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    Alvin Toffler: Vers une ère de «practopie»

    Par L'Economiste | Edition N°:408 Le 25/12/1998 | Partager

    Toffler analyse l'évolution des fondements du pouvoir, d'une source traditionnelle, la violence et l'argent, vers une nouvelle assise, le savoir, et plus particulièrement le «savoir du savoir». Cette évolution des fondements de la puissance va profondément affecter les équilibres en place, tandis que les individus, les entreprises et les pays se disputeront le contrôle de ces nouvelles sources de pouvoir.


    - Question: Quels sont vos espoirs et vos rêves pour le XXIème siècle?
    - M. Alvin Toffler: Je ne crois ni aux utopies, ni aux scénarios macabres. Je crois que nous devrions aspirer à ce qu'on pourrait appeler une «practopie», c'est-à-dire une amélioration de notre mode de vie pratique, fondée sur la diversité. Je pense que nous nous éloignons du modèle industriel d'uniformité, de la production, de la distribution et de la consommation de masse, de l'éducation de masse et des mass médias, et que nous avançons vers de nouvelles formes d'organisation sociale beaucoup plus diverses. Je pense que cette évolution est saine. Evidemment, on espère tous un siècle de paix, de prospérité et le triomphe des droits de l'Homme, mais il s'agit là d'espoirs faciles à avoir. Mais difficiles à atteindre.

    - Qui seront les pionniers du XXIème siècle?
    - Il y a des milliers, des millions de pionniers, qui sont tous, d'une certaine façon, les soldats de cette révolution en marche. Ce sont des hommes ordinaires, qui accomplissent un travail ordinaire ou du moins ce qu'ils regardent comme un travail ordinaire. Des hommes qui utilisent les nouvelles sciences et technologies auxquelles ils ont accès, et les mettent en application dans divers domaines. Ils créent de nouveaux organes ou de la peau artificielle; ils restructurent les entreprises et les adaptent à de nouveaux modèles d'organisation moins bureaucratiques; ils aident au développement de nouvelles formes artistiques ou de nouveaux moyens de communication; ils créent des logiciels; ils participent au développement du commerce électronique; ils s'essaient à de nouvelles formes d'action politique nées de la troisième vague. Tous contribuent, d'une manière ou d'une autre, à la formation de la civilisation de la troisième vague.

    - Qu'est-ce qui distingue le XXème siècle des précédents?
    - Le XXème siècle a vu se développer la civilisation industrielle à une vitesse phénoménale dans certaines régions du monde. Mais simultanément, vers le milieu du siècle, sont apparus les premiers signes d'un nouveau type d'économie et de société, une «civilisation de la troisième vague», la première étant agraire, la deuxième industrielle, et la dernière une économie et une société fondées sur le savoir. C'est à mes yeux un changement historique majeur dont on se souviendra dans plusieurs siècles.

    - Avons-nous de bonnes raisons d'avoir peur de l'an 2000?
    - Non, l'an 2000 n'a aucun intérêt pour de nombreuses cultures qui n'ont pas adopté le même calendrier que l'Occident, et ce n'est qu'un pur produit de ce calendrier. Nous avons des raisons de craindre pas mal de choses, mais rien qui ne soit lié à cette date particulière.

    - De quoi devrions-nous avoir peur à l'avenir?
    - Il me semble que nous devrions redouter un conflit géopolitique. Nous sommes en train de passer d'un monde à deux vitesses à un monde à trois vitesses. Pendant un ou deux siècles, le pouvoir était fondamentalement réparti entre les sociétés industrielles d'une part et les sociétés agraires ou fondées sur l'exploitation des matières premières d'autre part. L'industrialisation et la colonisation XIXème siècle et le développement des sociétés industrielles au XXème siècle ont divisé le monde en deux camps: les populations agraires en bas de l'échelle et les populations industrialisées en haut. Ce qui se passe aujourd'hui remet profondément en cause cette répartition du pouvoir. Nous ajoutons un troisième niveau à l'échelle. Et tout en haut, du moins pour un temps, sont apparues les sociétés et les économies fondées sur le savoir. Cela ne signale pas nécessairement une redistribution permanente du pouvoir. Le danger que nous pressentons est lié au fait que de nouveaux modes de vie viennent remettre en question les élites des vieilles civilisations, et que les confrontations mènent toujours au conflit, et parfois à la violence.

    - Le savoir tiendra-t-il un place centrale dans le siècle à venir?
    - Je donne du «savoir» une définition très large, qui comprend aussi bien l'information, les données, les images, les idées, les symboles, mais aussi le contre-savoir et la mauvaise information. Cette structure intangible dans son ensemble évolue très rapidement et les liens qu'elle entretient avec la production de richesses par l'Homme ont changé.

    - Qui contrôlera ces nouvelles ressources en savoir?
    - La division ternaire du pouvoir m'amène à la question suivante: va-t-elle susciter une nouvelle forme de colonialisme, avec les pays qu'on pourrait qualifier de «riches en information» en position dominante? Ma réponse est négative, car le savoir n'est pas une ressource comparable aux précédentes. L'essence du pouvoir économique aujourd'hui ne se situe plus dans les ressources naturelles, mais dans le savoir sur lequel repose l'économie. Dans une économie de la troisième vague, il est beaucoup plus difficile de thésauriser ce savoir qu'il ne l'était de concentrer des usines dans un lieu donné. Et le savoir ne se laisse pas enfermer à jamais, même s'il existe une protection des droits d'auteur, et personne ne peut le monopoliser longtemps. Une économie fondée sur le savoir n'a donc rien en commun avec les précédentes. Dans une économie agraire, la terre que cultive un homme ne peut pas être mise à profit par un autre au même moment. Dans une économie industrielle, l'usine ne profite de la même façon qu'à un seul parti à la fois. Mais le savoir peut-être mis à profit par tous. Intelligemment utilisé, le savoir engendre plus de savoir.

    - Pensez-vous que le pouvoir au XXIème siècle passera des hommes politiques aux scientifiques?
    - Ce n'est pas si simple. Aux yeux des économistes traditionnels, les soi-disant «facteurs de production» ont toujours été la terre, le travail et le capital. Mais ces théories ont besoin d'être révisées. Car le savoir n'est pas simplement le seul facteur de production, mais le facteur dominant dans les économies naissantes de la troisième vague. Réunir les connaissances qu'il faut avec la bonne personne au bon moment et au bon endroit permet d'atteindre les mêmes résultats avec moins de terre, moins de travail et moins de capital. Cela bouleverse le rôle des administrations face aux réseaux; cela accroît le pouvoir des individus qu'on appelle les «gardiens» du savoir à l'intérieur des organisations; cela complique la tache des gouvernements qui entendent contrôler l'information transmise à la population. Bref, cela ouvre de nouvelles perspectives, favorables aussi bien au développement de nouvelles formes démocratiques que de nouvelles façons de faire le mal.

    - Quel sera le rôle des individus dans le siècle à venir?
    - Nous traversons une époque révolutionnaire. Personne ne peut dire avec assurance de quoi demain sera fait, et personne ne sait comment le pouvoir sera réparti dans cent ans. Mais de nombreux changements attendent la prochaine génération. L'un d'eux sera la montée en puissance d'acteurs d'un nouveau type, les participants à ce jeu du savoir. Aux Etats-Unis par exemple, un individu isolé, Matt Drudge, s'est connecté sur Internet pour créer son propre journal quotidien personnel. Et c'est lui le premier qui a révélé l'histoire de Monica Lewinski, histoire qui devait ébranler le pouvoir politique américain pendant six mois. Une seule personne -pas un parti politique, ni une entreprise, ni une religion- juste un individu qui a su tirer profit des nouvelles technologies de l'information.

    - En quoi ces nouveaux développements vont-ils affecter le cours des relations internationales?
    - Les gladiateurs qui s'affrontent sur la scène internationale sont bien plus nombreux aujourd'hui qu'au cours des trois derniers siècles. Depuis le milieu du XVIIème siècle, les Etats-nations s'occupent des affaires internationales. Je pense qu'aujourd'hui, dans ce nouveau contexte d'un monde à trois vitesses, le pouvoir passe des Etats-nations aux nombreux autres acteurs présents sur la scène internationale. Les religions, comme l'islam, jouent un rôle. Le Vatican est un acteur international important, au même titre que les entreprises multinationales, les réseaux de la drogue et les organisations non-gouvernementales, qui fonctionnent aujourd'hui de plus en plus en commun et sont à même de former très rapidement des coalitions temporaires. Il y a encore beaucoup d'autres acteurs, comme les spéculateurs boursiers isolés ou les petits groupes d'investisseurs. C'est ce qui me fait penser que le concept-clé des relations internationales à l'avenir sera celui de «coalitions lointaines». A l'avenir, les regroupements se feront à des niveaux divers et non plus simplement autour des Etats-nations. On aura par exemple trois nations, huit organisations non-gouvernementales, deux ou trois entreprises, dont les intérêts se rejoignent, et qui s'uniront temporairement. Ce type de coalition sera bien plus complexe et bien plus puissant que les coalitions entre nations auxquelles nous sommes habitués.

    Propos recueillis par
    Dijana Sulic et Weronika Zarachowicz,
    (World Media Network)

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