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Chronique Militaire

L’Ukraine, les «Mistrals» russes et la France, «ce pelé, ce galeux…»
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4266 Le 30/04/2014 | Partager

L’affaire ukrainienne n’est pas commune. Vladimir Poutine a froidement déclenché cette crise singulière; il l’a «voulue»

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

et il l’a «calculée»(1) tout en prenant ses références sur plusieurs siècles. Le XXIe, d’abord, avec le contrôle des médias et des réseaux sociaux et l’emploi d’Internet pour diffuser slogans et propagande, le XIXe ensuite, avec ses nationalismes exacerbés, le XXe siècle enfin. De ce dernier, le nouveau Tsar retient, d’un côté, la lutte contre le nazisme, de l’autre, la réhabilitation du stalinisme que les Russes ne sont plus très nombreux à avoir connu(2).
Tout de même, le XXe siècle, c’était la guerre! Paradoxalement, ces jours-ci, c’est à qui ne la fera pas. Tant mieux! Pas question pour les Européens de mourir pour Kiev. Pour les Occidentaux, «gesticuler» suffit. Ils sillonnent l’espace aérien balte, envoient en Pologne un bataillon de GI’ effectuer des manœuvres à tirs réels, dépêchent quelques Marines en Roumanie… Comme cela n’impressionne guère le maître du Kremlin, Barack Obama conseille de renforcer les sanctions, économiques surtout. Grosse est la ficelle! Ceux qui punissent seront punis en retour. Suspendre les relations commerciales avec la Russie, cette grande importatrice et dispensatrice d’énergie, a un coût qui n’est pas mince! En 2012, le chiffre d’affaires du commerce Europe/Russie s’est élevé à 370 milliards de dollars, quand celui des relations Etats-Unis/Russie était pour la même année quinze fois moindre, soit 26 milliards. D’où les conseils du président américain mais qui ne seront pas forcément suivis d’effets.

Le très bon client russe

Premiers concernés, les Allemands renâclent à suspendre leurs juteuses exportations, les Italiens et les Espagnols aussi. Beaucoup d’Européens se posent des questions à propos de leur approvisionnement en gaz russe. Les Français tremblent pour les deux porte-hélicoptères de type Mistral commandés par Moscou en 2011. Le contrat, d’un montant de 1,2 milliard d’euros, a été assorti d’une option pour deux unités supplémentaires(3). Le premier exemplaire, le «Vladivostok»(4), flotte déjà. 400 marins russes sont attendus en juin à Saint Nazaire pour se familiariser avec le navire qui sera en principe transféré à la Russie fin octobre. Son «sistership», le «Sébastopol» devrait suivre. Pareil nom ne s’invente pas! C’est en effet celui du port militaire de Crimée, cette presqu’île dont le rattachement à la Russie vient d’intervenir dans des conditions juridiques hasardeuses.
Ces bâtiments seront-ils finalement livrés? Là est la question à laquelle le ministre français de la Défense, interrogé début avril, juge prématuré de répondre. En attendant, en France, on croise les doigts. Et on a peur tant cette affaire ressemble à la fable de La Fontaine, «Les animaux malades de la peste».  Américains et Européens sont tentés de «crier haro» sur «le baudet» dénommé France, «ce pelé, ce galeux dont (viendrait) tout le mal…». Vendre à la Russie des machines-outils allemandes, des oranges et des fraises espagnoles, des produits de luxe italiens, certes, mais des bateaux de guerre français, «quel crime abominable», pas  une «peccadille»… mais bien «un cas pendable» !

Des armements terrestres aussi!

Il n’y a pas que les bateaux! Paris espère encore vendre à Moscou des engins de combat. L’industriel suédois Volvo a confié à sa filiale française, «Renault Truck Defense»(5) (RTD), le soin d’engager des pourparlers pour le co-développement d’un véhicule blindé destiné à la Russie. Un autre accord, déjà signé, est menacé. Il concerne RTD et l’industriel russe UralVagonZavod, unis pour doter l’armée russe d’un blindé léger, dénommé «Atom». RTD a expédié en Russie, pour évaluation, deux exemplaires de son «petit véhicule protégé» et deux blindés légers de reconnaissance. 
A Bruxelles, ces projets ont dû faire sursauter les diplomates et fonctionnaires chargés d’appliquer les sanctions, voire d’en inventer de nouvelles. La pression sur Paris risque d’être d’autant plus forte qu’une importante délégation russe, constituée d’industriels, est attendue à Paris en juin, pour participer au salon des armements terrestres de Satory (Eurosatory). Presque une provocation…    
Interrogé le 8 avril sur le point de savoir si la France allait livrer ou non le Vladivostok à la Russie, le secrétaire général de l’OTAN Rasmussen a répondu que c’était là une décision nationale, dans laquelle il n’avait pas l’intention d’interférer. Il a néanmoins précisé «qu’il faisait confiance à la France pour prendre les décisions nécessaires en tenant compte de toutes les données»(6).  Il est clair que cette approche balancée vaut également pour tout autre projet de vente d’armes à la Russie, navales, aériennes ou terrestres.
Une annulation de ces contrats nuirait à l’image de la France sur les marchés extérieurs. Paris doit livrer les navires concernés conformément aux engagements signés. Déjà, les tensions actuelles avec la Russie sont de nature à interrompre toute négociation et signature éventuelle de commandes, même s’il n’y a pas encore d’interdiction européenne d’exporter des armes en Russie. Pour être prise, pareille mesure exigerait l’accord unanime des Etats membres,…
A bien considérer la manière dont Moscou se comporte en Ukraine, la question des armes françaises destinées à la Russie reste secondaire. Elle illustre toutefois une situation marquée par l’impossibilité pour les Etats d’influer légalement sur le comportement excessif d’un commensal, dès lors qu’il est membre permanent du Conseil de sécurité. A la conférence de Yalta (4-11 février 1945), Churchill, Staline et Roosevelt étaient convenus que la future charte des Nations unies dérogerait au principe (supposé sacré) de l’égalité entre les Etats. Depuis le 24 octobre 1945, date de la

Le Mistral Vladivostok a été mis sur cale le 1er février 2012 conformément au contrat de 1,2 milliard d’euros signé en 2011. Les essais en mer ont débuté le 5 mars dernier. 400 marins russes sont attendus en juin à Saint Nazaire pour se familiariser avec le navire qui sera en principe transféré à la Russie fin octobre

création de l’ONU, nul ne peut normalement condamner un membre permanent du Conseil de sécurité. Cet organe des Nations unies est impuissant s’il s’agit, par exemple, de punir Moscou d’être intervenu en Afghanistan (1979-1989), en Géorgie (2008) ou d’agir en Syrie, ou Washington pour avoir envahi la Grenade (octobre 1983), Panama (décembre 1989) ou l’Irak (mars 2003). En pareils cas, toute action visant à rétablir ou à imposer la paix ne peut être légalement décidée si un membre permanent s’y oppose ; il n’est pas de sanction possible à son encontre en raison de son droit de veto. Ainsi va le monde! Il est imparfait et même inique, mais on le savait déjà…

«L’OTAN devrait acquérir les Mistrals»

«En achetant les Mistrals destinés à la Russie, l’OTAN éviterait qu’un puissant outil de combat tombe entre les mains d’une Russie agressive, améliorerait les équipements de l’organisation militaire intégrée en la dotant d’une vraie capacité d’intervention navale, affirmerait ainsi sa cohésion et la solidarité entre les Etats membres… Le contrat des Mistrals, signé en 2011, avait soulevé quelques bruyantes objections, à la fois au Congrès américain et dans plusieurs Etats d’Europe centrale et orientale. Ceux-ci jugeaient cette commande susceptible de nuire à la solidarité au sein de l’OTAN… Pour la France, la construction de ces deux navires évitait de licencier mille ouvriers des chantiers navals.
Les USA devraient proposer que l’OTAN se porte acquéreur des deux navires. Cela aurait des effets positifs pour l’organisation militaire intégrée à un moment où elle paraît impuissante, démunie et pour tout dire presque inutile.
Un, cette formule empêcherait Moscou d’entrer en possession des Mistrals. Deux, ces bateaux et leurs capacités renforceraient l’Alliance et soulignerait le sérieux de ses engagements. Trois, l’achat démontrerait la solidarité interalliée. Enfin, les Etats membres, voisins de la Russie seraient soulagés que les porte-hélicoptères ne fassent pas partie de la flotte russe.
…Toutefois, un tel achat serait difficile à effectuer. Qui devrait payer et qui aurait en charge les bateaux ? Une solution pourrait consister à ce que les Etats-Unis et la France en achète chacun un, tandis que les équipages seraient multinationaux.
Et Vladimir Poutine de contribuer lui aussi au renouveau de l’OTAN et à son réengagement déterminé au profit de l’Europe et de sa sécurité…».
D’après Jeff Lightfoot, «NATO Should Buy the Mistrals», in defensenews.com, 30 mars 2014

(1) Voir  J.-L.D., « Un siècle de crises internationales », André Versaille Editeur, Bruxelles, 2009, 307p, typologie des crises pp 46-65
(2) Bruno Tertrais, «La rupture ukrainienne », Le Figaro, 25 avril 2014
(3) La Russie a longuement cherché à l’étranger le type de bâtiment qui lui conviendrait. Des chantiers navals hollandais, espagnols, sud-coréens ont fait des propositions. L’offre française a été retenue pour des raisons technologiques, les porte-hélicoptères devant être vendus, dotés de leur système de gestion automatique, comme le sont les Mistrals de la Marine nationale. 
(4) Ses essais à la mer ont débuté le 5 mars dernier
(5) Camions militaires Renault
(6) Cité par Pierre Trean,  « Nato Treads Carefully on French Deal With Russia », DefenseNewsInternational, 14 avril 2014

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