×L'Editorialjustice régions Dossiers Société Culture Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

×

Message d'erreur

  • Notice : Undefined variable: user dans eco7_vf_preprocess_page() (ligne 1235 dans /home/leconomi/public_html/sites/all/themes/eco7_vf/template.php).
  • Notice : Trying to get property of non-object dans eco7_vf_preprocess_page() (ligne 1235 dans /home/leconomi/public_html/sites/all/themes/eco7_vf/template.php).
  • Notice : Undefined index: visite dans eco7_vf_preprocess_page() (ligne 1245 dans /home/leconomi/public_html/sites/all/themes/eco7_vf/template.php).
  • Notice : Undefined index: visite dans eco7_vf_preprocess_page() (ligne 1249 dans /home/leconomi/public_html/sites/all/themes/eco7_vf/template.php).
Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca» Vingt-troisième épisode: Les surprenantes révélations de Gabrielle

Par L'Economiste | Edition N°:4598 Le 01/09/2015 | Partager
Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman de l’été.
Résumé: Dans un geste inattendu, le commissaire Delatorre, qui ne s’est toujours pas remis du décès de son épouse marocaine, libère Jilali.

La lumière pénètre à flots dans la grande nef de la cathédrale du Sacré-Cœur, un bâtiment moderne par l’utilisation de matériaux nouveaux mais sans originalité ni audace d’aucune sorte si on le compare à l’architecture de Casablanca. Une messe y est donnée par l’évêque de Rabat pour le repos des âmes des soldats des deux camps, morts au combat. 

Mortem tuam annuntiamus,Domine, et tuam resurrectionem confitemur, donec venias. 
Aux premiers rangs se tiennent les officiels et les hauts dignitaires du protectorat, la plupart revêtus d’un habit où l’abondance des passementeries, des chamarrures, des dorures et des fanfreluches pallie la médiocrité de leurs compétences. On y remarque aussi quelques burnous blancs, capuchons relevés sur la tête, dignes par leur simplicité. Derrière eux, les chefs des armées combattantes, têtes nues. Les officiers supérieurs français qui, bien que vaincus de façon récurrente depuis les guerres napoléoniennes, arborent médailles et colifichets sur les poitrines, galons dorés sur les épaules et les manches. Les officiers de marine qui n’ont pas gagné de bataille navale depuis celle de la baie de Chesa-peake, en 1781, rutilent d’or et de décorations. Dans le camp des vainqueurs, aux uniformes sobres, Patton ne porte aucune médaille. - C’est aussi chiant qu’une séance parlementaire, la musique en plus, glisse-t-il à l’oreille du général Clark tout en adressant un sourire à Reparata, assise plusieurs rangées en arrière.
- C’est à toi qu’il a souri? s’étonne Lætitia en se tournant vers sa sœur. 
La réponse est inutile, le visage de Reparata parle de lui-même. 
- Tu le connais? insiste Lætitia. 
Reparata se penche vers sa sœur en s’assurant du regard que Gabrielle ne peut pas l’entendre.
- J’ai couché avec lui, souffle-t-elle.
Lætitia ouvre la bouche sur un « Mon Dieu » muet. Machinalement, sa main esquisse un signe de croix.
- Il parle très bien le français, ajoute Reparata. 
- Ce n’est pas une raison, dit sa sœur en se rendant compte de l’ineptie de sa remarque. 
- Qu’est-ce que vous dites? demande Gabrielle, intriguée par leur manège. 
Memores igitur mortis et resurrectionis eius, tibi, Domine, panem vitae et calicem salutis offerimus…
- Rien, rien, ça ne te regarde pas. 
- Avec qui tu as couché, tata? 
- Chut, veux-tu te taire! 
… gratias agentes quia nos dignos habuisti astare coram te et tibiministrare.
- Maman, je sens que je saigne. 
- Tout va bien, ma chérie, tu as ce qu’il faut. 
- C’est la mort de papa qui a tout déclenché. 
- C’est ton âge, ma chérie, c’est rien d’autre. Tais-toi, s’il te plaît. 
- Qu’est-ce qu’elle dit? s’enquiert Reparata. 
- Elle a ses règles. 
 
- Bravo, ma petite, t’es une femme, maintenant. Depuis quand? 
- N’en rajoute pas, fait Lætitia. 
- Mais enfin, c’est un événement, il faut fêter ça. Depuis quand, ma petite Gabrielle? 
- C’est arrivé le jour de la mort de papa. 
- Ah… 
Et supplices deprecamur ut Corporis et Sanguinis Christi parti-cipes a Spiritu Sancto congregemur in unum.
- Je vais pouvoir coucher, moi aussi, dit Gabrielle en répondant par un clin d’œil au sourire que Patton adresse à sa tante. 
Lætitia blêmit, elle n’ose regarder autour d’elle, elle est sûre que ses voisins ont entendu. 
- Viens avec moi, dit-elle en se levant de son banc. 
- Non, j’attends que les gens sortent, j’ai peur que ça se voie. 
- Viens, s’il te plaît. 
Elle secoue l’épaule de sa fille.
- Fais ce que dit ta maman, intervient Reparata, le regard fixé sur Patton. Et encore bravo, ma chérie, t’es en avance. 
L’air contrarié, Gabrielle se lève. Lætitia dérange ses voisins pour sortir. 
- Excusez-moi, ma fille ne se sent pas bien. 
Recordare, Domine, Ecclesiae tuae toto orbe diffusae, ut eam in caritate perficias una cum Papa nostro… et Episcopo nostro… et universo clero.
Dans la travée centrale, elles s’agenouillent en direction de l’autel, ébauchent un signe de croix sans conviction et font demi-tour vers la sortie.
Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus sancti, omnis honor et gloria per omnia saecula saeculorum. Amen.
À l’extérieur, Lætitia entraîne Gabrielle loin du portail de la cathédrale. Elle pénètre dans le parc avec elle, s’assoit sur un banc adossé à une haie de lauriers-roses, allume une cigarette anglaise, rejette la fumée précipitamment comme si elle avait peur de l’avaler.
- Tu n’as pas l’air d’aller bien, dit-elle. 
- Je ne vois pas pourquoi, dit Gabrielle en s’asseyant à son tour. 
- Tu t’es entendue? Est-ce que tu t’es entendue? 
- Quoi? Qu’est-ce que j’ai dit? 
- Que maintenant tu peux coucher. 
- Oui, et je sais même avec qui. Avec un garçon que j’ai vu  à l’enterrement de papa. 
- T’es folle! 
- Je l’ai décidé tout de suite, rien qu’en le voyant. 
- Comment il s’appelle? 
Gabrielle hausse les épaules.
- Je sais pas. 
- Où il habite? 
- J’en sais rien, à la fin! Je le connais pas! Je l’aime, c’est tout! 
Lætitia examine sa fille en silence. 
- C’est pourtant vrai. 
- Quoi? 
- Que tu ne vas pas bien. 
- Et alors? 
- Et alors, je suis ta mère et j’ai le droit de m’inquiéter pour ma fille. 
- Fais ce que tu veux. 
- Bon sang, mais pourquoi il faut qu’il me gâche tous mes instants, même mort! 
- Ça n’a rien à voir avec papa. 
- Tu parles. 
- Je te dis que non. 
- Écoute, ma chérie. (Elle hésite un court instant.) Je sais que c’est ton père, mais il y a des choses que tu dois savoir, chérie. Quand je l’ai rencontré, j’avais dix-neuf ans, je n’avais connu aucun homme. Il était beau, il était blond, les cheveux bouclés comme un archange. Il avait de l’allure avec sa casquette sur l’oreille et son beau blouson d’aviateur. Je ne sais pas si je l’ai aimé mais il a fait irruption dans ma vie au moment où j’avais un besoin physique, un besoin charnel de connaître l’amour. Tu comprends ce que je veux dire?
- Oui, maman. 
- Tu n’es pas choquée? 
- Non. 
- Comme j’étais une gourde et que personne ne m’avait rien appris, je suis tombée très vite enceinte. Enceinte de toi, enceinte de ma petite chérie. J’ai pris peur, j’en ai parlé à ma mère. Tu te souviens d’elle? 
- À peine. 
- Elle l’a dit à mon père. Il m’a frappée en me traitant de putain. 
Elle allume une nouvelle Player’s Navy Cut, fait claquer le couvercle du briquet en soufflant la fumée. 
- Mon père, Dieu ait son âme, avait les qualités et les défauts des Corses. Leurs qualités, c’est le sens de la famille. Leurs défauts, c’est le sens de l’honneur. Il a pris son fusil de chasse, il est allé le trouver et il l’a menacé de porter plainte. 
- Plainte pour quoi? 
- J’étais mineure. Bref, mon père lui a flanqué la trouille et l’a obligé à réparer, selon l’expression consacrée. 
Elle s’interrompt, avale une longue goulée de fumée. 
- On s’est mariés. À partir de ce jour, ton papa a considéré qu’il avait rempli son contrat et il ne m’a plus touchée. 
- Tu veux dire qu’il… 
- Qu’il ne m’a plus fait l’amour. Que mon couple n’a jamais existé, qu’il a été une prison pour moi et que tu es mon seul bonheur. Tu ne nous as jamais vus échanger un geste de tendresse? 
Et comme Gabrielle reste muette, la tête baissée, elle passe la main dans ses cheveux. 
- Nous embrasser? 
- Non. 
- J’ai peut-être eu tort de te dire ça. C’était ton père, c’est normal que tu penses à lui. Tu dois te dire qu’il sera absent plus longtemps que d’habitude et qu’il continuera à vivre tant que tu l’aimeras, tant qu’il sera dans ton cœur. 
- Ce n’est pas à lui que je pensais. 
- Mais oui, ne me mens pas. 
- Je te jure. Je pensais à l’Arabe qu’on a arrêté à cause de moi. 
- Mais qu’est-ce que c’est que cette nouveauté? Je croyais que c’était tes règles, ton père… 
- C’est tout ça. Mais Jilali aussi. 
- Jilali…, répète Lætitia en prenant un air accablé. C’est non seulement un Arabe mais un adulte. Il est donc normal qu’on lui donne une bonne leçon, c’était à lui de prévoir ce qui allait lui arriver. 
- Il m’a accueillie chez lui, chez son oncle, ils m’ont donné à manger… 
- Tu aurais dû refuser, tu ne dois rien accepter d’un étranger. 
- Ce n’est pas un étranger, il est marocain. 
- Tu sais très bien ce que je veux dire. 
- Pas vraiment. 
- Ces gens ont peut-être le sens de l’hospitalité mais ils ont eu tort de recevoir une mineure chez eux, et d’abord ils ne devaient pas t’accepter dans le cortège. Quelle mouche t’a piquée de suivre leur enterrement? 
- Je voulais savoir. 
- Quoi? 
- Ce qui est arrivé à papa. Comment ça s’est passé, et tout ça. Mais ils savent rien, ou bien ils n’ont rien voulu me dire. 
- Ils ne devaient pas. S’ils t’avaient rejetée, tu penses bien qu’il n’y aurait pas eu de problème. 
- Quel problème? 
- Ne fais pas l’idiote. 
Elle se tait, elle écrase son mégot sur le bord du banc, le laisse tomber et l’écrase encore sous sa semelle.
- Il t’a touchée? 
- Quoi? 
- Tu m’as tout à fait entendue. Est-ce qu’il t’a touchée? Je sais très bien qu’il ne t’a pas violée, les Arabes n’aiment pas les filles qui ont leurs règles, mais je veux savoir s’il a cherché à t’embrasser, à te caresser… 
- Tu me dégoûtes. 
- Qu’est-ce que tu t’imagines que la police est en train de lui demander? Exactement la même chose que je te demande. Alors?
- Si c’est ça, je vais aller à la police, je vais leur dire qu’il ne m’a pas touchée, qu’il a été correct avec moi alors qu’il savait que mon père était responsable de la mort de ses parents. Je vais leur dire qu’il m’a expliqué que je n’avais pas à me sentir coupable, que la mort de ses parents était écrite par le Très-Haut dès leur naissance et que je ne devais pas me tourmenter pour ça. 
Un marchand d’oublies s’approche d’elles en agitant sa crécelle. 
Lætitia le chasse d’un geste. 
- C’est ce que tu pensais? Que tu avais une part de responsabilité? 
- Papa les a tués. 
Lætitia allume une nouvelle cigarette.
- Est-ce que je t’ai dit qu’une estafette était venue le chercher à la maison dans le courant de la nuit, est-ce que tu sais où cette estafette a fini par le trouver? Dans un bordel de la nouvelle médina, au Bousbir, ivre mort, c’est ce que m’a dit le lieutenant Matthieu après l’enterrement. 
- Tu vois? 
Les cloches sonnent à toute volée.
Les fidèles commencent à quitter la cathédrale, amplifiant les alentours du bruit de leurs conversations.
- Je vois quoi? 
- Tu dis la même chose que lui, dit Gabrielle, mais avec d’autres mots, avec d’autres arguments. Lui m’a parlé de dignité, de religion, de respect pour les morts et toi tu me parles d’obscénités. Lui ne s’est pas plaint, il ne m’a pas dit que la mort de ses parents allait l’empêcher de poursuivre ses études alors que c’est le cas, il ne m’a pas chassée de chez lui sous prétexte que ça pouvait lui causer du tort alors qu’il a été respectueux et toi, tu me demandes s’il m’a caressée? 
Lætitia se tait, elle suit du regard sa sœur qui s’éloigne en éclatant de rire avec Patton et un groupe d’officiers américains. 
- Excuse-moi, chérie. 
- Je ne suis pas amoureuse de lui, ne pense pas ça. 
- Oui, encore heureux, mais tu dois comprendre qu’en me quittant devant tout le monde pour aller rejoindre son cortège, tu m’as humiliée, tu m’as mise dans un tel état que je ne savais plus quoi penser, moi… 
- Je regrette de t’avoir fait de la peine, mais je ne pouvais pas faire autrement, je n’en pouvais plus d’entendre les collègues de papa dire des conneries, ça m’a fait du bien, ça m’a délivrée. 
- Ne sois pas grossière, chérie. 
De manière inattendue, Gabrielle retire le mégot des doigts de sa mère, tire une bouffée, le jette à terre.
- Je t’interdis, s’écrie Lætitia, tu entends, je t’interdis de fumer. 
- Je veux qu’il sorte de prison, je veux qu’on l’aide à continuer ses études, on lui doit bien ça après ce qu’on lui a fait. 
- Il ne peut pas reprendre ses études, tu le sais bien. 
- Pourquoi? 
Un hélicoptère gronde au-dessus d’elles, les arbres et les fourrés se couchent en désordre. Lætitia attend que l’engin se soit éloigné avant de répondre.
- Parce que toute la France est occupée depuis le débarquement, il n’y a plus de zone libre. 
- Il n’a qu’à les continuer ici. 
- Il n’y a pas de faculté de droit au Maroc. Ni d’autres, d’ailleurs. 
Elle enlace sa fille. 
- Ne t’inquiète pas, ma Gaby chou, on va trouver une solution. 
Tito Topin

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc