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    Chronique

    Pas de stratégie possible pour anéantir l’Etat islamique!
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:4422 Le 17/12/2014 | Partager

    Depuis bientôt quatre mois, une coalition s’efforce de définir une stratégie visant à détruire l’organisation

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    dite «Etat islamique» ou Daech.
    Si cette coalition ne cesse pas de grandir, elle n’en est pas plus forte pour autant.  Le 14 octobre, les chefs militaires des Etats membres s’étaient réunis à Washington autour de Barack Obama. 22 pays étaient représentés. Le 4 décembre, à Bruxelles, ils étaient 62 sous la présidence de John Kerry, le secrétaire d’Etat américain. Mais le but de ces rencontres était demeuré le même. Il s’agissait encore et il s’agit toujours d’affiner la stratégie conçue pour en finir avec l’Etat islamique. Car cette coalition qui regroupe essentiellement, outre les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, plusieurs pays arabes et des Etats membres de l’Otan, se heurte depuis août dernier à un même problème: comment vaincre l’Etat islamique, quelle stratégie adopter qui aille au-delà des raids aériens, quels moyens employer. A ces questions, ni les politiques, ni les militaires, n’ont encore trouvé de réponse satisfaisante. 
    C’est qu’une telle réponse, sans doute, n’est pas imaginable. La coalition est trop hétérogène pour être vraiment unie. Si la destruction de Daech peut représenter un objectif commun, en revanche, les moyens et procédés pour y parvenir diffèrent souvent, parfois radicalement, d’un pays à un autre. L’énormité de la tâche et le temps nécessaire pour l’accomplir sont de nature à rebuter plus d’un coalisé. Afficher une stratégie unique et prétendre la mettre en œuvre relèvent probablement de l’impossible.
    Pour l’heure, la coalition bombarde. Elle a stoppé l’avancée de l’Etat islamique, limité sa liberté d’action et sans doute hypothéqué l’ambition affichée de ses promoteurs, la création d’un véritable Etat avec ses administrations, ses structures, ses grands commandements… Un Etat, en effet, fut-il «islamique», est, par essence, très vulnérable face à un adversaire disposant d’une supériorité aérienne absolue. Avec les armées de l’air de dizaines de pays, et compte tenu des capacités hors du commun de l’US Airforce, nul convoi de Daech n’est plus assuré d’arriver à bon port, nulle entreprise d’aménagement d’infrastructures ne peut s’imaginer hors d’atteinte, aucun pays ne peut vivre, survivre et, a fortiori, se développer, dans pareilles conditions.
    Aussi bien l’«Etat» dit «islamique» n’en est-il pas un, mais seulement un conglomérat de groupes armés, apparemment coordonnés entre eux et qui emploient tous des procédés abominables pour terroriser les gens. Les bombardements gênent les soldats de Daech, ils ne les dissuadent pas d’agir. L’efficacité des frappes tout comme leur rendement vont décroissant. Il faut assurer de multiples, longues et coûteuses  missions de reconnaissance pour espérer identifier une cible possible. Pas question en effet de larguer une bombe de 250.000 dollars sur un objectif tenu par moins d’une vingtaine d’hommes. Or, les militants sont extrêmement prudents. Ils ont vite appris à se protéger des coups. Leurs liaisons, qu’elles soient radioélectriques ou électroniques, sont strictement réduites. Les troupes de Daech se dissimulent au cœur des populations urbaines, ce qui les prémunit efficacement des frappes de coalisés, désireux d’éviter le plus possible les dégâts collatéraux.
    Dans ces conditions, la présence au sol d’une force et aussi d’une administration déterminées à détruire l’Etat islamique apparaît chaque jour plus indispensable pour le chasser des territoires qu’il contrôle. Et c’est justement ce problème que les coalisés ne parviennent pas à surmonter.
    L’extrême variété des pays engagés constitue le principal obstacle à la définition d’une stratégie commune. Dans les airs comme au sol, la centralisation du commandement s’impose; naturelle pour l’action aérienne, logiquement gérée par les Etats-Unis, la mise en place d’une autorité unique au sol serait beaucoup plus problématique.
    Premier obstacle. Quels pays fourniront les forces terrestres? Pas les Etats-Unis, on peut en être assuré. Ceux-ci ont leurs raisons. Au-delà des réticences compréhensibles de l’opinion publique américaine, il est clair que les GI’ ne sont pas les mieux armés pour pénétrer un pays et des populations dont ils ignorent à peu près tout, à commencer par la langue et la religion. Les effectifs requis – plusieurs dizaines de milliers d’hommes – seraient considérables. Et les opérations pourraient durer longtemps, si longtemps que très rares sont probablement les Etats disposés à dépêcher au Levant des forces terrestres significatives, bien entraînées et disciplinées. De toute manière, les Européens, comme d’ailleurs les Etats arabes, n’en ont pas les moyens, ni sans doute le désir.

    Autre obstacle! Qui commanderait? Qui préciserait les règles de comportement vis-à-vis des populations? Qui définirait la politique à mener sur le terrain? Qui autoriserait l’instauration de telle ou telle mesure de contrainte? Où serait la légalité d’une pareille intervention? Comment aboutir à une volonté commune d’action alors que la résolution, les engagements, la politique des Etats membres de la coalition diffèrent d’ores et déjà largement d’un pays à un autre? En Irak, les Etats-Unis s’efforcent de soutenir le gouvernement chiite en place à Bagdad tout en réintégrant «les sunnites modérés» dans le jeu politique, ce que certains Etats arabes n’apprécient pas du tout. Dans le Golfe, les fronts syriens et irakiens sont analysés comme l’illustration d’un conflit plus vaste opposant chiites et sunnites pour la domination du monde musulman. Pareille vision est parfaitement étrangère aux Occidentaux, Etats-Unis en tête. Washington n’est pas loin de considérer l’Iran comme un allié de fait avec lequel l’Administration Obama ambitionne de se réconcilier. Pour les Etats du Golfe, cela paraît inconcevable. Les rapports avec Damas présentent une autre difficulté. Plusieurs pays de la coalition, France, Turquie…, refusent tout dialogue avec le président syrien, lequel a facilité et utilisé la montée en puissance des extrémistes sunnites. Parfaitement artificiel, ce regroupement d’Etats ne forme en rien une coalition, unie par une stratégie et des buts de guerre communs à propos desquels il semble inimaginable que ces pays parviennent un jour à s’entendre.
    La dernière réunion des coalisés s’est tenue avant-hier lundi 15 décembre à Marrakech. Il ne s’agissait déjà plus d’aider à la définition d’une stratégie mais d’améliorer les contrôles aux frontières et de mettre à jour les listes de suspects en invitant les services de renseignement des Etats membres à coopérer entre eux. C’est là se fixer des objectifs modestes mais réalistes, utiles et concrets et sur lesquels les membres de la coalition ont pu s’accorder.
    Mais cela ne change en rien le caractère artificiel de la coalition créée par les Etats-Unis. Ceux-ci se sont lancés dans une opération militaire énorme qu’ils sont à peu près seuls à pouvoir diriger mais sans disposer de la volonté politique correspondante. Là est la faute stratégique de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, mais là seulement. Car en refusant d’engager des troupes au sol, Barack Obama a bien perçu le caractère exceptionnel du conflit en cours. La guerre contre Daech est de celles que seuls les intéressés sur place peuvent sans doute mener efficacement, quitte, pour eux, à demander au monde qu’on veuille bien les aider en leur procurant armes, argent, conseils, instructeurs…

    La lutte contre Daech doit-elle se limiter à l’Irak et à la Syrie?

    «Comme elle avait focalisé sa stratégie antiterroriste sur Al-Qaïda au lendemain du 11 septembre 2001, la Maison-Blanche a circonscrit son action contre les djihadistes à l’Irak et à la Syrie, berceau du califat. La lutte contre l’organisation de Ben Laden n’avait pas empêché la prolifération de groupes terroristes dans le monde. Celle que mènent les coalisés contre l’EI au Levant suscitera-t-elle de nouvelles vocations? De même qu’il est vain de vouloir lutter contre Daech en Irak sans le faire parallèlement en Syrie, des experts alertent sur la nécessité d’étendre la stratégie aux groupuscules extrémistes en dehors du Moyen-Orient.
    En perpétuelle expansion, la menace terroriste s’étend plus rapidement encore depuis la création du califat au Levant, faisant redouter une globalisation du conflit. Or les nouvelles du front terroriste sont sombres. Le 23 septembre, un guide français de haute montagne était décapité en Algérie par des djihadistes d’Abdelmalek Gouri, un ancien d’AQMI qui a fait allégeance à Daech. Le groupe islamiste Abou Sayyaf menace de décpaiter deux touristes allemands aux Philippines si Berlin ne met pas fin à son soutien à la coalition. Son « cousin » Boko Haram a déclaré avoir instauré un califat au Nigeria. Le sud de la Libye est devenu un trou noir où se sont réfugiés des djihadistes chassés du Nord Mali par les militaires français de l’opération Serval. Depuis la création du califat au Levant, le djihadisme suscite aussi des vocations en Asie du Sud-Est, et jusqu’en Australie. Le péril terroriste est devenu transnational. Les connexions qui s’établissent entre les différents groupes renforcent l’axe de crise global qui s’étend du Waziristan à la Mauritanie…».

    D’après Isabelle Lasserre, «La stratégie de la coalition contre Daech
    peut-elle réussir?», Le Figaro, 5 octobre 2014

     

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