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Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca» Cinquième épisode: Les insomnies du général Patton

Par L'Economiste | Edition N°:4580 Le 03/08/2015 | Partager
Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au coeur de cette oeuvre qui peut se lire entre intrigue historique et policière. L’auteur Tito Topin y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois un aperçu de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette oeuvre en roman de l’été.
Résumé: Le lieutenant Maisonneuve est interrompu dans sa pause-prostituées par l’un de ses hommes. Un avion américain a été aperçu et l’armée française est en état d’alerte.

IL franchit le seuil de la maison de passe en boutonnant son cuir noir. Un troupeau d’éléphants sauvages partent au galop de son crâne, écrasent la poitrine, leurs pattes monstrueuses soulèvent des flaques de mauvais alcool dans son estomac. La voiture attend, capote relevée, moteur en route. Elle est peinte de ce kaki propre aux véhicules de l’administration avec un écusson tricolore traversé par une panthère noire sur la portière. Le pare-brise est fêlé et, au bout des ailes, deux gros phares dont un n’a plus de verre encadrent la calandre ornée du lion de Sochaux.

Deux halos tremblotants dans la brume de mer. Le caporal-chef Antoni ouvre la portière.
Le lieutenant Matthieu se pousse sur la banquette arrière en prenant garde à un ressort qui traverse le cuir.
– Salut, Matthieu, lâche le lieutenant Maisonneuve en s’asseyant lourdement à côté de lui. Toi qui sais tout, tu dois savoir pourquoi on nous emmerde de si bonne heure?
– Je n’en sais pas plus que toi sinon qu’il y a des rumeurs qui circulent depuis un certain temps. On parle d’un débarquement américain à Dakar. Hier soir, les permissionnaires ont été rappelés au milieu du film, au Vox.
– Qu’est-ce qu’on jouait?
– Pardon?
– Le film?
Il ajuste sa casquette, les éléphants chargent, le sol tremble, il a envie de vomir.
– Qu’est-ce que ça peut te foutre?
– Si c’est une comédie musicale, je pourrai emmener ma fille.
– La Maison dans la dune, dit Matthieu.
– Pas vu.
– Un suspense insoutenable. La belle Madeleine saura-t-elle empêcher Pierre Richard-Willm de se livrer à sa coupable activité, la contrebande de cigarettes? Cornélien.
– Je déteste ce comédien, il a la gueule d’un type qui fait la grève de la faim depuis sa naissance. T’es sorti en ville, hier soir?
– Non. – Il se touche le haut du nez, entre les yeux. – Je me trimballe une sinusite depuis quelques jours.
– On a dû boire la même saleté d’alcool de merde. T’as entendu parler de cette histoire de Spitfire?
– Oui. J’ai eu la base. Ils en ont repéré un. Il n’y a pas de doute là-dessus.
– Un Américain?
Un hochement de tête affirmatif.
– Avec l’étoile à cinq branches, ajoute Matthieu.
– Il a attaqué nos installations?
– Non, mais…
– Conneries.
– Je pense comme toi.
– T’as pas un Alka-Seltzer?
– Non, désolé.
– Ou un coup de gnole pour ramoner les tuyaux?
– Non plus.
– C’est ce que je dis, c’est pas humain.
Le caporal-chef Antoni s’installe au volant, la voiture démarre en direction du camp Cazes.
– Baissez la vitre si vous voulez pas que je gerbe, dit le lieutenant Albert Maisonneuve en se tassant contre la banquette. Il rajoute, avec une grimace:
– Évitez les trous, j’ai mal au crâne.
Inutile de lui parler des éléphants, il n’en a sans doute jamais vu autrement qu’en photo. Et puis en aurait-il vu qu’Antoni ne peut pas comprendre, il ne boit jamais d’alcool, pas une goutte, c’est à se demander si c’est un homme.
L’obscurité est complète.
Des nappes de brouillard se déchirent devant les phares.
Quatre heures dix.
8 novembre

On frappe à la porte de sa cabine. Deux coups légers mais qui résonnent contre la peinture écaillée du métal. Le général George S. Patton consulte sa montre de poignet. Quatre heures dix. Il n’est pas couché, il est réveillé depuis deux bonnes heures, il peine toujours à dormir avant l’action. C’était pareil au Mexique lorsqu’il avait combattu Pancho Villa(1), pareil à la veille de l’opération Meuse-Argonne en 18. Il interrompt la lecture du manuel de conversation intitulé SPEAK FRENCH qui a été distribué à tous ses hommes sur son initiative. Understand you. Je vous comprends. Lui qui parle couramment le français, le latin et le grec ancien, il y a décelé des tas d’erreurs. Le pain beurré ne se dit pas breed and butter. Qui a imprimé ces conneries? Et qu’on ne me raconte pas que c’est une coquille. Coquille, mon cul. – Come on! – Un marin pousse la porte avec son épaule, la referme avec le talon, dépose le plateau du petit déjeuner sur la tablette d’acajou qui fait office de bureau, salue, fait un demi-tour réglementaire et sort.

Le général lâche un juron en soulevant le couvercle du thermos. On lui a encore filé du café à la place du thé, si on peut appeler café cette chose infecte qu’affectionnent ses compatriotes. Comment peuvent-ils boire cette lavasse sans que leurs tripes se déboyautent? Si dans ce putain de sabot flottant – le fleuron de la marine américaine d’après l’amiral Hewitt(2) – on n’est pas fichu de lui donner du thé quand il demande du thé, c’est signe que le débarquement dont il commande les troupes terrestres se présente sous de mauvais auspices.
Il boutonne le col de sa chemise, enfile son blouson, coiffe sa casquette, ouvre la porte de sa cabine et pousse un grand coup de gueule dans la coursive où il est question de Dieu, de cul, de Dieu, de couilles, de Dieu, de con, de Dieu, de chiasse, de Dieu, de pisse d’âne et encore de Dieu.
Quatre heures et quart.
8 novembre
– Votre thé, Charles…
– Merci, Yvonne.
Elle pose le plateau sur la table de chevet, en équilibre sur l’ouvrage qu’il lisait la veille avant de s’endormir, un livre de Maurice Barrès.
Il se dresse sur son oreiller, se penche vers le plateau sans y voir ce qu’il cherche.
– Il n’y a plus de citron dans ce pays?
– José doit nous en apporter d’Espagne mais il ne sera pas là avant une semaine d’après le major Shelley. Vous avez bien dormi?
– Assez bien. Quoi de neuf? Apportez-moi la radio. Cela fait combien de temps que j’ai demandé qu’on mette une radio dans chaque pièce?
Au lieu d’obéir, elle désigne la porte en baissant la voix.
– Monsieur Churchill est là, Charles, je lui ai demandé de repasser plus tard ou d’attendre que vous ayez fini de déjeuner. Il préfère attendre.
De Gaulle écarte les draps, bondit de son lit et s’empare de sa robe de chambre.
– Et vous restez là à bavarder sans me le dire? Faites-le entrer, voyons, et proposez-lui du thé.
– Je n’aime pas son odeur de cigare.
– S’il se déplace en personne un dimanche, à l’aube, je suppose que c’est pour une nouvelle importante, vous savez combien les Anglais respectent leur sunday. Dépêchez-vous, Yvonne. Allons, allons, pressons, où avez-vous encore caché mes pantoufles?
Une fois ses charentaises aux pieds, il serre la ceinture de sa robe de chambre en laine des Pyrénées, rabat les revers sur sa gorge en réprimant un frisson. La pièce est froide.
Tito Topin

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célébre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions: grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007, grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006, Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

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(1) En 1916, sous les ordres du général Pershing
(2) Commandant les forces navales de débarquement.
 

 

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