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    Chronique

    Rentes du passé et celles d’aujourd’hui, les nouveaux «gisements» de richesse
    Par le Pr. Mohammed GERMOUNI

    Par L'Economiste | Edition N°:4280 Le 21/05/2014 | Partager
    Ancien directeur de Banque de développement et haut fonctionnaire dans l’administration marocaine, Mohammed Germouni est actuellement professeur visiteur de quelques universités étrangères et consultant pour des questions de développement et d’endettement. Il est l’auteur d’un ouvrage sur l’engineering et la technologie puis d’un essai sur les problèmes d’investissement, et il contribue à des revues spécialisées

    La rente fut longtemps symbolisée surtout par le revenu d’une terre que le propriétaire tire directement ou en la louant.Comme vestige et réplique de cette première version, le placement dans l’immobilier demeure répandu pratiquement dans la plupart des couches des sociétés. De nouvelles rentes ont fait leur apparition depuis. Bénéficier naguère de licences d’importation d’articles prohibés, de permis d’exploitation de sols ou sous-sols, d’autorisations  d’exploitation de lignes de transport ou de pêche dans des zones réservées ont enrichi quelques-uns et correspondaient à autant de situations de rentes à l’ancienne fort prisées. Un simple habillage juridique les rendait possibles et licites en leur conférant le statut de revenus presque normaux. En principe, si tout le monde pouvait faire acte de candidature pour en bénéficier en situation d’entière liberté, dans la pratique seuls quelques heureux élus devaient en disposer pour des raisons et des critères extra économiques concordant avec le mode  de gouvernance dominant.
    Ces formes de rentes, rappelant le passé, plus proches d’un mode de vie de sociétés encore peu avancées ou à la veille de leur début d’industrialisation, paraissent aujourd’hui quelque peu anachroniques, en tout cas par rapport à celles secrétées par l’évolution normale de ces dernières décennies de par le monde. Mais le «métier de rentier», peut-on dire, n’a pas disparu pour autant et a évolué dans sa démarche et ses secteurs de prédilection, sans omettre celles d’allure criminelle touchant tant d’activités.
    Dans la pratique, la rente a pu enregistrer une prolifération certaine, ne se cantonnant plus seulement aux entreprises mais concernant également des individus, allant de la dynamique industrie du logiciel aux «vedettes» du sport, des grands acteurs du cinéma à la catégorie des écrivains célèbres. Elle consiste toujours à tirer un revenu ou un bénéfice répété en vertu de qualités relativement rares, sinon uniques et en tout cas  appréciées par les consommateurs ou usagers.
    Depuis quelques décennies déjà, s’apparentant à un autre stade qualitativement nouveau de l’ère de post-industrielle, en intervenant pratiquement dans tous les domaines, l’électronique allait opérer une rupture fondamentale du développement de l’économie mondiale entre avant et après l’apparition de cette importante innovation technique, donnant lieu par la même occasion à un processus de surprofit de type nouveau. Si fabriquer un téléviseur ou un ordinateur entraîne un bénéfice pour le fabricant, mais une seule fois, leur usage va permettre un profit répétitif aux vendeurs de programmes et d’images devenus surprotégés, soit autant de rentes nouvelles payées par le plus grand nombre et par l’autorité de la loi.

     

    L’immortalité pour récompense

    Avant l’ère actuelle, les œuvres de l’esprit et celles de l’intelligence ou de quelque virtuose étaient rarement récompensées, tombant le plus souvent rapidement dans l’oubli. Qu’on se rappelle la fin misérable du grand musicien compositeur Mozart. Pasteur qui a lié son nom à la microbiologie et aux vaccins, ou un Fleming qui a permis de sauver des millions de personnes avec sa pénicilline, eux, n’ont eu que l’immortalité pour récompense. On pourrait se référer  à notre passé marocain récent de personnes de talent vite passées dans l’oubli.
    Un premier genre de nouvelle rente dépend aujourd’hui de la création de programmes sous forme de biens, de services, de logiciels, de sons ou d’images, de médicaments générateurs, l’ensemble dérivant d’une intense activité scientifique et culturelle. De nos jours, celui qui «consomme» ou utilise une œuvre, un logiciel, écoute un disque, regarde un film, lit un livre paie ou doit ou devrait payer un droit similaire, le pauvre comme le riche, dans les pays respectueux de l’état de droit et dotés d’un minimum d’éducation et de ressources. La propriété intellectuelle a acquis un droit de cité, et partant  s’est accaparée une rente  pouvant être jugée plutôt prohibitive par bon nombre d’usagers, car en créant un produit ou en dispensant un service, elle s’en attribue le monopole de façon indiscutée et automatique.

    Le cachet des vedettes

    Des joueurs vedettes exigent des salaires élevés quand des clubs et équipes renchérissent l’un sur l’autre

     

    pour obtenir leurs services parce que leur apparition garantit la vente de places, encarts publicitaires, télévision. Des remplaçants moins connus n’attireront tout simplement pas autant l’attention et ne feront pas entrer autant de recettes. Ce fait donne aux vedettes des stades un pouvoir extraordinaire pour exiger de hauts cachets, bien qu’elles ne fassent pas des apparitions plus fréquentes aujourd’hui. La rémunération et cachets de départ est un coût de production, les sommes payées au-delà constituent une rente économique.

     

    A cet égard, peut-on rappeler qu’avant les ordinateurs personnels et ceux équipant actuellement bureaux et autres lieux de travail, une compagnie déjà multinationale (International Business Machine) IBM, qui avait fortement  marqué le développement de l’informatique dans la deuxième moitié du siècle dernier puisqu’elle en a été l’un des berceaux, ne vendaient jamais ou presque ses ordinateurs. Ceux-ci étaient alors surtout loués aux administrations, entreprises, banques et assurances de par le monde, moyennant  des niveaux de loyers peu sujets à négociation ou presque, l’essentiel du surprofit s’apparentait à une  rente tirée de son quasi-monopole. D’ailleurs, les compagnies privées et organismes publics de téléphone faisaient de même et louaient leurs appareils avant l’ère des nouvelles technologies, car c’est leur usage qui produisait leurs revenus et bénéfices, comme dans l’exemple précédent. La rente des nouvelles sociétés de communication quand elle existe augmente avec l’usage des clients et le temps qu’ils y consacrent.
    Actuellement, le respect de l’œuvre intellectuelle, du copyright, des droits d’inventeur ou d’auteur, des droits attachés à celle-ci et à sa reproduction à des fins commerciales ont été érigés au rang de catégories consacrées par l’économie électronique et par la loi internationale. Pas de logiciel pas de réseau informatique, pas de médicament pas de guérison, pas de programme pas de spectacle, pas de grand acteur pas de large  audience et de gains élevés, etc.
    L’histoire récente de l’apparition de cette catégorie de nouveaux grands rentiers, ayant réalisé des œuvres tenant au corps ou à l’esprit, est plus ou moins connue jusqu’à confiner à la légende, qui démarrant dans un garage, ou comme modeste ingénieur, un chercheur, de ce joueur, acteur ou mannequin ou chanteur provenant d’une lointaine périphérie, nous relate comment certains se sont métamorphosés en entreprises géantes et souvent sans rivales, leur déversant depuis des rentes élevées jusqu’à en faire les nouvelles premières  fortunes.
    Le système des brevets d’invention, à son tour, a légalisé  un nouveau  régime et des formes de rentes de monopole, avec l’apparition de plusieurs groupes  dominant notamment des technologies révolutionnant le mode et la qualité de vie sur terre. Des rentes aussi justifiées que controversées firent leur apparition dans quelques secteurs dans le sillage de ce qui deviendront des ensembles et laboratoires créant de biens ou de services  à forte utilité.
    La finance, un second secteur d’illustration, qui a de tout temps produit des rentiers au sens propre et c’était leur cadre idéal de prédilection, se trouve  de plus en plus dominée par les besoins d’actionnaires qui  se sont imposés aux gestionnaires en dictant la  loi d’un gain rapide, facile et progressif. Le placement boursier, où les actions sont à nouveau considérées, en dépit de krachs successifs, comme autant de  titres permettant une rente possible et facile en forme de casinos, comme certaines  campagnes orchestrées et ciblées ici ou là, tendent à le laisser croire. 
    Un autre grand gisement rentier, après ceux du pétrole, de la finance et du logiciel, pourrait être celui des grands laboratoires pharmaceutiques constamment attentifs à  l’expiration de leurs brevets d’invention devant tomber dans le domaine public. Ils sont concernés notamment par le temps de vie de ceux qu’ils appellent dans leur jargon des «blockbusters», en attendant de nouvelles molécules pour assurer le relais, ces médicaments  dépassant le milliard de dollars, et qui constituent leurs véritables locomotives de bénéfices accumulés entre-temps par ces géants de la science et de la biotechnologie tels  Pfizer, GlaxoSmithKline, Novartis, Merckx ou Astra Zeneca par exemple. Il est à rappeler à cet égard que ces divers groupes comme ceux  des logiciels genre Google et Microsoft par exemple engagent en permanence une partie de la rente dans des budgets colossaux  de recherche & développement, équivalant parfois ceux de  certains Etats,  pour préserver leurs gains et pérenniser leur présence.
    Ces nouvelles richesses attachées aux droits auront permis à des groupes financiers de remodeler ainsi des pratiques de monopole dans la diffusion des œuvres de l’esprit  en créant  des rentes que l’on ne tolère plus dans le monde de la production. Les lois, les traités et les conventions entre États ont fait le reste sinon l’essentiel. Exception ou minorité élue, le niveau de ses rentes comme de son  enrichissement semblent déranger cependant moins par exemple que les petits privilèges rappelant des rentiers passifs d’hier,  dans  des contrées peu avancées et encourageant encore paradoxalement le moins d’effort.

    La loi des marchés

    La rente serait la rémunération de toutes les ressources qui ne peuvent être accrues à court ou à moyen terme, selon Alfred Marshall que plusieurs générations d’économistes, considérèrent depuis la fin du XIXe siècle  comme le grand génie du Cambridge anglais. Il avait par la même occasion qualifié de «quasi rentes» toutes les situations permettant à une entreprise de disposer d’une meilleure position par rapport à la moins bien située sur un marché. Chaque fois qu’un marché, un bien ou un service soumis à un droit d’accès plus ou moins légal, pouvant prendre la forme d’une dérogation, d’une autorisation, d’une licence, voire d’une signature, une rente semble s’y apparenter.

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