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Tribune

Le barbe, l’imaginaire collectif et les stéréotypes
Par Yassine JAMALI

Par L'Economiste | Edition N°:4285 Le 28/05/2014 | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire.

EN tant que patrimoine national, le cheval barbe occupe une place privilégiée dans l’imaginaire collectif. Sa promotion passe par l’élaboration d’une image et d’un discours, cohérents entre eux, mais aussi avec les données historiques et scientifiques relatives à cette race.
Quelques clichés et stéréotypes ont pu se glisser dans ce discours jusqu’à devenir d’indiscutables «vérités» qui doivent plus leur crédit à la répétition et à la magie du copier-coller, qu’à de véritables fondements. Résistent-ils à un examen objectif?
■ 1er stéréotype: Il n’y a qu’une seule race au Maghreb, à l’origine, le barbe. Comparons le cheval aux autres espèces domestiques d’Afrique du Nord: à titre d’exemple, il y a au Maroc cinq races de moutons, deux de chèvres, quatre races de vaches: Brune de l’Atlas, Blonde d’Oulmès, Tidili et Pie noire de Meknès (disparue aujourd’hui) ainsi que trois races de dromadaires. N’oublions pas les Aidi et le Sloughi pour les races canines.

Le cheval de fantasia, tel qu’en rêvent les cavaliers.

Cette diversité de races se retrouve également en Algérie, en Tunisie et en Libye. Au total, chaque espèce domestique se subdivise en à peu près une dizaine de races sur l’ensemble du Maghreb. Chaque espèce domestique… sauf le cheval qui ne comprendrait qu’une seule race sommairement divisée en types géographiques: barbe des montagnes, barbe du désert, des plaines? Difficile d’admettre cette dualité: des races ovines, caprines, bovines, bien identifiées et une seule race équine, fourre-tout.
Qu’en disaient les premiers observateurs coloniaux, vers 1840 en Algérie? Ils étaient catégoriques: le barbe n’était qu’une seule race parmi d’autres en Afrique du Nord. Les autres races équines étaient la Kabyle, la Numide, la Mauresque (parfois appelée à tort, la Turque) la race du désert.
Une quarantaine d’années plus tard, suite au déclin du rôle de la cavalerie militaire, suite également à la domination de plus en plus aisée de la France au Maghreb (en raison des progrès fulgurants de l’armement), le terme barbe redevient un fourre-tout relativement imprécis, dont il n’est pas ressorti, plus d’un demi-siècle après la décolonisation.

Un vrai couteau suisse

■ 2e stéréotype: «Le cheval barbe est polyvalent, apte à tous les sports, de l’endurance à l’obstacle, en passant par le dressage…». Un vrai couteau suisse, en somme. C’est parfois différemment exprimé: «Bon à tout, excellent en rien». Compliment plutôt ambigu…
En réalité, les aptitudes d’un cheval sont implacablement corrélées à sa morphologie. Par exemple, un galopeur est caractérisé par un avant-bras long et un canon court. La morphologie d’un cheval de dressage est au contraire caractérisée par un avant-bras court et un canon long. Par conséquent, si on est bon dans l’une de ces deux disciplines, on est médiocre dans l’autre. Parmi les sportifs humains, un champion de barres parallèles ne sera pas un champion de marathon et vice versa.
Les aptitudes du barbe originel sont un compromis entre les besoins des populations qui l’ont sélectionné durant des siècles, et les contraintes du milieu où s’est déroulée cette sélection. Les besoins: un cheval pour la razzia, véritable expédition de pirates terrestres parcourant un millier de km ou plus, par étapes quotidiennes d’une centaine de km. Un cheval pour la chasse à la gazelle ou à l’autruche, c’est-à-dire une poursuite de 10, 20 km ou plus à bride abattue…

Le cheval de fantasia, tel qu’en rêvent les cavaliers.

Les contraintes concernent un milieu rigoureux, une alimentation très limitée à certaines périodes de l’année.
Ces contraintes et ces besoins ont abouti à un cheval barbe alliant une rusticité extrême à une endurance extrême. Il était également doté d’une bonne aptitude à la vitesse qu’il a transmise à son descendant, à savoir le pur-sang anglais.
Laissons parler les résultats concrets: aujourd’hui encore, les seuls podiums où l’on peut apercevoir des barbes sont ceux d’endurance ou de Trec (acronyme de techniques de randonnée équestre de compétition, inspiré de l’arabe «Tariq» chemin, et qui est une sorte d’épreuve de randonnée extrême). Un barbe, Obeyd d’Ifticen, a été champion d’Europe et du monde par équipe, vice champion de France, vice champion du monde en individuel… Qu’en est-il des performances du barbe en saut d’obstacle? En dressage? Inexistantes.
Une précision concernant le dressage: certains défenseurs du barbe qui mettent en avant son aptitude au dressage font une confusion étonnante entre le dressage, discipline olympique, sportive et le spectacle, mise en scène qui tient du théâtre, de la danse, du cirque. Certes des spécialistes européens du spectacle équestre viennent parfois acheter des chevaux du Maroc (chevaux de fantasia et non des barbes) dont ils apprécient la beauté baroque. Par contre, les allégations concernant le dressage ne sont pas étayées par des résultats concrets en compétition.
En fait de polyvalence, les statistiques des sports équestres prouvent que les domaines d’excellence du barbe sont l’endurance et le Trec en accord parfait avec son histoire. Ce sont ces disciplines en vue desquelles il doit être sélectionné car elles correspondent aux besoins historiques qui ont forgé ce cheval. Il serait souhaitable de tester les aptitudes du barbe pour le polo et l’équitation western auxquelles semblent le prédisposer sa morphologie et son tempérament.
Quant aux autres disciplines, elles connaîtront peut-être dans le futur des champions barbes.
Concernant la polyvalence, il faut être conscient qu’elle est un faux ami dans le domaine du cheval, elle brouille l’image et interdit l’excellence. Elle assimile le barbe à de nombreuses races tout aussi polyvalentes que lui (c’est-à-dire qu’on ne les voit jamais sur un podium) mais qui ne disposent pas de son excellence en endurance et en Trec. Au final, l’argument de la polyvalence est une contre-vérité contreproductive qui rappelle le dicton «sbaasnayaa et rzeqdayaa».
■ 3e stéréotype: Le barbe est un petit cheval robuste et puissant mais manquant d’aptitudes sportives. C’est le pur-sang arabe qui les lui a apportées».
A contraire, des chevaux d’Afrique du Nord appartenant à Arcésilas, roi de Cyrène, ont remporté les jeux Olympiques et les jeux Pythiques au Ve siècle avant J.-C. Ceux de Mastenabal furent vainqueurs aux jeux de Rome au IIème siècle avant J.-C. Une liste de vainqueurs de courses de char a été découverte au XIXe siècle) Rome. Elle comptait 50 noms de champions dont 35 étaient originaires d’Afrique du Nord.Les historiens arabes relatant la conquête du Maghreb ne tarissaient pas d’éloges sur la qualité des chevaux qui s’y trouvaient. Avant eux, Mroolqays, prince des poètes de la Jahiliya avait fait l’éloge du cheval berbère… Dans les années 1860, un barbe de Tunis appartenant à F. de Lesseps remporta une course de chevaux devant les meilleurs coursiers d’Egypte, nés en Syrie, dans le Nejd ou en Egypte. Et pourtant le mythe de l’Arabe améliorateur tient bon contre vents et marées, jusqu’à quand?
■ 4e stéréotype: Le barbe a une encolure épaisse, courte et rouée.
Ce cliché a ceci de particulier qu’il est officialisé par le standard de 1989!!! En réalité, toutes les descriptions de chevaux africains sont à l’opposé de cette lourdeur. Ils sont décrits comme fins, leur encolure est dite «fine et effilée». Et ces qualificatifs correspondent bien à son aptitude de cheval rapide et endurant. Par contre l’encolure épaisse, courte et rouée n’est pas celle d’un cheval d’endurance, pas même celle d’un cheval de selle. Elle caractérise des chevaux de fantasia, issus d’étalons de trait breton. La standard a d’ailleurs été rectifié: les termes «épaisse» et «rouée» ont été supprimés. Pourtant on les retrouve encore dans des brochures officielles, aggravé par un «très charnue» qui accentue encore le côté lourd et exotique si apprécié des cavaliers européens amateurs de folklore maghrébin. Les stéréotypes cités plus haut se sont développés depuis le début du XXe. Ils sont le fruit d’une part d’un regard colonial relativement condescendant et, d’autre part, d’une culture dominante de la fantasia et de l’apparat, qui a succédé à la culture de la chasse et de la razzia. La superposition de ces cultures et de ces visions a produit une sorte de palimpseste qui nuit profondément à toute tentative de définir et reconnaître le barbe pour le ramener à ce qu’il a toujours été, un cheval de sang, rapide et endurant, noble malgré sa rusticité. La vraie ambition est de se souvenir de ce qu’a été le barbe, au plus haut de sa trajectoire, non pas quand l’armée française le recherchait par dizaines de milliers pour remonter sa cavalerie légère mais quand les cours européennes s’arrachaient l’élite des chevaux d’Afrique pour améliorer leur cheptel et créer de nouvelles races.

Archétype

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LE cheval barbe et arabe barbe est l’archétype du cheval de fantasia et cette tradition équestre populaire est son débouché naturel à l’exclusion des autres races de chevaux. En réalité, la fantasia est un spectacle où seul compte l’apparat. Elle n’a rien de commun avec les longs raids fulgurants d’autrefois. Ces deux activités requièrent des morphologies et des aptitudes diamétralement opposées. D’une part, le cheval de fantasia grand, lourd, spectaculaire et peu athlétique, souvent métissé de cheval de trait, et d’autre part le barbe petit, fin, endurant, d’une esthétique sobre et fonctionnelle.
La décision d’exclure de la fantasia les chevaux métissés de lourd vise à valoriser les barbes et arabes barbes. Mais elle a un effet paradoxal: les propriétaires des chevaux métissés, craignant l’exclusion essayent par tous les moyens d’obtenir un papier d’arabe barbe.
Deux chiffres à comparer:
- 15 à 20% seulement des juments reproductrices présentées en commission obtiennent leur carte barbe ou arabe barbe.
- 50% des étalons présentés lors des Tbourida obtiennent ce même papier.
Il y aurait donc un certain laxisme dans l’inscription des étalons. Laxisme inévitable sous peine de perturber la filière de production du cheval de Tbourida, jusqu’ici prospère  et opérationnelle. Au final, les cavaliers et le public de Tbourida ne seront pas satisfaits de la réduction du format de leurs chevaux. Les amateurs de barbe et arabe-barbe, les puristes, ne seront pas non plus satisfaits de l’inscription de certains chevaux, trop grands, trop lourds, ou pas correctement typés, dans le stud book du barbe. Le seul moyen de sortir par le haut de cette contradiction est de valoriser la filière Tbourida en prenant acte de la création d’une nouvelle race: le cheval marocain de Tbourida. Ainsi ses aficionados pourront s’adonner à leur recherche de taille, de corpulence et de beauté, sans être tentés de venir squatter le stud book barbe. De leur côté, barbe et arabe barbe pourront s’épanouir et consolider leur identité telle qu’elle a toujours été décrite, celle d’un fabuleux coureur de demi-fond, qui a longtemps rivalisé avec le pur-sang arabe avant d’être dévoyé par les servitudes de la guerre à la française au XIXe, puis les pompes de la Tbourida aux XXe et XXIe siècles.

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