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    Chronique

    Le bel avenir des opérations amphibies (1)
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:4295 Le 11/06/2014 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009).

     

    A l’aube du 6 juin 1944, les troupes alliées lançaient la plus lourde et la plus périlleuse des opérations amphibies. Ce jour-là, 160 000 hommes débarquaient sur les plages normandes. Enfin, le deuxième front tant souhaité par Staline était ouvert. Onze mois plus tard, l’Allemagne capitulait. Le «6 juin»  fut, à la fois, «le jour le plus long» et le pivot du Second conflit mondial.
    Depuis, les assauts venus de la mer n’ont plus revêtu le caractère énorme du débarquement de 1944. Toutefois, les opérations amphibies n’ont jamais cessé. Elles se sont diversifiées à l’extrême et sont intervenues un peu partout dans le monde là où, à moins de 200 kilomètres des côtes, vivent les deux tiers des habitants de la planète.

    Un autre «Overlord»? Impossible !

    Une chose semble évidente: compte tenu du progrès technique une autre opération «Overlord(2)» n’est plus imaginable. Au plan politique, une nouvelle occupation de l’Europe et des troupes d’outre-Atlantique débarquant pour la libérer relève de la fiction. D’ailleurs, en 1946, le général américain Bradley déclarait que l’arme atomique condamnait ce type d’opération. A l’époque, les moyens amphibies dont disposait l’US Navy avaient été mis au rebut.

    Vue aérienne de la flotte alliée engagée dans l’opération «Overlord» de débarquement sur les côtes normandes le 6 juin 1944.

    Au plan militaire, surtout, un débarquement sur des côtes tenues, comme l’étaient les rivages défendus par la Wehrmacht, représente la plus difficile des actions de guerre. L’assaillant est en effet vulnérable car il lui faut parcourir des centaines de mètres à découvert. Pareille opération exige une planification rigoureuse, des renseignements précis et tenus à jour, une logistique impeccable. Les troupes d’assaut doivent être supérieurement entraînées et assez motivées, pour attaquer des rivages convoités ou pour être parachutées en arrière des lignes ennemies. Sans compter la météorologie, aux aléas difficilement prévisibles et susceptibles de ruiner toute une opération. De lourdes pertes sont souvent à redouter de même qu’un possible échec, aux graves conséquences stratégiques.
    Autant de raisons qui expliquent la rareté de ces opérations gigantesques. Outre le débarquement d’août 1944 dans le sud de la France, où des unités marocaines furent engagées en nombre, la dernière très grande action de ce type a été celle d’Incheon (Corée), en septembre 1950. Le débarquement de 75 ;000 G’I, ordonné par le général Douglas Mac Arthur, visait à prendre à revers les Nord-Coréens, alors sur le point de rejeter à la mer un corps d’armée américain, en difficulté à Pusan, dans le sud de la péninsule.
    Toute autre, progrès technique aidant, serait la situation aujourd’hui! La précision des armes est devenue excellente. En 1944, pour se défendre contre les troupes d’invasion et détruire les embarcations amphibies en train d’approcher du rivage à 8 km/heure, l’armée allemande disposait seulement de canons sol-air de 88 m/m. De nos jours, ces engins de débarquement seraient une proie facile pour les missiles antichars autoguidés des défenseurs d’un rivage. Plus au large, les bâtiments transport de troupes, de vivres, de matériels, de munitions… seraient décimés par des missiles anti-navires. La force navale d’invasion, alors contrainte de demeurer à bonne distance des côtes, ne pourrait plus appuyer les unités amphibies lancées à l’assaut des plages; elle serait aussi incapable, sauf transbordements complexes, de livrer ses chargements dans un port improvisé, comme celui d’Arromanches. Le moindre largage de parachutistes ou héliportage de troupes s’effectuerait sous la menace des missiles sol-air à très courte portée (SATCP), désormais répandus et très efficaces contre des appareils lents.
    Tout assaillant devrait, au préalable, comme en 1944, s’assurer la maîtrise du ciel. Cette supériorité, associée à des tirs précis contre les fortifications et les batteries des défenseurs, faciliterait la tâche des troupes d’invasion. A condition que le recueil et la transmission du renseignement concernant les objectifs continuent d’être assurés.    

    Des renforts américains de la 4e division d’infanterie («Famous Fourth») débarquent à Utah Beach, sur la côte normande, le 6 juin 1944, lors du débarquement allié en Normandie.

    Pour surmonter les difficultés d’un débarquement de vive force, le corps  des Marines cherche à concevoir des navires amphibies plus gros et mieux armés, des bâtiments transport de troupes mieux protégés, des véhicules d’assaut blindés et rapides. Toutefois, l’avenir en matière de débarquement de troupes sur un rivage fortement tenu paraît compromis. La raison conseillerait d’opérer seulement dans le cadre d’un conflit de faible intensité. Pour autant, l’accès à la terre à partir de la mer, hors emploi d’installations portuaires, demeure souvent nécessaire. Depuis 30 ans, près de 150 opérations amphibies, avec ou sans emploi de la force, ont été recensées. Les missions demeurent, plus nombreuses que jamais, lutte contre les pirates, action de commando, capture de terroristes, libération d’otages, évacuation de ressortissants, aide humanitaire,… sans compter la manœuvre  de déception montée par les forces américaines lors de la guerre du Golfe (1990-91). Il s’agissait de faire croire au commandement irakien qu’un débarquement au Koweït était prévu. 6 divisions, chargées de parer à cette menace, avaient été ainsi neutralisées, soit un quart des unités irakiennes disponibles !
    La variété de ces opérations étonne. Il y a eu par exemple l’entrée en campagne des Etats-Unis en Afghanistan, le 25 novembre 2001, déclenchée par la mise à terre d’un détachement de Marines héliportés sur 500 km à partir d’un bâtiment situé en pleine mer, une évacuation de citoyens français au Liban par la Marine nationale en juillet 1982, une autre en Sierra Leone (mai 2000) menée par les Britanniques, une action antiterroriste en 2010 conduite en Somalie par un commando Delta de l’US Navy, une autre opération, toujours en Somalie, pour le compte des Services français visant à libérer un agent, prisonnier des islamistes. On note également trois actions humanitaires d’envergure, l’une en Indonésie lors du tsunami de 2004, la seconde en raison du séisme haïtien en 2010, la troisième, l’année suivante, lors de la catastrophe de Fukushima.
    C’est dire combien la disposition de moyens adaptés s’impose à tous les pays dès lors qu’il leur revient d’intervenir d’une façon ou d’une autre, militairement ou non, dans une région côtière, à partir de la mer. En décembre 2000, l’Union européenne a jugé nécessaire de créer l’Initiative amphibie européenne ou IAE. Le but était de mettre sur pied, avec cinq Etats membres, une brigade de 3 à 5.000 personnels, prête à intervenir sur court préavis.    
    On ne refera pas «le 6 juin» et c’est heureux. Toutefois, si les techniques changent, la géographie demeure. La mer et les côtes doivent toujours être surveillées, contrôlées, protégées tant les causes de frictions ou d’incidents sont nombreuses. On en veut pour exemple les incidents qui surviennent en mer de Chine méridionale, provoqués par Pékin pour que soit reconnue ou simplement admise dans les faits l’influence de la Chine sur cette région, voire sa propriété de tel ou tel archipel, de tel ou tel îlot ou récif, habité ou non. Le risque d’un emploi inconsidéré de la force est réel. Nul doute alors que les Etats menacés par l’impérialisme chinois, se tourneraient vers Washington pour que les USA les aident à faire face à cette menace venue de la mer. Les Etats-Unis sont des spécialistes(3)! Pour eux, pour d’autres Etats aussi, la puissance navale est une nécessité stratégique et les opérations amphibies sont un mode d’action nullement démodé et qui exige d’être anticipé. 

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    La Sicile: un débarquement mal parti et pourtant réussi

    Le général américain Dwight D. Eisenhower, commandant en chef pour les opérations de débarquement sur les côtes normandes, passe en revue ses troupes.

    «A l’aube du 10 juillet 1943, la plus formidable opération de débarquement de tous les temps doit lancer la campagne de Sicile, premier pas des Alliés en Europe. Las, le 9, dès la tombée de la nuit, une puissante tempête totalement imprévue menace de disloquer l’ordonnance de la plus grande armada jamais rassemblée, de ruiner l’opération aéroportée initiale et, finalement, de compromettre définitivement cette opération cruciale. Eisenhower hésite. Faut-il remettre à plus tard? Il persiste; les embarcations et aéronefs poursuivent leur route tant bien que mal. Le débarquement est en partie disloqué; 60% des pilotes d’aéronefs perdent leur route et les parachutistes sont largués jusqu’à 80 km de leurs objectifs…Le phénomène d’incertitude affirme sa force… en défaveur des forces de l’Axe ! Les largages désordonnés placent les défenseurs dans la plus grande expectative quant aux intentions réelles des Alliés, tandis que les parachutistes s’emparent de judicieux objectifs d’opportunité. Quant aux défenses côtières, elles s’affaiblissent de cette météorologie défavorable. Les Italiens, en alerte depuis de nombreuses nuits, se retournèrent avec gratitude dans leur lit en se disant « au moins, ce soir, ils ne viendront pas » ; mais ils vinrent ! Evoquant ses opérations en Europe, Eisenhower admettra plus tard, après Bonaparte d’ailleurs, que « la guerre est toujours menée en se basant sur des aléas et des prévisions plutôt que sur des certitudes».

    Général Vincent Desportes, «Décider dans l’incertitude», Paris, Economica, septembre 2004

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    (1) Une opération amphibie est une action militaire qui vise à débarquer, à partir de la mer, de vive force ou non, une formation plus ou moins importante sur une côte susceptible d’être défendue.
    (2) Nom de code donné au débarquement allié du 6 juin 1944.
    (3) Pendant la guerre de Sécession, déjà, les forces de l’Union ont multiplié les opérations amphibies, destinées à harceler et à surprendre les Sudistes.

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