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Chronique

La Turquie en quasi rupture de ban avec les Etats-Unis et leurs alliés
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4412 Le 03/12/2014 | Partager

Ces jours-ci, des Grands de ce monde se sont pressés en Turquie.

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Le 21 novembre, Joe Biden, vice-président des Etats-Unis, était à Ankara où le pape François l’a suivi huit jours plus tard.  L’Américain aurait prié le gouvernement de la Turquie de ne pas oublier qu’elle est toujours membre de l’Alliance atlantique, y compris pour lutter contre l’Etat islamique. Le souverain pontife aimerait, quant à lui, voir les croyants se coaliser pour condamner l’EI et ses pratiques abominables. L’un et l’autre sont repartis sans être convaincus du succès de leur démarche. 
Dommage, car toute une partie du monde, l’Occident, Etats-Unis en tête, aimerait, dans le cadre d’une politique commune, coopérer avec la Turquie, quand bien même ce pays se présenterait comme autoritaire et sûr de lui, héritier déterminé de l’Empire ottoman.

Terminés, les temps heureux
de la guerre froide!

Il y a de la nostalgie dans le regard qu’Européens et Américains portent sur la Turquie. En 1952, ce pays rejoint l’Otan, cet utile bouclier face à une URSS menaçante. La Turquie, alors, est un allié parfait, à cheval sur l’Asie et l’Europe, bien placé pour surveiller l’Union soviétique et  contrôler les entrées orientales de la Méditerranée. Elle est toute disposée à s’entendre avec les amis des Etats-Unis au Moyen-Orient, Israël, Jordanie, Iran. Tant mieux! Washington a besoin d’un contrepoids aux clients de Moscou, Egypte, Syrie, Irak. La menace soviétique jointe à la réorientation vers l’Ouest d’une Turquie issue de l’effondrement de l’Empire ottoman, entraînent l’émergence d’un nouveau système d’alliances.
Avec une URSS qui faisait pression sur l’Europe occidentale tout en allumant des incendies au Moyen-Orient, les conditions étaient réunies pour que la Turquie pérennise son rapprochement avec l’Ouest. Cependant, aujourd’hui, le contexte a changé.  Si Ankara continue à se méfier du voisin russe, il en dépend pour son énergie. En 2014, aux plans économique et militaire, le pays d’Atatürk n’est plus celui de 1952. Il aspire désormais à jouer un tout autre rôle que celui de fidèle protégé de l’oncle Sam. Sans plus attendre des Etats-Unis qu’ils garantissent sa sécurité, la Turquie préfère s’inspirer de son histoire et de son héritage ottoman pour asseoir sa prééminence sur ses voisins musulmans. L’alliance turco-américaine est devenue bancale. Même si à Ankara comme à Washington on juge nécessaire de coopérer, on ne parvient pas à concilier les stratégies respectives. 
L’impasse est perceptible en Irak et en Syrie où les Etats-Unis ont entrepris de stopper l’Etat islamique. Sans doute Washington préférerait-il éliminer une organisation aussi radicale que l’EI, mais la volonté politique et les moyens manquent pour y parvenir. Comme la seule campagne aérienne risque d’être insuffisante, les Etats-Unis veulent créer des forces terrestres locales pour mieux contraindre Daech au repli. 
Pareille stratégie est en contradiction avec la mise en place d’une «no-fly zone»(1) appelée de ses vœux par Ankara qui la considère comme un premier pas pour abattre le régime de Damas, son objectif prioritaire. De plus, Washington a besoin de l’Iran. Un accord sur le nucléaire, loin d’être acquis, suppose pour y parvenir une relation apaisée avec Téhéran. C’est donc là une bonne raison pour Washington de ne pas s’en prendre à la Syrie, alliée de l’Iran, avec laquelle les services de renseignement US ont commencé à travailler. Au demeurant, la campagne en cours contre l’EI ne tirerait pas profit d’une lutte simultanée contre Bachar al Assad. Car cette guerre dans la guerre ajouterait au chaos en Syrie en y amplifiant le vide de pouvoir. Dans ces conditions, les demandes de Joe Biden concernant la base aérienne turque d’Incirlik, interdite aux appareils américains dès lors que la Maison-Blanche envahit l’Irak (en 2003) ou qu’elle bombarde l’EI en Irak et en Syrie, n’ont certainement pas été bien accueillies!  

La Turquie dont les Etats-Unis ont besoin

La guerre contre l’EI et des relations normalisées avec l’Iran ne sont pas le seul souci des Etats-Unis.

Le 21 novembre, Joe Biden, vice-président des Etats-Unis, était à Ankara où il a été reçu par le président turc, Tayyip Erdogan. L’Américain aurait prié le gouvernement de la Turquie de ne pas oublier qu’elle est toujours membre de l’Alliance atlantique, y compris pour lutter contre l’Etat islamique

  Washington aimerait que la Turquie renoue avec Israël pour rétablir un front commun en Méditerranée orientale. Mais au moment où le président turc cherche à rassembler ses voisins, la situation  difficile des Palestiniens lui fournit de bonnes opportunités. La politique d’Israël ne cesse de tendre vers l’extrême droite tandis que la tension grandit dans les Territoires. Cela devrait exacerber un conflit que le pouvoir turc mettra probablement à profit pour s’afficher en qualité de champion légitime sunnite de la défense des Palestiniens. Le moment serait bien choisi. Plusieurs capitales arabes, du Caire à Abou Dhabi en passant par Riyad, se réjouissent de voir le Hamas, cette entité islamiste, dans une situation plutôt délicate.
L’outil dont les Etats-Unis disposent pour ramener Ankara à de meilleures intentions est le gaz naturel. Une des conséquences de la brouille turco-israélienne est d’avoir écarté la Turquie des abondantes ressources gazières découvertes dans l’est de la Méditerranée. Israël et Chypre œuvrent conjointement pour  exploiter ce gaz. Dans ce cadre, l’installation d’un gazoduc sous-marin reliant Israël et Chypre à la Turquie serait plus économique que la construction à Chypre d’installations idoines. Ankara est en effet partie prenante au gazoduc trans-Anatolie vers l’Europe en cours d’aménagement. La Turquie, de plus, qui contrôle le nord de Chypre depuis 1974, voudrait obtenir dans le cadre d’un accord sur la réunification de l’île que cette région ait sa part des bénéfices attendus. Pour appuyer ses revendications, Ankara a choisi de déployer des navires de guerre. Mais cela n’empêche pas Israël, Chypre et la Grèce de vouloir inclure l’Egypte dans l’alliance énergétique en cours de constitution alors que la Turquie a très mauvaise presse au Caire où ses amis, les Frères musulmans, ne cessent pas d’être pourchassés.
Un des buts de Joe Biden était, dit-on, de convaincre le président turc de s’arranger avec Israël et Chypre, Tel Aviv préférant s’associer avec Ankara plutôt qu’avec Le Caire. A charge pour la Turquie de rejoindre le bon camp, ce qui signifie se réconcilier avec Israël et aider les Etats-Unis à combattre l’EI en Syrie et en Irak. Mais l’assentiment de Erdogan signifierait l’abandon de sa grande politique moyen-orientale. Or l’intéressé n’a jamais donné l’impression de céder aisément aux pressions extérieures. Le voir accorder ce que Washington lui demande semble difficile bien que des compromis ne soient pas inimaginables(2). Sans doute préfère-t-il être le Turc qui dit «non» à l’Amérique. C’est le sens de ses propos du 26 novembre : ce jour-là, Erdogan s’est dit  «excédé par des exigences téméraires, impudentes et sans fin formulées à 12.000 km»(3). De tels propos devraient valoir fin de non recevoir et la politique turque des Etats-Unis représenter un nouvel échec à inscrire au débit de Barack Obama. Ce n’est pas encore le cas mais on n’en est pas loin.

La politique étrangère turque

L’instabilité croissante au Moyen-Orient embarrasse la Turquie. Comment va s’adapter la diplomatie de Recep Tayyip Erdogan au chaos qui ébranle une région sur laquelle il cherche à établir son leadership?
Le 10 août 2014, Erdogan, tout juste élu président de la République, déclarait: «Aujourd’hui est un nouveau jour, une nouvelle étape pour la Turquie, c’est la naissance de la nouvelle Turquie qui va renaître de ses cendres».
Mais quel sera ce nouveau visage? Dans cette région si tourmentée du monde et avec une diplomatie qui donne parfois l’impression de se chercher, le pays d’Atatürk est en quête d’une position d’équilibre, difficile à tenir. Deux messages divergents coexistent chez Erdogan. Il y a un discours politique à usage domestique et un autre qui vise la scène internationale occidentale. D’un côté un propos destiné à l’opinion publique turque et qui s’adresse aux musulmans en majorité sunnites et, de l’autre, une ligne plus conforme aux attentes des puissances occidentales sur la tolérance et montrant un visage pluriculturel du pays. Cette dualité est importante pour comprendre la politique étrangère de la Turquie d’Erdogan, parfois difficile à décrypter par les Occidentaux.

D’après une interview par Sevag Tatoyan, de Nora Seni, ancienne directrice de l’Institut français d’études
anatoliennes, L’Express, 29 août 2014

 

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