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    International

    Alertes au terrorisme, avantages et inconvénients
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:3382 Le 13/10/2010 | Partager

    Le 3 octobre, l’administration américaine a recommandé la vigilance aux citoyens des Etats-Unis se rendant en Europe. La Central Intelligence Agency (CIA) semble convaincue qu’une cellule d’Al Qaïda veut s’en prendre à une grande ville européenne pour y mener des attaques du genre de celle observée à Bombay en novembre 2008(1). Dans le même temps, sur le Vieux continent, certains Etats, en particulier la France, ont averti leur opinion publique de l’éventualité d’attentats terroristes. Quatre jours plus tard, le 7 octobre, Jane Holl Lute, adjointe à la Sécurité intérieure des Etats-Unis, informait, à Luxembourg, les ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept, des menaces terroristes qui pèseraient sur l’Europe. Selon Gilles de Kerchove, coordinateur de la politique antiterroriste de l’Union, Mme Lute a «confirmé la réalité et la persistance de la menace, sans préciser les cibles exactes». Ce type d’annonce n’est pas commun, sans doute parce qu’il n’est pas sans inconvénients. Le public s’étonne qu’on ne lui dise rien de précis. Parfois, les oppositions se gaussent à voir un gouvernement émettre des avis d’alerte. Tout régime démocratique doit pourtant informer les citoyens des dangers qui le menacent. Cependant, annoncer au public l’imminence d’un danger terroriste n’est pas neutre. Tout dépend de la nature et de la qualité des informations. Le problème doit, semble-t-il, être abordé à plusieurs niveaux. Le premier, tactique, est de savoir comment, dans l’immédiat, gérer une probabilité d’attentat, le second, d’ordre stratégique, consiste à évaluer la menace pour s’en prémunir au mieux.Imaginons que les Etats-Unis apprennent que des militants ont l’intention de faire sauter la tour Eiffel ou de semer la mort dans un grand magasin parisien à une heure d’affluence. Aussitôt, la CIA communique l’information à ses homologues français, assortie d’une évaluation du renseignement fourni, sérieux des sources, recoupements, vraisemblance. En ce cas, le gouvernement prend les précautions nécessaires mais évite plutôt d’en faire état. C’est qu’il est inutile d’affoler les gens, maladroit de faire savoir aux terroristes que leur projet est connu, fâcheux de compromettre la (ou les) source(s) à l’origine de l’information. A l’inverse, si le renseignement est imprécis et donc général, sans doute peut-il être diffusé. Le public est mis en garde. Il est invité, par exemple, à éviter tel ou tel type de lieu, à ne pas sortir le soir, à indiquer immédiatement aux services de police un colis suspect ou un comportement étrange…S’agissant de l’opinion, autant dire des électeurs, diffuser de tels avis n’est pas dénué de risque. Les conseils prodigués peuvent sembler inefficaces, voire ridicules, car inadaptés au moment où l’attentat à lieu. L’alerte peut générer, sinon la panique, du moins un fort ralentissement des affaires, du tourisme, de la fréquentation des lieux publics. Aussi bien l’administration Obama n’a-t-elle pas interdit ni même déconseillé aux citoyens des Etats-Unis de se rendre en Europe, elle leur a seulement demandé d’être vigilants. Un autre inconvénient est d’ordre politique. Si aucune manifestation terroriste n’intervient, s’il ne se passe rien, le public, parfois frondeur, toujours critique, a beau jeu de se moquer. Il suspecte vite les autorités de vouloir tirer profit d’une situation de tension en détournant l’attention du public des problèmes intérieurs. C’est là un procédé vieux comme les Etats, celui qui consiste à invoquer une menace extérieure pour mieux rassembler le peuple autour de ses dirigeants. D’un autre côté, les terroristes, s’ils existent, sont avertis! Ils croient leur projet éventé, imaginent un traître dans leurs rangs, jugent leur entreprise compromise. Certes, ces militants méprisent la mort mais ils redoutent l’échec; que leur adversaire, autant dire l’Etat où l’attentat doit être commis, s’en aille contrecarrer leur mission, les tuer ou les capturer, identifier réseaux et soutiens, est évidemment du point de vue des activistes le pire des scénarios possibles. Parce que des équipes entraînées et déterminées sont rares, elles doivent obtenir, lorsqu’elles agissent, des résultats spectaculaires et meurtriers. Si le terroriste est contraint d’exécuter sa tâche sans savoir ce que l’Etat visé en connaît, son risque d’erreur, donc d’échec, est très amplifié, et l’incitation à annuler l’opération devient forte. Une alerte gouvernementale, imprécise et générale, peut donc s’avérer efficace pour prévenir un attentat dont on ne saurait pas grand-chose.Cela est d’autant plus vraisemblable que cette alerte contraint les militants à multiplier les précautions, voire à couper tout lien entre eux, s’ils redoutent une faille dans leur sécurité. Que l’alerte corresponde à un projet réel, bien engagé ou non, elle est alors susceptible de paralyser une organisation. Ainsi, ce genre de mise en garde publique poursuit deux objectifs, semer le trouble chez les militants jusqu’à les amener peut-être à renoncer, couvrir le pouvoir si l’attentat a lieu. En revanche, prétendre vouloir réduire à rien l’ensemble des groupes revendiquant leur appartenance à une nébuleuse de type Al Qaïda serait insensé. Diminuer l’intensité de la menace est possible, l’éliminer ne l’est pas! Supprimer le terrorisme islamiste ne consisterait pas seulement à détruire les diverses organisations existant dans le monde mais aussi à faire que disparaisse l’idéologie radicale qui les motive. Cette tâche démesurée serait d’autant plus irréaliste qu’il subsisterait toujours des «loups solitaires», idéalistes plus ou moins fous, parfois habiles, souvent déterminés, car pénétrés de l’importance de la mission qu’ils se sont donnée, quasiment hors d’atteinte puisque indépendants de toute structure. Que des islamistes forcenés décident de s’en prendre demain à leur peuple ou à des Etats occidentaux est vraisemblable. On ne peut rien y faire ou du moins pas grand-chose, sauf à prendre, comme il se doit, les mesures défensives et policières appropriées. Nul doute que le danger subsiste encore longtemps. L’avertissement des Etats-Unis, leurs incitations à plus de vigilance, sont des exemples de ce que les gouvernements peuvent tenter d’entreprendre en l’absence de renseignements précis. Toutefois, les Occidentaux feraient bien de ne pas trop se consacrer à éliminer une menace qui se situe par nature hors d’atteinte de la puissance de leurs Etats. La longue guerre contre le terrorisme n’est pas près de finir. D’autres guerres surviendront. Il faut remettre le terrorisme islamiste en perspective et les efforts déployés pour le combattre doivent l’être à due proportion de la menace. Ce monde est dangereux mais l’extrémisme islamiste n’est qu’un danger parmi tous ceux qu’il revient aux gouvernements d’affronter pour mieux s’en prémunir.


    Deux types d’alerte aux Etats-Unis

    «La protection de ses citoyens est le premier devoir d’un ministre des Affaires étrangères et de ses représentations diplomatiques à l’étranger.Ces dernières années, le Département d’Etat américain a pris l’habitude d’émettre deux types d’alerte à l’attention des citoyens des Etats-Unis se trouvant à l’étranger ou désireux de voyager. Le premier se nomme «travel alert» ou «alerte voyage». Il est fait état d’informations selon lesquelles aller dans tel ou tel pays peut comporter des risques significatifs pour les Américains. Le second type est désigné par l’expression «travel warning» ou «avertissement voyage». Ceci concerne des pays connus depuis longtemps pour être instables et où il est dangereux de se rendre».Le premier type concerne donc des situations conjoncturelles, en principe temporaires, le second vise des pays structurellement instables, pour une raison ou pour une autre, la principale pouvant être l’absence d’Etat de droit ou des affrontements internes quasi permanents.Cf. Laurence Pope, «Alert! (we can’t say more)» «Alerte! Impossible d’en dire plus», International Herald Tribune, 9-10 octobre 2010.


    L’irritation de l’Allemagne

    L’Allemagne de Madame Merkel semble manifestement agacée par les alertes terroristes lancée par les Etats-Unis. Les services allemands de renseignements reconnaissent aisément par exemple que 2.000 habitants du port de Hambourg adhèrent aux idéologies de l’islamisme radical. Ils conviennent que 40% d’entre eux sont des sympathisants d’Al Qaïda et favorables à un djihad global. Ils précisent que certaines de ces personnes se sont rendues au Pakistan pour y recevoir une formation à l’action terroriste. Mais ces mêmes services se sont dits irrités par les avertissements lancés la semaine dernière par les Etats-Unis mais aussi par la Grande-Bretagne et la France. Un responsable des services d’Hambourg l’a dit clairement à un journaliste du New York Times: «Il n’y a aucune preuve d’une menace terroriste concrète et précise».Les Allemands jugent improductive ces sortes d’informations vagues livrées au public et plutôt de nature à favoriser une éventuelle action terroriste. Un membre du Bundestag va jusqu’à affirmer que ce genre d’alerte fait de la publicité gratuite aux candidats à l’action violente. Le sentiment qui prévaut outre-Rhin est que les Etats-Unis ont agi de cette manière pour des raisons politiques, peut-être pour renforcer le soutien du public aux opérations d’Afghanistan ou pour améliorer les positions démocrates à quelques semaines des élections de mi-mandat. Washington a peu apprécié…oD’après Michael Slackman, «Germany is annoyed by US terror alert», The New York Times, 11 octobre 2010----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) A Bombay (Mumbaï), des militants armés s’en étaient pris à une gare et à plusieurs bâtiments et hôtels; il avait fallu trois jours aux forces de police indiennes pour qu’elles prennent le dessus.

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