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    Chronique

    Le réveillon des banquiers centraux
    Par Omar Fassal

    Par L'Economiste | Edition N°:4426 Le 23/12/2014 | Partager

    C’est dans ce petit restaurent très discret, à la périphérie de Londres,

    Omar Fassal est diplômé de l’Université de Lyon en ingénierie chimique, de Sciences Po Toulouse en analyse du monde contemporain, et de l’EM Lyon en ingénierie financière. Il est analyste des marchés financiers internationaux chez CDG Capital, auteur du livre «Tout savoir sur la finance», chroniqueur pour L’Economiste et intervenant pour Atlantic Radio»

    que nos amis se sont donné rendez-vous. Nous sommes au soir du 31 décembre et il pleut des cordes. Janet, Mark et Haruhiko sont déjà attablés. Ne les jugez pas par leur tenue discrète, ces personnes font le beau et le mauvais temps sur les marchés financiers. Janet dirige la Banque centrale américaine, Mark l’anglaise, et Haruhiko la japonaise. Des gens très puissants seraient prêts à payer des fortunes pour écouter des miettes de leurs conversations. Des bribes de leurs réflexions. La langue de bois, ils la maîtrisent tous parfaitement. Mais ce soir, c’est différent. On est entre amis. Les cravates ne sont pas de sortie, et les langues se délient.
    Mark et Haruhiko harcèlent Janet de questions, elle la première de la classe qui a si bien réussi son année. Il faut avouer que le travail réalisé par son prédécesseur, Ben Bernanke – ou Big Ben pour les intimes –  y est également pour quelque chose. Elle l’avoue d’ailleurs elle-même, mais se délecte néanmoins du compliment des autres. L’économie américaine, qu’elle est censée stimuler, a connu une année bien meilleure que prévu. La croissance a été revue plusieurs fois à la hausse, et devrait atteindre +2,2% sur l’ensemble de l’année. Elle avoue néanmoins que comme les marchés, elle a eu très peur au premier trimestre en raison de l’hiver rigoureux qui avait bloqué l’activité. L’économie américaine a créé plus de 200.000 nouveaux emplois chaque mois, ramenant le taux de chômage à 5,8%. Son programme de rachat d’actifs terminé, elle est surtout perturbée par la future hausse des taux. Pour l’instant l’inflation est basse (+1,3%), mais il faudra bien finir par les remonter ces taux. Elle angoisse. Ce qui la travaille, c’est le fait de savoir si au moment où elle annoncera sa hausse des taux, et où des flux vendeurs se mettront en œuvre sur les obligations, s’il y aura suffisamment de liquidité sur le marché pour permettre ce transfert. La réforme de Dodd-Frank a réduit le market making des banques sur ces actifs obligataires. Y aura-t-il suffisamment de liquidité pour éviter un crash du marché? Elle se repose la question encore et encore.
    Son ami Mark est dans une situation en partie similaire. L’économie britannique a connu une véritable reprise, et la croissance touchera les +3,2% sur l’ensemble de l’année. Son taux de chômage a également baissé, il n’est plus que 6,0%. Il peut lui aussi être fier de l’intervention de la Banque centrale qu’il dirige. Son programme de rachat d’actifs, conjugué à ses taux historiquement bas, a permis de relancer la croissance. Entre amis, il avoue l’inavouable: «Heureusement que nous sommes à l’extérieur de la zone euro! Pauvres européens, victimes de l’intransigeance allemande. On a beau dire que les Anglais ont le sang-froid, je n’aurais jamais supporté…». L’Europe, c’est l’affaire de Mario. Un personnage fort sympathique, mais qui traverse actuellement une dépression difficile. Il est en retard au rendez-vous, et son téléphone ne sonne pas. Il doit sûrement être perdu.

    La dynamique des différentes régions économiques a divergé en 2014. La croissance américaine et britannique est ressortie plus forte que prévu, l’Europe s’est enlisée dans son marasme économique, et les pays émergents ont souffert du changement du resserrement monétaire de la Fed

    «Va-t-il réussir à retrouver son chemin? Le chemin qui mène à la croissance est long et sinueux!» ironise Haruhiko avec un regard malicieux. Janet et Mark n’ont de toute façon jamais rien compris à la sagesse de l’humour japonais.
    Haruhiko, c’est le super héro japonais tant attendu par les marchés financiers. Il aura réussi, grâce à un programme de rachat d’actifs colossal, à relancer l’inflation japonaise portée disparue depuis 24 ans! Celle-ci a touché un plus haut de +3,7% en mai. Tout semblait si bien parti, jusqu’à la seconde hausse de la TVA au mois d’avril. Celle-ci a bloqué la consommation, et la reprise japonaise si fragile s’est effritée. La récession s’est installée, suite à un repli du PIB de -1,9% au T2 et de -0,5% au T3. Soudain, Mario arrive!
    Il entre le regard perdu, et les cheveux ébouriffés. Lui qui d’habitude est coiffé à la perfection. Il rejoint ses amis, et s’excuse de son retard: «Le chemin est long et difficile à trouver», soupire-t-il, ce qui ne manqua pas de faire sourire Haruhiko. Lorsque le serveur leur recommande l’assiette de Spätzle, accompagnée de Bretzel, et pour finir quelques Berliner, Mario feint de s’évanouir. «Doucement, s’amuse Janet, il a eu une année suffisamment difficile comme ça. Tout ce qui a une connotation allemande lui donne désormais des frissons». Il est vrai que l’année de Mario n’a pas été facile. Il aura tout essayé pour relancer l’inflation et la croissance au sein de la zone euro. Une baisse des taux à un niveau nul, un taux négatif sur les dépôts, des programmes de refinancement à long terme (TLTRO), et même un mini-assouplissement quantitatif sur des obligations sécurisées et sur les Asset Backed Securities (ABS). Mais rien ne marche. La désinflation s’est installée, elle n’est plus que de +0,3%, la croissance est atone (+0,8%), et le taux de chômage bat des records (11,5%). Il a tout essayé sauf un assouplissement quantitatif sur des titres souverains. Les Allemands, pour des raisons de consolidation budgétaire, s’y sont toujours opposés. Ce qui inquiète désormais Mario, c’est que même si ce programme venait à être mis en œuvre début 2015, il serait alors peut-être trop tard pour renverser la vapeur. Il se console en racontant à ses amis, qu’il a au moins réussi à faire baisser l’euro pour aider les pays du Sud à exporter. La monnaie unique qui avait démarré l’année à 1,37, n’est plus qu’à 1,22. C’est déjà ça de pris. Mais, s’exclame Mario d’un air confus: «Vous avez oublié d’inviter notre cher ami indien, Raghuram Rajam?!».
    Janet le regarde d’un air moqueur, ils savent tous très bien pourquoi elle a oublié d’inviter Raghuram cette année. Les pays émergents ont eu une année très difficile, et les relations ne sont pas au beau fixe entre la Fed et les banques centrales de ces pays. En début d’année, la Fed avait annoncé qu’elle diminuerait progressivement ses achats mensuels d’actifs. L’annonce de cette réduction a mis en marche beaucoup de flux financiers sortants de ces pays, ce qui a consommé une bonne partie de leurs réserves de changes. Eux dont la croissance faisait rêver, sont maintenant désignés sous le nom des Fragile Fives (Brésil, Inde, Indonésie, Afrique du Sud, Turquie). Janet sait qu’avec sa future hausse des taux, leurs ennuis pourraient recommencer. Pas sûr du tout qu’elle invite Raghuram pour le réveillon de 2016…

    Vœux pour 2015

    Janet était tellement perdue dans ses pensées qu’elle n’a pas entendu les douze coups de minuit. Nous y sommes, tout le monde s’embrasse, et dicte ses futures bonnes résolutions. Que pourrions-nous leur souhaiter pour 2015? De l’inflation, sûrement. De la croissance, évidemment. De l’emploi, sans modération. Mais ce qu’on pourrait avant tout leur souhaiter, et souhaiter au reste du monde, c’est surtout une réduction, ne serait-ce que minime, des inégalités. Elles représentent aujourd’hui, le plus grand risque pour l’avenir. Bonnes fêtes à vous et à vos proches. Rendez-vous en 2015.

     

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