoleslam Seyyed Mohammad Khatami (Iran) Sheikha Mozah Bint Nasser Al Missned (Qatar)• Afrique du NordAndré Azoulay (Maroc)Mohamed Charfi (Tunisie)Ismail Serageldin (Egypte)• Afrique de l’OuestMoustapha Niasse(Sénégal)• Afrique du SudArchbishop Desmond Tutu• Europe de l’Ouest Hubert Védrine (France)Karen Armstrong (Royaume-Uni)• Europe de l’EstVitaly Naumkin (Fédération de Russie)• Amérique du NordJohn Esposito (Etats-Unis)Rabbi Arthur Schneier (E.U.)• Amérique LatineEnrique Iglesias (Uruguay)Candido Mendes (Brésil)• Asie du SudNafis Sadik (Pakistan)Shobana Bhartia (Inde)• Asie du Sud-estAli Alatas (Indonésie)• Asie de l’EstPan Guang (Chine). Khadija RIDOUANE

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc