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Chronique

Un Liban stable et tranquille, une nouveauté au Levant
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4427 Le 24/12/2014 | Partager

Cela fait des mois, des années même, que l’on redoute pour le Liban un retour de la guerre civile (1975-1990). Au pays

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

du Cèdre, tout est matière à inquiétude, un accident de la circulation, un mot malheureux entre deux responsables, des troubles chez le voisin, susceptibles de déborder.
Les déchirements syriens sont redoutés. Déjà, des affrontements entre Daech et l’armée libanaise ont entraîné fin octobre la mort de plusieurs soldats et la capture de quelques autres. Des centaines de milliers de réfugiés syriens ont déferlé sur le Liban. Pauvre pays! L’installation d’un grand nombre de Palestiniens, chassés de Jordanie en 1970, l’avait déjà déstabilisé. L’occupation du Liban (1976-2005), par l’armée syrienne, sous couvert d’une soi-disant Force arabe de dissuasion, la FAD, n’avait rien arrangé.
Le Liban craint de voir renaître ses sempiternelles querelles confessionnelles, communautaires, politiques, qui lui ont fait tant de mal. Et pourtant! Le pays est calme. Les orages à son Est, s’ils l’atteignent parfois, ne compromettent pas son unité. Même le Hezbollah, d’ordinaire prompt à répondre aux appels de Damas ou de Téhéran, demeure l’arme au pied, sauf s’il lui faut défendre le pays contre l’étranger venu du Sud. Les Libanais et autres familiers de cet ancien mandat français n’en croient pas leurs yeux. Pour l’année 2013(1), le taux d’homicide par habitant enregistré à Washington est supérieur à celui du Liban!
En Syrie, en revanche, c’est l’inverse! La guerre y est totale, multiple, dégénérée. En 2013, on y a compté 100.000 tués.
Cette situation paradoxale mérite attention. Tout se passe au Liban comme si la fragilité politique et institutionnelle(2) était devenue un atout alors qu’en Syrie, le pouvoir autoritaire, centralisé, policé -oh combien!- est en lambeaux.

La force paradoxale du Liban

En 1936, les deux mandats français, créés en 1920 sous l’égide de la Société des nations, signent avec le gouvernement de Front populaire un accord d’indépendance. Ce traité n’est pas ratifié. En 1941, le général Catroux, haut-commissaire au nom de la France libre, déclare indépendants les deux pays qui le deviennent effectivement en 1943 pour le Liban, en 1946 pour la Syrie.
Marqués par vingt-trois coups d’Etat, les débuts de la Syrie souveraine sont chaotiques. En 1970, le général Hafez Al-Assad, un aviateur, s’empare du pouvoir, mais le garde. A sa mort, 30 ans plus tard, son fils lui succède. Voilà la stabilité syrienne relativisée. Ce calme apparent dissimulait de profondes vulnérabilités structurelles. Quant au «désordre libanais», il s’est changé en une sorte de force tranquille. Car les 15 années de guerre civile (1975-1990) ont permis de décentraliser l’Etat et de partager le pouvoir entre un gouvernement, souvent évanescent, et des autorités coutumières, communautaires, religieuses, voire familiales, très diverses, une évolution facilitée par la superficie du pays (10.500  km2)(3) et la liberté d’entreprendre et de commercer. Au Liban, le marché est maître. En Syrie, au contraire, le Baas et ses tuteurs soviétiques ont placé sous contrôle l’économie et les citoyens. Cette rigidité, opposée à la souplesse du «non-système» libanais, a probablement amplifié la sensibilité de la Syrie(4), voire de l’Irak, aux désordres nés du «printemps arabe». L’influence de la guerre civile sur le comportement de la population libanaise a pu aussi jouer. Pas un Libanais qui ne redoute le retour des jours terribles(5)!
Pourtant, les destins opposés de la Syrie et du Liban semblent montrer que les meilleurs signaux précurseurs d’instabilité sont à rechercher non pas dans l’Histoire mais dans les caractères sous-jacents des sociétés concernées. Une expérience passée peut aider à diagnostiquer un cancer, à soupçonner l’imminence d’un crime, à annoncer un tremblement de terre. Beaucoup plus aléatoire, en revanche, est la prévision des accidents de nature politique(6) ou économique, coup d’Etat ou grave crise financière, des évènements rares, mais lourds de conséquence. Quand le danger survient, il est souvent trop proche pour qu’il soit encore possible d’en parer les effets.

Prévenir la catastrophe

A l’inverse, il n’est pas illusoire d’espérer déterminer quels types de systèmes politiques sont susceptibles de succomber ou non à pareils incidents de parcours. Le Liban a un drapeau, une langue, un territoire mais ses structures sont lâches. C’est normalement un  pays libre, tolérant, où la coexistence entre communautés relève d’un art consommé de vivre

Les 15 années de guerre civile (1975-1990) au Liban ont permis de décentraliser l’Etat et de partager le pouvoir entre un gouvernement, souvent évanescent, et des autorités coutumières, communautaires, religieuses, voire familiales, très diverses, une évolution facilitée par la superficie du pays (10.500 km2) et la liberté d’entreprendre et de commercer

ensemble, où la presse ne souffre d’autre censure que celle issue de la tradition. Surtout, il n’est pas au Liban une institution dont la prise soudaine de contrôle par une faction rebelle signifierait un transfert du pouvoir.
De plus, tout prétendant indu à la direction du pays souffrirait aussitôt d’être chrétien maronite, grec orthodoxe ou catholique, arménien catholique ou orthodoxe, syrien orthodoxe ou catholique, protestant, chaldéen, latin-catholique ou bien musulman sunnite, chiite,
druze,…(7) et serait rejeté aussitôt par tous les membres des autres communautés, 13 au total. Il n’y a jamais eu de coup d’Etat au Liban faute, sans doute, pour cet Etat d’exister vraiment(8).
La fragilité d’un Etat est fondée sur son aversion au désordre. Cette fragilité a plusieurs sources ou causes: un pouvoir très centralisé, un régime qui paraît immuable, une économie peu diversifiée, une dette excessive, et pas de moment dans l’histoire où le pays a bien surmonté les crises qui l’ont frappé. A cette aune, une géographie de la planète où seraient représentés en couleurs différentes les Etats stables et ceux qui sont fragiles, pourrait bien surprendre.
Car le premier et le plus important marqueur de la fragilité est la concentration du système de prise de décision. Certes, le pays centralisé paraît dirigé et son gouvernement semble efficace. Mais sa stabilité est une illusion. Excepté pour ce qui concerne l’armée où l’autorité doit être unique, la centralisation fragilise l’ensemble. Un Etat comme l’était l’URSS ou comme l’est la Chine est infiniment plus fragile qu’un pays profondément décentralisé comme la Suisse et ses puissants cantons. Il est plus facile de se saisir d’un pouvoir centralisé que d’un système atomisé où les responsables sont multiples. A cette aune, l’Allemagne et ses Landers de madame Merkel est tout sauf fragile.

D’autres facteurs de fragilité

La diversité de l’économie, qui permet de résister à une crise dans un secteur particulier quand les autres n’en sont pas victimes, contribue évidemment à la stabilité de l’ensemble. La chute brutale du cours du pétrole est évidemment dommageable pour les Etats victimes de la malédiction du brut, comme l’Algérie, le Venezuela, la Russie, quelques autres…
La charge de la dette est également une source évidente de tourments. Il faut aussi songer à renouveler les dirigeants, faire alterner les partis au pouvoir, changer de ligne. Ce sont là autant de moyens pour calmer les tensions, éviter les frustrations, empêcher le peuple de se plaindre qu’on «prend les mêmes et qu’on recommence»… Enfin s’avérer capable de triompher d’une grave crise pour devenir plus fort est une occasion qui ne se présente pas souvent. A charge pour les Etats d’en profiter comme d’une opportunité à saisir pour devenir plus fort, c'est-à-dire capable de «s’adapter aux circonstances», cette qualité du chef militaire qui s’applique aussi aux gouvernements.

Le défaut de semblable analyse est de ne pas garantir l’avenir. Le Liban n’est pas sauvé. Son économie a beau être diversifiée, son manque de points forts l’empêche de rembourser sa dette, la faiblesse de l’Etat nuit à la productivité de son système fiscal, simplifié toutefois par un prélèvement à la source. En 1975, sa démocratie, sans autre exemple dans

Des forces rebelles défient le gouvernement de Camille Chamoun le 15 juin 1958 à Beyrouth

le monde arabe, n’a pas empêché le Liban de sombrer. De son côté, la Syrie, dictature sanglante, corrompue, mais protectrice des minorités, n’a pas su comprendre des populations qui revendiquaient plus de liberté, moins de police, de services secrets, de brutalité, plus de bien-être. La force, aujourd’hui, du Liban est d’avoir connu l’enfer et d’en être revenu. On disait, avant la guerre civile, qu’il était la Suisse du Moyen-Orient. Comparaison est parfois raison. Les analogies avec la Confédération helvétique sont en vérité nombreuses et significatives: un petit territoire, un pouvoir hautement décentralisé, des communautés nombreuses, soudées, plusieurs langues, plusieurs religions, un vraie fierté d’être citoyen d’un tel pays. Chaque année, une journée dite du drapeau permet aux Libanais d’afficher bruyamment  leur patriotisme, leur enthousiasme, leur volonté de vivre ensemble. Comme si, au lendemain de la guerre civile et en raison même de ses horreurs, le Liban était presque devenu un «Etat-nation», à charge pour ses citoyens de rester vigilants. 

«Daech, quelle menace pour le pays?»

«Daech est présent dans la région d’Ersal, à la frontière libano-syrienne. S’il parvient à envahir le Liban, il imposera son extrémisme partout. Daech a déjà essayé de nous déstabiliser avec l’aide de ses alliés au sein même du Liban. Mais l’armée libanaise est parvenue à maîtriser la situation à Tripoli, dans le nord. On a gagné cette bataille-là. On pensait que Daech provoquerait une guerre entre sunnites et chiites, mais finalement les communautés ont décidé de rester favorables à l’unité de l’Etat».
Tammam Salam, Premier ministre du Liban, interrogé à Paris par François Clémenceau, «Le Journal du Dimanche», 21 décembre 2014, (extrait)

(1) «The calm before the Storm» (le calme avant la tempêcte),  Nassim, Nicholas Taleb et Gregory F. Treverton, Foreign Affairs, janvier-février 2015.
(2) Pour l’heure, le Liban n’a toujours pas de président car les députés ne parviennent pas à s’entendre pour en élire un; cela n’émeut guère le peuple puisque le président n’a guère de pouvoir pour imposer son éventuelle volonté.
(3) Soit, bordant la Méditerranée,  un rectangle de 200 km de long, du sud au nord, sur 40 à 70 km de large.
(4) Ce type de vulnérabilité est également celui de l’Irak.
(5) Semblable comportement se remarque en Espagne, où le souvenir de la guerre civile (1936-1939) est toujours présent, voire aussi en Algérie. En avoir souffert amène les contemporains, puis leurs descendants, à guetter, pour l’éviter, les symptômes annonciateurs d’un nouveau drame.
(6) Comme l’attentat du 13 avril 1975, perpétré par des Phalangistes à Beyrouth, contre un autobus où furent tués 27 passagers palestiniens et qui donna le signal du début de la guerre civile.
(7) Depuis la guerre civile, il n’existe pratiquement plus de communauté juive, laquelle a compté jusqu’à 2.000 personnes.
(8) Dès 1926, le Liban était proclamé république par une Constitution (suspendue de 1939 à 1943) répartissant le pouvoir entre les communautés confessionnelles et en fonction du nombre de leurs membres: ainsi le président est-il toujours un chrétien maronite, le 1er ministre un musulman sunnite, le président de l’Assemblée nationale un chiite, le ministre de la défense un Grec catholique, celui du tourisme un druze, etc.

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