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Tribune

Les réseaux sociaux comme prisme de compréhension des révoltes modernes
Par Abdelmounim BELALIA

Par L'Economiste | Edition N°:4243 Le 28/03/2014 | Partager

Abdelmounim Belalia est professeur de stratégie, responsable du Centre d’Etudes et de Recherches en Gestion de l’ISCAE (CERGI). Ingénieur, docteur en management-stratégique et ancien enseignant- chercheur à l’université Paris Dauphine, il a aussi travaillé dans un cabinet de consulting à Paris spécialisé en management  du changement

Le fait est inédit dans un pays qui a franchi de grands pas dans la voie de la démocratie. La Turquie a bloqué la semaine dernière l'accès à Twitter, quelques heures après la menace du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan d’interdire le réseau social.
Cet événement accentue les craintes et les questionnements sur le rôle des réseaux sociaux dans les jeux de pouvoir entre gouvernants et gouvernés. Il ravive aussi les souvenirs du printemps arabe ; les observateurs s’interrogent encore sur la genèse des manifestations et le rôle des médias sociaux dans l’amplification de la contestation. Comprendre ces réseaux peut donc renseigner sur la dynamique des acteurs en facilitant la lecture des révoltes modernes.   
D’abord rappelons quelques données essentielles sur l’utilisation d’internet dans les deux pays qui ont connu les premières révoltes du printemps arabe. En Tunisie, sur les 10,5 millions d’habitants, pas moins de 3,6 utilisaient internet alors qu’en Egypte, 17 millions d’habitants étaient des utilisateurs d’internet ce qui représentait plus de 20% de la population du pays.
Les premiers jours des révoltes ont été caractérisés par des pics sans précédent en termes de nombre de sms, de messages sur Facebook et Twitter ainsi que de vidéos partagées sur Youtube. La bataille fut rude entre l’Etat et les activistes pour le contrôle des canaux de communication. Alors que les autorités égyptiennes ont censuré des sites, le pouvoir tunisien a privilégié l’infiltration des comptes Facebook pour supprimer les messages indésirables.
Dans les manifestations arabes, les systèmes techniques ont donné lieu à une organisation en réseau qui diffère des modes classiques de coordination. L’activisme associé aux médias sociaux n’est pas celui qui a permis l’émergence des révolutions anciennes. Il s’appuie sur ce que les sociologues appellent «des liens faibles». Twitter permet de partager des informations avec des personnes qu’on ne rencontrerait peut-être jamais. Facebook est un moyen de rester en contact avec des personnes selon des affinités; dans un temps limité on peut atteindre des milliers d’«amis», ce qui est irréalisable dans la vie réelle.
La sociologie économique, depuis les travaux de Mark Granovetter dans les années 70, soutient qu’une force existe dans les liens faibles qui offrent la possibilité d’accéder aux ressources sans investissement important. Internet exploite merveilleusement bien les liens faibles en permettant à des milliers de personnes d’échanger et de répondre aux demandes des uns et des autres sans engagement formel. Cependant, plusieurs chercheurs considèrent que l’activisme qui découle de l’utilisation des médias sociaux correspond à un enthousiasme et non pas à un désir réel d’action. L’activisme qui pousse des milliers à signer les pétitions en ligne ou à s’indigner sur Facebook serait sans engagement ni prise de risque par les signataires. Ce qui pousse les gens à manifester ce sont en réalité des liens forts qui se nouent entre des gens qui auraient déjà adhéré aux mêmes idées.
Si les outils techniques dopent l’enthousiasme et renforcent l’adhésion, la décision de sortir dans la rue découle de liens réels de réseau. Ce dernier est aux antipodes des hiérarchies caractérisées par un centre de décision, par des niveaux de pouvoir distincts et par des objectifs connus ou partagés. Le réseau permet à ses membres de donner leurs avis, de collaborer et de décider tous ensemble.  
Les révoltes naissent de plusieurs petits et grands réseaux qui s’entrelacent. Cela commence par le réseau des amis et connaissances avec qui on partage les mêmes idées. Les petits réseaux peuvent constituer le noyau d’autres grands réseaux de gens qu’on ne connaît pas forcément. La fréquence des échanges dans un réseau transforme les liens faibles en liens forts, ce qui est facilité par l’utilisation des réseaux sociaux. Cet usage multiplie aussi les liens faibles et en conséquence, la probabilité de création de liens forts qui deviennent un levier d’action pour les individus.
Pour que les manifestations se déclenchent, il n’est pas nécessaire que tous les liens soient forts. L’organisation des manifestants en réseaux constitués en majorité de liens faibles, explique de nombreux traits des révoltes du printemps arabe. Premièrement ces révoltes reposent sur des revendications qui ne renvoient ni à des idéologies précises ni même à des discours politiques homogènes. Les différents slogans scandés n’ont de point commun que le caractère de réfutation: chaque membre du réseau a le droit de s’exprimer dans l’absence de discours unifié et d’objectifs homogènes.  
Le deuxième trait est l’absence de leadership. Aucune des révoltes récentes ne fait référence à une figure emblématique qui galvanise les foules et à laquelle les manifestants s’identifient. En Tunisie particulièrement, Mohamed Bouazizi n’en demeure pas moins un symbole et non un leader à qui on peut attribuer un quelconque apport concret dans la mobilisation des manifestants. L’absence de figure emblématique explique d’ailleurs en partie le recours à une place ou à un boulevard connu comme symbole de la contestation. 
La troisième caractéristique des révoltes arabes est l’absence de structures centrales de décision. Les manifestations se décidaient sous l’effet de commentaires sur Facebook et sur les blogs, qui convergeaient souvent vers l’expression d’une volonté collective de revendiquer des droits dans la rue. L’idée de sortir manifester un samedi ou un dimanche après-midi trouve toujours des personnes disponibles parmi ceux qui adhèrent aux mêmes idées, qui ont de l’enthousiasme et qui ont la volonté de manifester.
Comme corollaire des caractéristiques précédentes, la communication des mouvements de contestation est éparpillée. Elle utilise tous les médias possibles à commencer par la télévision pour en arriver aux outils internet. Ces mouvements au travers d’images et de vidéos envoyées en temps réel par mail, ont exploité à merveille les audiences de chaînes d’information généralistes comme Al Jazeera. Ils ont contribué à la convergence jugée auparavant improbable de deux supports différents: la télévision et internet. Cette communication repose sur la spontanéité et n’hésite pas à véhiculer des images et des messages simples et capables d’interpeller facilement le citoyen. Les communiqués politiques longs et sibyllins cèdent la place à des images commentées par des phrases courtes. Il s’agit des attributs d’une génération Facebook et Twitter, habituée à dialoguer par sms ou autres, via des messages réduits mais porteurs de sens.

Stratégies émergentes, stratégies délibérées

Il est évident qu’on n’est qu’au début d’une nouvelle génération de révoltes et de manifestations qui s’inscrivent dans l’ère du temps. Les moteurs de l’action individuelle et collective restent la principale voie pour la compréhension du phénomène. Cela permet d’expliquer, de comprendre et surtout d’anticiper de prochaines révoltes dont les pays peuvent faire l’économie en ayant recours notamment au bon dosage entre la liberté contrôlée et l’interdiction assumée. C’est ce que les spécialistes appellent l’équilibre entre stratégies émergentes et stratégies délibérées…

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