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Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca»Treizième épisode: Double blessure chez les Maisonneuve

Par L'Economiste | Edition N°:4588 Le 13/08/2015 | Partager
Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au coeur de cette oeuvre qui peut se lire entre intrigue historique et policière. L’auteur Tito Topin y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois un aperçu de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette oeuvre en roman de l’été.
Résumé: Bouallem Lamrani, père de l’étudiant en droit à Montpellier et futur avocat, Jilali, entend des déflagrations au port de Casablanca. Sans comprendre ce qui se passe, il rentre précipitamment chez lui pour mettre sa famille à l’abri.
Six heures quarante-neuf. 8 novembre

GABRIELLE se réveille en sursaut. Elle rejette la couverture, se penche sur le côté et allume l’abat-jour posé au pied de son lit. À travers les persiennes à l’italienne, des lueurs étranges parcourent le papier peint de la chambre. Les vitres vibrent, la mauvaise photo d’Errol Flynn qu’elle a punaisée en face de son lit est zébrée d’éclairs, mais le vacarme qui l’a réveillée n’est pas celui d’un orage. Dans un orage il y a des intervalles entre les éclairs et les coups de tonnerre, ce qui n’est pas le cas. Elle croit reconnaître le bruit du canon, elle l’a entendu plusieurs fois aux actualités Pathé qui sont projetées avant les films. La guerre serait-elle arrivée à Casablanca?

Pieds nus sous sa chemise de nuit, elle s’avance vers la fenêtre pour s’en assurer, mais une déflagration plus violente l’effraie et, dans un mouvement de recul, elle se prend le pied dans le tapis et s’écroule à plat ventre sur le lit, le nez devant une tache suspecte.
Elle la touche avec le doigt. C’est humide, gluant.
Elle prend peur, elle se relève d’un bond, toupine sa chemise de nuit jusqu’à amener le derrière devant. Une autre tache. Même consistance. Brunâtre. Du sang!
En sanglots, elle ouvre la porte de sa chambre et court vers celle de sa mère au moment où celle-ci ceinture un peignoir chinois en satin. - Maman!
- Maman est là, n’aie pas peur.
- C’est quoi ces explosions, on dirait la guerre?
- Je ne sais pas, peut-être le débarquement. Viens dans ma chambre.
- Papa n’est pas là?
Lætitia Maisonneuve hausse les épaules.
- Tu sais bien qu’il n’est pas venu hier soir pour t’amener au cinéma.
- J’ai peur.
- Ne reste pas dans le couloir, rentre.
- Je suis blessée, maman, je saigne.
Lætitia s’immobilise sur le seuil de la chambre, elle examine sa fille avec inquiétude.
- Comment ça, blessée?
- Je te jure.
- Où ça, montre-moi!
- Je sais pas, la cuisse, je saigne.
- Viens.
Elles entrent dans la chambre.
- Tu as enlevé le portrait de papa? demande Gabrielle en remarquant l’absence du cadre sur la commode.
- Ce n’est pas le moment de parler de ça. Assieds-toi au bord du lit.
Bras croisés, la jeune fille attrape le bas de sa chemise de nuit et l’ôte d’un mouvement rapide pour montrer la tache à sa mère.
- C’est là.
- Je vois, fait Lætitia en se relevant, soulagée.
- Il y en a sur le drap, aussi.
La mère regarde la nudité de sa fille avec un sourire bienveillant, elle lui passe la main dans les cheveux.
- Tu vois bien que tu n’es pas blessée.
- Je comprends pas.
- Rien que de plus normal, ma chérie, tu as tes premières règles.
- Oh…
Une explosion tout près, le souffle secoue les volets, une fenêtre s’est brusquement ouverte quelque part dans l’appartement, elle claque par intermittence.
- On bombarde, dépêchons-nous de nous habiller, je ne sais pas si on pourra rester là, s’il ne faudra pas quitter Casa et aller chez ton oncle à Beni-Mellal.
- Oh, non, pas chez tonton Gérard.
- Je croyais que tu l’aimais?
- Je veux pas rater mon piano.
- Dépêche-toi.
D’un geste rapide, la mère rassemble ses vêtements de la veille épars sur la descente de lit et un fauteuil.
- Je peux pas m’habiller avec ça, dit Gabrielle.
- J’ai ce qu’il faut, ne t’inquiète pas. Tu devais t’y attendre, tout de même, tes copines ont dû t’en parler.
- Oui, mais… Je savais pas que c’était comme ça… Pourquoi tu m’en as jamais parlé, toi?
La lumière crépite, la fenêtre claque à nouveau dans le salon. Un objet en verre s’est brisé, ou bien un carreau.
- Attends, il faut que j’aille fermer cette fichue fenêtre, ils vont tout me casser…
Gabrielle se dresse et la retient.
- Non, dis-moi.
La mère perçoit l’angoisse de sa fille, elle la prend par les épaules et la fait pivoter pour ne pas se montrer nue devant elle.
- D’accord. Tourne-toi, je m’habille en vitesse.
Elle fait tomber son peignoir, enfile ses sous-vêtements.
- J’attendais que tu me poses des questions, dit-elle en se pressant. Je ne savais pas très bien comment m’y prendre, ce n’est pas toujours facile d’être une mère, tu sais. Moi, quand je les ai eues, personne ne m’avait prévenue, alors je n’avais pas d’exemple, c’est peut-être pour ça que je ne t’en ai pas parlé…
Elle boutonne son chemisier, entre dans sa jupe avec un gracieux mouvement des hanches.
- Ça y est, tu peux te retourner.
Sa mère l’enlace dans un geste maternel, la maintient contre elle.
- Et puis, je crois aussi que j’avais envie que ma jolie petite fille reste une petite fille le plus longtemps possible, il est toujours temps de devenir une femme.
Elle se détache, boucle une ceinture, enfile ses chaussures sans avoir à se baisser.
- Mais voilà, il faut croire que ça ne se passe jamais comme prévu. J’avais préparé des phrases, j’avais répété la scène, et puis tu me prends au dépourvu, dans un moment pareil, avec tout ce qui se passe autour…
Avec un bruit d’épouvante, un avion passe en rase-mottes au-dessus de leur immeuble, suivi d’un autre. Deux vitres explosent dans le salon, le souffle renverse la plante grasse posée sur l’appui de la fenêtre, le pot se fracasse.
- Je ne veux pas que tu en parles à papa, dit Gabrielle.
- Tu sais, à part s’engueuler quand on se voit, et c’est pas tous les jours, grâce à Dieu, on ne se parle pas beaucoup, ton père et moi. Et je crois qu’il se fiche de savoir si tu as tes règles ou pas du moment qu’il touche ses allocations familiales pour soi-disant t’élever.
- Tu dis toujours du mal de lui, c’est crevant à la fin.
- Attends, je vais fermer cette fenêtre qui me rend folle et je te ramène une serviette.
Une fois seule, Gabrielle s’approche d’une psyché, écarte les poils, examine son pubis.
- Ça va se voir? demande-t-elle alors que sa mère revient avec une serviette.
- Si tu voyais le salon, c’est un foutoir pas possible, il y a du verre partout, surtout n’y va pas pieds nus.
- Dis-moi, la serviette, ça va se voir que j’en ai une?
- Non, bien sûr que non. Ne pense pas qu’avoir tes règles, ça va changer ta vie. Pour tous les autres, tu es la même. C’est une étape tout à fait naturelle dans la vie d’une femme et il suffit de se protéger correctement pendant les périodes et personne ne remarque rien… Mets ça, je vais t’aider… Où est ta culotte?
Elle glisse la serviette sous les fesses de sa fille.
- Ça ne se lit pas sur la figure, continue sa mère. Regarde autour de toi, tu peux me dire quand une de tes copines plus âgées a ses règles, tu remarques quand ta prof de piano les a, tu remarques quand je les ai, moi? Non, alors?

Alors, pour revenir à ton père, il ne les remarquera pas, c’est ce que j’ai voulu dire tout à l’heure.

- Oui, mais tu le dis toujours d’une façon désagréable, comme si tu ne l’aimais pas.
Lætitia sourit, un pli de tristesse se creuse au bord de ses lèvres. Elle oblige sa fille à s’asseoir en face d’elle.
- Aujourd’hui est une journée particulière pour toi, mon trésor, tu es en train de devenir une petite femme…
Elle s’interrompt, renonce à la confidence qui lui brûlait les lèvres.
Elle allume une cigarette anglaise qu’elle prend dans une grosse boîte ronde en métal, souffle sur l’allumette de cire avant qu’elle lui brûle les doigts et prend le visage de sa fille entre ses mains.
- Bon, je te promets de ne plus rien dire contre lui, de ne plus en dire du mal et de ne pas m’opposer à ce que tu l’aimes. Voilà, et maintenant, c’est ta journée, il faut marquer le coup. Ah, si seulement j’avais une bouteille de champagne…
- Ah non, merci, dit précipitamment Gabrielle en enfilant sa culotte, pas de félicitations et tout ça, il n’y a pas de raison de fêter ce truc-là, j’en ai horreur. Tu crois que je l’ai bien mise?
La sonnerie du téléphone retentit dans le hall d’entrée.
- Quand on parle du loup… Ça doit être ton père, il va vouloir te parler et te raconter une salade pour hier soir. Habille-toi vite pendant que je réponds parce qu’il va falloir partir tout de suite après.
- Elle est bien mise?
Une caresse dans les cheveux de sa fille.
- Mais oui, ma chérie, c’est très bien.
Elle quitte la chambre, traverse à nouveau le salon. Du verre crisse sous ses pas.
Le téléphone est mural, placé trop haut par rapport à sa taille. Elle a toujours soupçonné son mari de l’avoir fait exprès.
- Oui? dit-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour décrocher.
Une déflagration d’une violence inouïe lui fait lâcher le combiné qui oscille au bout de son fil.
Elle retombe sur ses talons, reprend l’appareil.
- Oui?
Elle craint de ne pas avoir entendu la réponse, une ambulance est passée en faisant hurler sa sirène.
- Vous dites?
Abasourdie, elle écoute le lieutenant Matthieu se répandre en condoléances à l’autre bout du fil.
- Abattu?
Elle garde les yeux fixés sur la porte de communication restée ouverte, de peur que Gabrielle ne surgisse et devine la nouvelle en lisant dans son regard.
Elle n’a aucune idée de la manière de lui annoncer la mort de son père.
 
Tito Topin

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célébre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions: grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007, grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006, Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

 
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