Tribune

Le sloughi: Chronique d’une disparition annoncée

Par Yassine JAMALI | Edition N°:4786 Le 02/06/2016 | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire (Ph. YJ)

Meknès, mai 2016. C’est le Salon international de l’agriculture marocaine ou Siam 2016. Dans cette splendide vitrine de notre agriculture, l’élevage est à l’honneur. Les nombreux visiteurs se pressent pour admirer les plus beaux représentants de toutes les espèces et races domestiques élevées au Maroc. Toutes...  à l’exception des deux races canines nationales: le sloughi et le berger de l’Atlas.
Ce n’est pas la première fois. Déjà, lors de la dernière édition, pour le Siam 2015, sloughi et berger de l’Atlas n’étaient pas de la fête. Pourtant, ces deux races magnifiques font incontestablement partie du patrimoine zootechnique et culturel du Maroc. De plus, leurs standards (description des caractéristiques de la race) et leurs Livres des Origines, sorte d’état-civil, ont été confiés au Maroc par la Fédération Cynophile Internationale (FCI). Notre pays est donc le berceau officiel et le principal responsable de la préservation et du développement de ces deux races canines.
Pour le sloughi, cette absence regrettable est l’aboutissement d’une inexorable dégradation de sa situation, au Maghreb et à l’étranger. La loi coloniale interdisant la chasse traditionnelle est toujours en vigueur. Chasser avec un sloughi reste passible de lourdes amendes, plus de 10.000 DH. L’absorption du sloughi par métissage avec le galgo, lévrier espagnol, touche aujourd’hui tous les berceaux de race, du Gharb à Souss-Massa. Les sloughis de pure race sont nettement moins nombreux au Maroc que les galgos et croisés galgos.
Nul ne sait à l’heure actuelle quel est le nombre de sloughis purs subsistant au maroc. Les rassemblements régionaux organisés par le Club marocain du sloughi ont cessé. Ils permettaient d’évaluer la population sur le plan quantitatif et qualitatif, d’inscrire les plus beaux sujets dans le Registre initial marocain ou RIM. Pour les éleveurs, c’était l’occasion de repérer des individus prometteurs pour décider de futurs accouplements. Les rassemblements sont la pierre angulaire de la sauvegarde du sloughi.

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Le sloughi, avec le berger de l’Atlas, fait incontestablement partie du patrimoine zootechnique et culturel du Maroc. Leurs standards et leurs Livres des Origines, sorte d’état-civil, ont été confiés au Maroc par la Fédération Cynophile Internationale. Le Royaume est ainsi le berceau officiel et le principal responsable de la préservation et du développement de ces deux races canines (Ph. AFP)

Pour pallier la diminution de l’activité du club, des associations locales se sont formées. Plusieurs moussems rassemblant à chaque fois plus d’une centaine de sloughis ont été organisés entre 2009 et 2014 à Meknès, à Chemmaia, à Sidi Mokhtar, à Ouled Dellim. Aucun juge n’était présent. Or, un rassemblement, s’il ne s’accompagne pas d’inscriptions (par un juge) de quelques sloughis au RIM, est totalement inutile du point de vue de la préservation de la race, quel que soit l’engagement des organisateurs. Il est à noter qu’il n’existe que deux juges pour le sloughi au Maroc. À titre de comparaison, la France dispose de onze juges pour le sloughi...
À l’international, depuis plusieurs années, apparaissent dans les expositions des sloughis présentant une tâche blanche sur la poitrine, et un ou plusieurs ongles blancs, défauts héréditaires graves qui doivent être pénalisés.  Des polémiques à ce sujet se sont élevées en Europe, surtout en France. Personne n’étant habilité à trancher, les associations et clubs de race européens se sont tournés vers le pays détenteur du standard, le Maroc, pour demander un arbitrage. La question reste en suspens, dans l’attente d’une décision officielle du pays détenteur du standard.
Fin 2014, une caravane organisée par une association de sauvegarde du sloughi et des associations locales ont pu inscrire au Registre initial marocain près de 130 sloughis, sur près d’un millier de sujets présentés. De telles actions doivent être répétées régulièrement  pour répertorier les derniers sujets  purs et enrichir la base de données concernant le sloughi. Toute exposition canine au Maroc devrait viser à améliorer la visibilité des races nationales, mais en réalité, le sloughi y est à peine représenté par une douzaine de sujets chaque année, dont la moitié originaire de l’étranger. Exceptionnellement, l’édition de 2015, entraînée par la dynamique de la caravane, a présenté plus d’une centaine de sloughis, faisant renaître l’espoir. Hélas, l’édition de mai 2016 est retombée à une quinzaine d’individus.
Pour faire face aux besoins des caravanes et des expositions canines, des juges confirmateurs devraient être formés, afin que les inscriptions au RIM puissent s’effectuer sous la responsabilité de deux juges au moins.

                                                                       

Standard: Le péché originel

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(Ph. YJ)

Un autre chantier s’offre au club du sloughi, ou à toute autre structure désireuse d’œuvrer pour le sloughi: une refondation du standard. Sa première version a été rédigée en 1938, par des cynophiles français... Travaillant par observation directe des sujets qu’on leur présentait (pas toujours de pure race...), ne pratiquant pas la chasse traditionnelle, ils n’ont pas jugé utile de consulter l’immense réserve de savoir empirique faite de millénaires de pratique et d’observation quotidienne du sloughi. Quelques corrections ont été apportées depuis, mais aucune n’a intégré le savoir traditionnel, faute de l’avoir perçu et évalué à sa juste valeur.
Aussi trouve-t-on d’importantes divergences entre le standard moderne, officiel, et son équivalent traditionnel, ancestral, oral.
Première différence: protubérance occipitale externe. C’est une bosse sur la nuque, que les chasseurs souhaitent aussi développée que possible. Le standard officiel la décrit au contraire comme effacée. Elle est généralement développée chez les chiens courants, certains braques, certains lévriers et surtout... les canidés sauvages. Il s’agit d’un caractère anatomique archaïque, sciemment conservé par l’empirisme des chasseurs, non sans raison, certainement.
Deuxième différence: la queue, appelée fouet. Les chasseurs traditionnels vérifient sa longueur en le ramenant entre les cuisses pour le remonter vers la hanche, qu’il doit atteindre ou dépasser légèrement. De plus, il doit présenter à son extrémité  un anneau terminal appelé traditionnellement sfenja (beignet), ou khatem (bague). Selon le standard moderne, il présente une «courbure accentuée». Ce fameux anneau terminal a sa raison d’être: il révèle une forte tonicité des ligaments du fouet, et de tout le corps, garantie de solidité des articulations.

 

 

 

 

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