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Chronique

Stratégie et diplomatie en Asie: La Russie à la manœuvre
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4285 Le 28/05/2014 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009).

Aucun Etat n’apprécie devoir se battre sur deux fronts. C’était hier la crainte de l’Allemagne, ce pourrait être aujourd’hui celle de la Russie. Celle-ci, bien sûr, n’en est pas au point de faire la guerre. Toutefois, Moscou, engagé dans une épreuve de force politique avec l’Occident, veille à se couvrir face à l’Est.
D’où la visite effectuée par Vladimir Poutine à Shanghai les 20 et 21 mai. Sous le titre «En froid avec l’Europe, Poutine pivote vers la Chine»(1), Le Figaro a décrit cette irruption asiatique d’une Russie déçue par l’Occident. A vrai dire, le président russe avait cent raisons de se rendre en Chine. La signature d’un imposant contrat de gaz en est une(2), l’aéronautique, une autre, la coopération militaire, une troisième, sans compter les échanges technologiques de toute nature, les investissements industriels, et l’atout que représente la Chine pour la Russie, celui d’un contrepoids stratégique.
Vladimir Poutine a pourtant choisi de jouer une autre carte, celle du Japon. Ce pays, d’ordinaire, est solidaire de l’Occident alors que la Russie privilégie plutôt le géant chinois. Mais ni Tokyo, ni Moscou, ne veulent manquer une occasion de travailler ensemble, dès lors que chacun dispose de quelque chose dont l’autre a besoin.
En avril 2013, commençait le dernier round des négociations destinées à régler le sort des îles Kouriles (voir encadré), donc aussi celui du traité de paix russo-japonais jamais signé depuis 1945. Des rumeurs, dont l’agence Tass a rendu compte le 12 mai, faisant état d’une suspension des pourparlers à l’initiative du Japon, ont été démenties par son ministre des Affaires étrangères. Pour renforcer leur sécurité et leurs intérêts économiques respectifs, Moscou et Tokyo s’affichent résolus à poursuivre leurs conversations diplomatiques. Pour la Russie, ce virage de Tokyo est d’autant plus intéressant que les relations des Etats-Unis avec leur vieil allié asiatique se font moins chaleureuses.
Depuis plusieurs années, la Russie marque un regain d’intérêt pour son Orient Extrême. Il lui faut trouver ailleurs qu’en Europe d’autres clients et fournisseurs, attirer des capitaux pour moderniser son économie, profiter de la croissance asiatique. Le Japon, lui, voit dans la Russie un fournisseur de matières premières et d’énergie (gaz et pétrole) dont il a grand besoin. De plus, cette coopération espérée avec la Russie se nourrit de l’inquiétante montée en puissance de la Chine. Il serait d’ailleurs exagéré de parler d’alliance entre Pékin et Moscou, «cet attelage disparate»(3). La Russie, tout en souhaitant œuvrer avec tout le monde, souhaite le maintien de l’équilibre des rapports de force dans la région, non seulement entre la Chine et les Etats-Unis, mais aussi entre la Chine et ses voisins. Cela explique l’attention grandissante portée par Moscou au Japon mais aussi aux deux Corées, au Vietnam, à l’Inde, à l’Indonésie;
Le Japon et la Russie ont intérêt à laisser de côté leurs vieilles querelles, ce qui ne supprime pas limitations et contraintes. Les investissements japonais en Russie ont longtemps été faibles atteignant fin 2012 un médiocre total de 2,7 milliards de dollars(4). Faire mieux est possible mais le mécanisme peine à s’enclencher.
Une raison est sans doute des griefs anciens, voire récents, entre ces deux puissances. On note, par exemple, les mesures de précaution prises par les douaniers russes soucieux de ne pas laisser entrer chez eux des automobiles ou des pièces de rechange japonaises soi-disant radioactives. Tokyo redoute ce type de mesure protectionniste dont il s’était fait naguère une spécialité.

Laisser de côté les vieilles querelles

En revanche, des querelles d’ordre stratégique ou historique sont à même d’être surmontées. C’est apparemment l’avis de Vladimir Poutine. Le 24 mai, lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg, le chef de l’Etat russe s’est dit prêt à discuter du destin des îles Kouriles. Une première! Le cas d’Iturup où les Russes disposent d’une base militaire pourrait faire l’objet d’un compromis, sous la forme d’un partage de l’île. Reste à savoir si Tokyo accepterait de récupérer la moitié d’un territoire qu’il revendique en totalité depuis 70 ans. En tout cas, pareil compromis constitue une condition nécessaire à la signature du traité de paix.
De plus, à Tokyo, la question de l’Ukraine se pose. Le Japon a rejoint les Etats-Unis et l’Europe pour sanctionner la Russie. Il  l’a fait, cependant, de façon très limitée: interdiction à 23 Russes de se rendre au Japon, report d’une visite à Moscou de son ministre des Affaires étrangères, visas délivrés avec retard;  A quoi s’ajoutent des soucis de sécurité. Le Japon souhaite que la Russie limite ses vols de bombardiers près de son espace aérien et ne multiplie pas les exercices navals sino-russes comme ceux intervenus à la mi-mai à proximité des Senkaku, ces îles japonaises revendiquées par Pékin.

Les îles Kouriles

Les îles Kouriles sont un archipel d’une trentaine d’îles volcaniques, situées au nord du Japon. S’étendant de la péninsule de Kamchatka à l’île d’Okhaido au Japon, elles séparent la mer d’Okhotsk de l’océan Pacifique. Si elles sont aujourd’hui administrées par la Russie, après que l’URSS s’en soit emparée en 1945, les quatre îles les plus méridionales (Kunachir, Iturup, Chikotan et l’archipel des Habomai) sont toujours revendiquées par le Japon.
Depuis sept décennies, ce différend empêche la signature d’un traité de paix entre les deux pays, même si les relations diplomatiques sont demeurées maintenues.
D’après Pierre Lecornu, «Iles Kouriles, à l’est la Russie montre les crocs», journalinternational.fr, 21 avril

Il semble, néanmoins, que Russes et Japonais aient dépassé ces querelles d’un autre âge. Si appartenir au camp occidental demeure une inclination japonaise, les réticences des Européens à mettre en œuvre des sanctions contre Moscou ne sont pas de nature à pousser le Japon à s’impliquer plus avant dans cette affaire qu’il doit juger non prioritaire.
Aussi les diplomates des deux pays ont-ils résolu d’aborder des sujets plus sérieux, comme les exportations de gaz russe vers le Japon à partir de Vladivostok ou de Sakhaline et la construction de gazoducs adaptés. Ils auraient également progressé pour ce qui concerne divers projets : exploitation commune du gaz et du pétrole sibériens, vente de charbon russe au Japon, amélioration des liaisons maritimes, et divers projets agricoles et industriels. Au plan sécuritaire, les ministres de la Défense sont convenus de se rencontrer régulièrement. Leur but ? Améliorer les échanges de renseignements et multiplier les exercices conjoints pour mieux lutter contre la piraterie, le terrorisme, les cyber-menaces.
Tirer des conclusions de ce rapprochement Japon-Russie serait prématuré. Il illustre, pourtant, le déclin politique, relatif et sans doute provisoire, des Etats-Unis. Que Tokyo traite de puissance à puissance en matière militaire avec Moscou est déjà en soi un évènement. Que celui-ci survienne au moment où Washington tente d’empêcher le Kremlin de dépecer l’Ukraine, signifie une évolution marquée des relations internationales. Il n’est pas non plus insignifiant que ces changements aient lieu dans une Asie devenue prioritaire pour Barack Obama.
Pour autant, seul Washington, protecteur attitré de l’archipel nippon mais gêné par l’activisme russe en Ukraine, dispose de moyens pour freiner le rapprochement Tokyo-Moscou. D’ailleurs, le regain d’antagonisme entre les USA et la Russie, à lui seul, pourrait nuire à cette ébauche d’alliance. Mais l’inverse est également possible, telle une détérioration de la relation nippo-américaine qui n’empêcherait pas Tokyo et Moscou de s’entendre comme larrons en foire. A l’évidence, l’odeur du monde est en train de changer. Peut-être va-t-il falloir apprendre à respirer autrement!

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(1) Pierre Avril, correspondant à Moscou, Le Figaro, mardi 20 mai 2014.
(2) Le contrat énorme, en négociation depuis près de vingt ans, et signé à Shanghai  qui porte sur la livraison annuelle pendant trente ans par Gazprom à la compagnie chinoise CNPC de 38 milliards de mètres cubes de gaz pour 400 milliards, symbolise à lui seul l’extrême importance des relations économiques entre ces ex-frères ennemis du socialisme marxiste.
(3) «Moscou et Pékin: le cartel des non», François Godement, Le Figaro, 26 mai 2014
(4) Un total comparable à celui des investissements japonais en Italie, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande, contre 35 milliards de $ au Brésil, 93 milliards en Chine, 287 aux Etats-Unis.

 

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