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    Alors que les intellectuels craignent le syndrome algérien : Civil ou religieux: Le brouillard de l'Etat égyptien

    Par L'Economiste | Edition N°:160 Le 29/12/1994 | Partager

    L'attentat commis par des intégristes contre le Prix Nobel de Littérature, l'écrivain égyptien Naguib Mahfouz, fait craindre aujourd'hui à l'intelligentsia égyptienne le "syndrome algérien". L'écrivain journaliste Djamel Eddine El Ghitani, proche compagnon de Naguib Mahfouz, en parle dans cet entretien.

    - Quel a été l'impact, pour la rue et l'intelligentsia égyptienne, de la tentative d'assassinat de Naguib Mahfouz?


    - Djamel Eddinne El Ghitani: Les intellectuels égyptiens se sont rendu compte pour la première fois que l'épée de Damoclès intégriste était au-dessus de leur tête. Les citoyens ont rejeté cette violence aveugle à l'encontre de Mahfouz en organisant des meetings et des marches de protestations. Deux assemblées extraordinaires de tous les syndicats et confédérations d'intellectuels se sont tenues aux mois d'octobre et novembre derniers.

    - Ces assemblées ont-elles réuni la majorité des intellectuels et artistes égyptiens?

    - 1.500 personnes ont pris part à la deuxième assemblée. Il y a été décidé de la création d'une Union générale des intellectuels égyptiens contre le terrorisme. Cette Union devra être la plus large possible afin de réunir toutes les composantes politiques et -idéologiques.

    - Quels ont été les véritables promoteurs de ces rassemblements?

    - Ce sont des organisations indépendantes ou populaires. Ces syndicats et confédérations ont eu le premier souci de ne pas associer le pouvoir à ce genre de manifestations.

    - Craignez-vous aujourd'hui de nouvelles victimes dans les rangs des intellectuels égyptiens comme cela est régulièrement le cas en Algérie?

    - Il y a certainement un sentiment général de crainte. Le danger est bien réel et l'on parle depuis l'assassinat de l'écrivain Farag Fouda (écrivain et universitaire égyptien laïc assassiné par les fondamentalistes islamistes. NDLR), de listes de noms d'intellectuels, d'artistes et d'écrivains. Nous vivons, nous les intellectuels, une situation qui est celle du combat pour la liberté de penser, d'imaginer et de créer.

    La violence par la violence

    Prenez-vous des mesures de protection particulières depuis l'agression de Naguib Mahfouz?

    - Non. De toute façon, je n'ai jamais tenu d'arme à la main, ne me suis jamais entraîné à répondre à la violence par la violence. Les écrivains l'ont toujours fait avec les mots et avec la raison.

    - Certains artistes et intellectuels seraient, pourtant, protégés par les forces de l'ordre...

    - Ce n'est pas mon cas! Une telle protection équivaudrait pour moi à un étranglement et une contrainte à ma liberté de mouvement. Naguib Mahfouz lui-même avait refusé une protection rapprochée en 1988 et il a continué à circuler seul dans les rues de la capitale et à s'asseoir dans les cafés.

    Chaque compagnon de Mahfouz lui consacre une journée de la semaine, il en est ainsi pour moi le mardi. Par bonheur, les vendredis (jour de l'agression) il est régulièrement accompagné d'un ami médecin qui a ainsi pu intervenir rapidement et lui éviter la mort. Nous sommes huit de ses compagnons à le prendre en charge à tour de rôle, notamment pour lui faire de la lecture; lui donner des informations, l'accompagner dans ses promenades.

    Il est extrêmement perturbé par ce qui lui est arrivé. Il ne s'attendait pas à ce que les menaces qu'il recevait soient mises à exécution. La symbolique du geste en elle-même lui a fait beaucoup plus de mal que la blessure physique.

    - Qu'en est-il exactement des fameuses "fatwas" et par qui sont elles réellement promulguées?

    - Pour l'Occident, la "fatwa" est assimilée à une décision de meurtre. En fait, il s'agit d'un décret religieux promulgué par de grands imams, qui touchent à tous les aspects de la société et de la vie quotidienne des citoyens.

    - Mais qui signe les "fatwas" d'assassinats?

    - En vérité, la majorité d'entre elles sont faites dans l'ombre. On savait que Farag Fouda et Naguib Mahfouz étaient menacés. On sait également aujourd'hui que le cheikh Abderrahmane (soupçonné d'être impliqué dans l'affaire du plastiquage du World Trade Center de New-York en 1993, NDLR) a ordonné une "fatwa" de mort contre Naguib Mahfouz en 1988, auteur du roman "Les enfants de nos quartiers''...

    - Quels sont les rapports entre les vieux imams et les groupes intégristes actuels?

    - Les fondamentalistes font énormément pression sur les imams traditionnels, car ils représentent aux yeux du peuple la sagesse et la modération. Pourtant l'imam de la plus grande mosquée du Caire a personnellement attaqué Naguib Mahfouz. Souvent ces imams - désignés par le Ministère des "Wakfs" (Ministère des Affaires Religieuses. NDLR ) et fonctionnaires de l'Etat - préparent le terrain idéologique des groupes intégristes.

    L'ambiguïté d'un Etat

    Que dire de l'ambiguïté d'un Etat, qui, en Egypte ou en Algérie, défend l'Islam, religion d'Etat, tout en réprimant les groupes islamistes?

    - C'est là le noeud gordien. L'Egypte a été un Etat théocratique établi sur les préceptes du Coran jusqu'au début du 19ème siècle. C'est à cette date que la notion de séparation de l'Etat et de la religion a commencé à apparaître et qu'un pouvoir civil a été créé. La révolution de 1919 contre l'occupant anglais a renforcé le processus de laïcisation du pouvoir égyptien que les islamistes n'ont jamais accepté. Le bras de fer entre pouvoir et islamistes dure depuis très longtemps et aucun des régimes qui se sont succédé n'a tranché. L'Etat est religieux ou civil? Le brouillard est complet.

    - Croyez-vous que l'on puisse construire des Etats laïcs dans les pays arabes?

    - Je crois sincèrement que l'issu de tout ce qui se passe aujourd'hui en Algérie ou en Egypte sera l'émergence d'un Etat laïc et civil.

    - Le rôle de l'Université "El Azhar" vous paraît-il ambigu?

    - "EI Azhar" est une institution religieuse de renommée mondiale. Son rôle est très important pour la sauvegarde des valeurs culturelles et sociologiques de l'Islam dans l'ensemble du monde arabo-musulman. Elle s'est modernisée durant les années 1960 tout en conservant les vieux instituts islamiques et l'enseignement de la théologie d'"El Azhar" subit les pressions et les débordements des fondamentalistes mais doit également continuer à jouer son rôle de défenseur de l'Islam.

    C'est la personnalité et les conditions du cheikh premier responsable "El Azhar" qui détermine la ligne de cette institution.

    Au siècle dernier, beaucoup de ces cheikhs patriotes sont montés au créneau face à l'occupation anglaise ou aux agissements du régime royal. Certains l'ont payé très cher.

    Aujourd'hui, on sent que cette institution est plus proche des conservateurs et n'aide en aucune façon l'Etat dans sa lutte contre le terrorisme intégriste. "El Azhar" a subi des influences que je qualifierais de "pétrolières" telles que le "Wahabisme " saoudien et le "Chiisme" iranien (doctrines très conservatrices. NDLR).

    - "El Azhar" intervient souvent dans le champ culturel égyptien. Peut-elle censurer ?

    - Il est vrai qu'elle intervient régulièrement, mais elle n'a pas la prérogative de censurer elle-même. Son rôle se borne à la recommandation. Souvent, malheureusement, les services étatiques lui donnent raison.

    - Elle aurait récemment tenté de faire pression sur le ministre de l'Enseignement pour qu'il retire sa décision d'uniformiser la tenue scolaire et d'interdire le port du foulard. Est-ce vrai?

    - L'uniforme dans les trois premiers cycles existe, en fait, depuis longtemps. Cependant, nombreuses sont celles qui ne le respectaient plus en portant le foulard ou le hidjab. Certains chefs d'établissement, dont beaucoup de femmes, interdisaient même les écoles aux filles non voilées! Aujourd'hui cela a cessé et les filles qui veulent porter le foulard ou le hidjab doivent avoir une autorisation du père et passer devant une commission scolaire. L'autorisation peut être accordée aux plus pauvres d'entre elles qui n'ont pas les moyens de s'acheter des vêtements.

    La 5ème colonne islamiste

    On parle de l'existence de ce que certains en Egypte appellent une "cinquième colonne" islamiste au sein des médias égyptiens...

    - Le problème réside dans l'apparition ces derniers temps d'articles et d'analyses faisant carrément l'éloge des groupes armés intégristes. Certains n'hésitent pas à encenser le port du voile et à encourager ceux qui appellent à l'application stricte de la "Chariia" (la loi islamique).

    - Comment expliquez-vous l'acharnement des intégristes contre les Coptes, les Egyptiens chrétiens ?

    - Cette violence envers les Coptes est une tentative d'éclatement et de morcellement de mon pays. Le fanatisme et l'intolérance conduisent tout naturellement à l'apparition de réactions d'autodéfense. Le risque en est une ghettoïsation, voire un apartheid entre citoyens d'un même pays, d'une même culture et d'une même langue et, à terme, une scission de la société égyptienne.

    - Quel regard portez-vous, en tant qu'intellectuel, sur le pouvoir égyptien?

    - Il faut faire la différence entre le système et l'Etat. L'Etat reste, mais le pouvoir et le système changent. La situation n'est pas telle qu'elle m'oblige à choisir entre cet Etat et celui que me promettent les fondamentalistes islamistes ! Même dans l'opposition, je suis surtout avec l'ordre et l'Etat jusqu'au bout, contre l'anarchie. Si les groupes terroristes prennent le pouvoir, l'Egypte sera noyée dans un bain de sang et ce sera la même chose en Algérie. Rappelons-nous l'Afghanistan.

    Interview réalisée par Mohamed ZAOUI

    & Abderrahmane HANANE

    (Al Ahram-Egypte)

    Djamel Eddine El Ghitani

    Né en 1945, Djamel Eddine El Ghitani est l'un des plus grands écrivains égyptiens actuels. Il est l'ami du Prix Nobel de la Littérature, Naguib Mahfouz, avec lequel il a publié un livre d'entretiens "Mahfouz par Mahfouz" (Sindbad 1991). Ancien grand reporter, il est aujourd'hui le rédacteur en chef d'une grande revue littéraire égyptienne "Nouvelles du monde littéraire" où s'expriment des écrivains de renom.
    Autodidacte, Djamel Eddine El Ghitani a acquis une reconnaissance en Occident après la traduction de son livre "Zayni Barakat" (Seuil, 1985).

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