Chronique

Espagne: Records économiques et vases communicants

Par L'Economiste | Edition N°:4588 Le 13/08/2015 | Partager

Faut-il croire en Espagne à la formule «si l’économie va, tout va»?

Né en Algérie de parents séfarade et berbère, Robert Lanquar, après une expérience de journaliste, a été pendant une dizaine d’années chargé du marketing et des recherches sur les entreprises touristiques, à l’Organisation mondiale du tourisme. Il a été aussi expert auprès de la Banque mondiale et a participé à l’élaboration de nombreux plans de développement touristiques dont ceux du Sénégal et des Seychelles. Il fut coordinateur du groupe d’experts du Plan bleu -Plan d’action pour la Méditerranée- PNUE entre 1986 et 1996, tout en assurant la programmation technique du Europartenariat Middle East 1994-1996 avec la Euro-Arab Chamber of Commerce (Paris), la Euro-Israel Chamber of Commerce et le Département international de la Chambre de commerce internationale de Paris. Depuis 2000, il assure la coordination du Forum euroméditerranéen de FITUR – Madrid. Il est aussi professeur invité à l’Université de Cracovie

Notre voisin est devenu l’élève modèle de l’Europe avec un taux de croissance inégalé depuis la crise des subprimes de 2008 et l’éclatement de la bulle immobilière espagnole. Le tourisme a fait un bond inespéré, en grande partie sur le dos des pays du sud et de l’est de la Méditerranée. Les investissements repartent en force. Cette réussite incontestable ne doit pourtant pas cacher une situation sociale et politique très chaotique, et surtout des faiblesses structurelles qui affecteront la durabilité de ces succès économiques.  La question est surtout de savoir si la pensée magique(1) qui domine dans les nouveaux partis comme Podemos («Nous pouvons») et Ciudadanos («Citoyens») n’est pas en train de s’éteindre aussi rapidement qu’elle s’était enflammée.

 

Croissance record

Tous les chiffres de l’économie espagnole sont au vert. Ce sont les meilleurs qu’a connus l’Espagne depuis le début de 2008. La croissance du deuxième trimestre a dépassé 1% et l’interannuel plus de 3,1%. Selon les chiffres de l’emploi (EPA – enquêtes de population active de l’Institut national de statistiques - INE), 411.000 postes nouveaux ont été créés, le taux de chômage diminuant de 26,94% fin mars 2013 à 22,37% au 1er juillet 2015. Le nombre de chômeurs (5.149.000 personnes) n’est pourtant pas encore passé sous la barre symbolique des cinq millions. Ce rebond de la croissance serait dû à la consommation interne nationale et au tourisme; et non seulement à l’augmentation des exportations comme en 2013 et 2014. La confiance est revenue: les familles consomment plus, sollicitent plus de crédits et partent plus nombreuses en vacances. Selon la Banque d’Espagne, la croissance devrait se poursuivre jusqu’au début 2016 avant qu’on aboutisse à une légère décélération, en partie pour des facteurs externes sachant que les prix du pétrole et le taux de change de l’euro ne sont pas stables.
Le gouvernement de droite de Mariano Rajoy du Parti Populaire (PP) reprend espoir: les sondages, fin juillet, en font le premier parti espagnol en pourcentage, mais sans atteindre la majorité. La presse commence à adoucir ses messages contre la politique d’austérité qui donnerait ses fruits après bien des sacrifices; d’autant que ce gouvernement, se tournant vers le centre, vient de proposer un large projet social pour les plus vulnérables. La proposition de budget pour 2016 augmente les dépenses sociales de 3,8% par rapport à 2015. On attend surtout des progrès sur la dépendance pour permettre aux familles de mieux faire face aux besoins des personnes invalides ou très âgées. Les salaires des fonctionnaires connaîtront une légère hausse, de l’ordre de 1%. Le gouvernement PP promet, surtout pour les classes moyennes, des baisses d’impôt. En outre, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) baisserait dans des secteurs comme l’hôtellerie et la restauration, ce qui favoriserait l’emploi. Pour financer cela, Mariano Rajoy compte sur des économies de 7 milliards d’euros, dont 5,5 milliards grâce à  la baisse des prestations de chômage et environ 2 milliards sur les intérêts de la dette espagnole. Le déficit de l’Administration publique ne serait plus que de 2,2% du PIB en 2016, car le retournement du cycle permettrait des rentrées supplémentaires de 4%, malgré la baisse de certains impôts.

Vases communicants

Les mêmes sondages montrent que le nouveau Secrétaire général du PSOE, Parti socialiste ouvrier espagnol, Pedro Sanchez (43 ans), est considéré comme le dirigeant le plus capable de créer le consensus et d’assurer un leadership au-delà de son parti. Les élections générales de décembre 2015 s’annoncent ainsi dans un climat d’incertitude.
Le Parti Populaire voudrait réformer la Constitution espagnole de 1978, mais aussi la loi électorale pour permettre au parti qui a eu le plus de voix de diriger un gouvernement, à l’encontre des coalitions possibles. La réforme constitutionnelle éloignerait l’Espagne d’un modèle fédéral. Elle sera par exemple sur l’article VIII de la Constitution portant sur les régions autonomes, pour limiter leurs compétences et leur financement; ceci pour arrêter les prétentions indépendantistes de communautés comme la Catalogne. La réforme porterait aussi sur le mode de succession au trône pour faciliter l’accession d’une femme à la tête de l’Etat.   
Le gouvernement espagnol espère surtout une rapide récupération du bipartisme PP-PSOE. La théorie des vases communicants en politique se confirme un peu plus chaque jour: ce qu’ont gagné le PP et le PSOE dans les sondages, leurs alliés potentiels l’ont perdu. Le Parti Populaire a rajeuni son équipe dirigeante, crié haro sur la corruption, et même changé son logo qui ressemblerait pour certains à celui de Podemos d’extrême gauche.  
Dans les sondages, Podemos est en chute libre et son image d’unité s’est ternie après les élections municipales quand les dissensions se sont multipliées. Les nouvelles mairesses de Madrid, Mme Manuela Carmena, qui fit sa carrière dans la justice, et de Barcelone, Mme Ada Colau, sont de plus en plus critiquées sur les promesses qu’elles n’arrivent pas à tenir et les mesures symboliques qu’elles tentent de prendre. L’épreuve du feu se fera le 27 septembre prochain aux élections du Parlement de la Generalitat autonome catalane que certains veulent voir comme un plébiscite pour préparer l’indépendance de la Catalogne. Le pragmatisme jouera alors à plein et les Espagnols pensent comme beaucoup de Grecs que le réalisme politique remplacera la pensée magique.
La crise n’a donc pas réellement changé le paysage politique de l’Espagne. Celle-ci a cependant moins de poids en Europe. Il y a vingt ans, Javier Solana était à la tête de l’Otan, le commissaire européen de nationalité espagnole avait un poste de choix au sein de la Commission europénne. Aujourd’hui, Luis de Guindos, un ancien de PriceWaterhouseCoopers, n’a pas pu obtenir la présidence de l’EuroGroupe. Comme le soulignent les principaux périodiques comme El Mundo, la France n’aurait pas tenu sa promesse de l’appuyer.

Felipe VI: Une première année de règne

 

 

Le roi Philippe VI est unanimement célébré en Espagne. Il forme avec son épouse Letizia, et ses deux filles, Léonore et Sophie, une famille respectée par tous les Espagnols, y compris les républicains. Après son couronnement le 19 juin 2014, à la suite de l’abdication de son père Juan Carlos 1er, il prend des mesures pour rendre plus transparentes ses activités et réduit son train de vie. Il va rapidement lutter contre la corruption qui avait touché certains de ses proches. Aujourd’hui, 81% des citoyens approuvent la façon dont il gère ses fonctions. Les mêmes pensent qu’il a restauré le prestige de la monarchie espagnole, en se rapprochant de la société civile. Les leaders politiques, quant à eux, estiment qu’il est le mieux placé pour répondre aux défis du 21e siècle auxquels devra faire face l’Espagne.

 

Le tourisme

L’Espagne va donc battre des records touristiques en 2015. Pour le premier semestre, le nombre d’arrivées de touristes internationaux a dépassé les 29,2 millions, soit 4,2% de plus qu’en 2014, avec surtout des Français et des Asiatiques. Cette tendance se raffermit pour les mois de juillet et d’août. L’Espagne est devenue, selon la classification du WEF- le Forum économique mondial, le pays touristique le plus compétitif au monde, grâce à ses richesses naturelles, ses infrastructures et son adaptation aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Pour renforcer son commerce de détail, le gouvernement a lancé un plan «Tourisme de Shopping» pour faire de l’Espagne la première destination européenne d’achats de produits gastronomiques, de textile et d’habillement de luxe. Le bémol vient de Barcelone qui a atteint un niveau de saturation insupportable pour ses habitants. Madame le maire de Barcelone, Ada Colau, a décidé, comme une de ses premières mesures après sa prise de fonction, le 13 juin 2015, un moratoire d’un an au moins pour l’ouverture de nouveaux hôtels, appart’hôtels, appartements touristiques, auberges de jeunesse. Quelles en seront les conséquences pour l’investissement et le futur du premier port de croisière espagnol?

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