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Chronique Militaire

Une Ukraine divisée, moins européenne que russe
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4211 Le 12/02/2014 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

L’Ukraine va mal! La crise politique aggrave ses difficultés financières. Dans ce qui sera peut-être un dernier effort, l’Union européenne et les Etats-Unis cherchent à soutenir l’opposition au président Ianoukovitch. Que celui-ci, cependant, s’en aille ou non, Kiev devra obtenir une aide extérieure pour stabiliser l’économie. Bruxelles et Washington veulent montrer qu’il existe une alternative à la solution russe.
L’Europe, toutefois, est impécunieuse, peu soucieuse d’avoir à renflouer un autre canard boiteux. Et l’on voit mal le Congrès des Etats-Unis voler au secours des démocrates ukrainiens. Sauf si, pour les élus d’outre-Atlantique, l’Ukraine constitue un enjeu stratégique d’une extrême importance. On peut en douter. 
Une raison pour laquelle le président Ianoukovitch a refusé en novembre de signer l’accord d’association proposé par Bruxelles est le fossé entre les petits bénéfices attendus de l’UE et la pression de Moscou conjuguée avec ses offres de crédits. A Kiev, le 5 février, Catherine Ashton a déclaré(1) que Bruxelles était disposé à fournir une assistance technique et financière pourvu que le pays s’engage dans des réformes économiques.
Toutefois, cette aide, à supposer qu’elle soit formalisée, ne serait pas immédiatement débloquée! Les Européens – les  Américains aussi – prennent leur temps, préférant traiter avec un autre pouvoir éventuellement issu des désordres en cours.

Le mal ukrainien

L’Ukraine souffre.  Sa croissance a été nulle en 2013, sa dette est énorme et, manifeste, l’incapacité de Kiev à en assurer le service. Depuis son refus de s’engager avec l’UE, l’Ukraine s’est vue proposer par Moscou un prêt de 15 milliards de dollars, dont 3 ont déjà servi à l’achat de bons ukrainiens. 
Une autre tranche (2,5 milliards) attend que la crise ait évolué en faveur de Moscou. Il y a pourtant urgence! La société nationale de gaz doit au russe Gazprom 3,3 milliards de dollars. L’Ukraine est censée rembourser cette année 3,7 milliards de dollars au FMI, tandis que 5,5 autres milliards de dette souveraine arrivent à échéance.
A Kiev, les réserves en devises et or fondent. Elles étaient le 1er février de 18 milliards de dollars, soit trois mois d’importations. Le 5, la monnaie ukrainienne, le hryvnia, est tombée à son plus bas cours depuis 2009. Tout ceci, joint à l’instabilité politique, empêche l’Ukraine, sauf aide extérieure, de stabiliser sa monnaie et d’affronter les échéances.
Ce pays est tout sauf un Etat-nation. Le mot «ukraine» signifie «au bord» ou «à la limite» d’Etats voisins; l’Ukraine fait parfois partie de l’un d’eux, à l’occasion de deux ou même trois. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Russie, la Pologne, l’Empire ottoman partagent son territoire. Au XIXe, l’Autriche-Hongrie et la Russie se l’approprient. Au XXe, l’Ukraine, sauf lors de sa très courte période d’indépendance (1917-1920), dépend de l’URSS. Ce plat pays attire l’envahisseur et invite aux disputes internes. Ses habitants rêvent parfois d’étrangers qui viendraient stabiliser leur pays. On raconte comment les Ukrainiens ont choisi leur religion. Ils auraient rejeté l’Islam car ils aimaient boire de l’alcool; même chose pour le catholicisme, opposé à la polygamie; leur désir d’être orthodoxes serait dû à la splendeur de ses rites et à la plus grande souplesse de cette forme de chrétienté.
L’Ukraine, indépendante depuis 18 ans, «borde» aujourd’hui la Russie et, aussi, l’UE. Or, au moment où son nationalisme s’exaspère, le pays balance curieusement entre deux influences étrangères. A l’Ouest, la population veut s’arrimer à l’UE, à l’Est, à la Russie. Comme si l’Ukraine n’avait pas d’autre choix possible que celui d’un tuteur.
Le sentiment d’une Europe désunie vis-à-vis de ce pays est ambivalent. Fin novembre, au sommet de Vilnius, l’Allemagne, la Suède, la Pologne, ont soutenu le rapprochement de l’UE avec six anciennes républiques soviétiques, dont l’Ukraine. Au Bundestag, le 18 novembre, la chancelière avait vanté ce partenariat oriental, considérant que c’était «le devoir de l’Allemagne de faire en sorte que la guerre froide soit aussi terminée pour nos voisins de l’Est»(2). La France, elle, affiche «prudence et discrétion», préférant intervenir en RCA, même si Bangui est plus loin de Paris que Kiev, même s’il s’agit dans l’un et l’autre cas de consolider un pays en crise pour empêcher l’instabilité de s’étendre. En Europe, les sensibilités diffèrent en fonction de l’Histoire et des situations géopolitiques respectives. Toutefois, nombreux sont les Etats membres de l’UE qui redoutent un nouvel élargissement.  

L’Ukraine entre Union européenne et Russie

La Russie, d’ailleurs, est déterminée à conserver l’Ukraine sous sa tutelle. Ce pays est son ventre mou. Contrôlée par Moscou, l’Ukraine ancre la puissance russe dans les Carpates. Ces montagnes sont franchissables mais pas facilement. A l’inverse, si l’Ukraine passe sous contrôle de l’Ouest, le flanc sud de la Russie (et de la Biélorussie) reste béant, de la frontière polonaise orientale à Volgograd puis au sud jusqu’à la mer d’Azov, soit 1.600 kilomètres dont plus de 1.000 le long d’une Russie dépourvue de frontières naturelles. 
Pour Moscou, l’Ukraine est un sujet majeur de sécurité nationale. Ce n’est pas le cas de l’Occident pour lequel ce pays n’est (militairement) utile que s’il entend, tel l’Allemagne en 1941, agresser la Russie. Sans doute pense-t-on qu’Européens et Américains n’ont nulle envie d’envahir ce pays. Cette logique n’est pas celle des Russes.
Leur longue et douloureuse histoire leur a appris à ne jamais fonder leur stratégie sur ce que les autres sont susceptibles de faire ou de ne pas faire(3). Outre son éminente qualité d’Etat tampon, l’Ukraine contrôle les accès russes à la mer Noire, donc à la Méditerranée.  Odessa et Sébastopol sont deux ports, de guerre et de commerce, ouverts aux exportations russes. Via l’Ukraine passent les gazoducs menant à l’Europe centrale, Allemagne en tête,  dont les besoins en gaz sont considérables…
Croire qu’«un basculement de l’Ukraine dans le camp de la Russie aurait des conséquences stratégiques et sécuritaires majeures»(4) paraît excessif. Certes, l’Histoire est tragique. Il ne revient pas, en tout cas, aux Européens, de trancher le débat sur l’identité de l’Ukraine. Aux Ukrainiens de le faire, ce qui n’interdit nullement à tout «honnête homme», ou femme, de s’intéresser à ce qui se passe aux marches de la Russie.

«Ukraine: 70.000 manifestants dans le centre de Kiev»…

L’Ukraine traverse la plus longue crise politique de son histoire… le centre de Kiev est occupé par des contestataires depuis 80 jours et entouré de barricades…
Le président Ianoukovitch, dont les manifestants réclament le départ, a théoriquement plusieurs options devant lui, mais, en même temps, il est pris en étau entre plusieurs forces puissantes.
La pression la plus explicite est celle de la Russie, vers laquelle il s’est tourné fin novembre en renonçant soudainement à signer un accord d’association avec l’UE, qu’il avait lui-même promu pendant trois ans. Suite à cette volte-face, Moscou lui a offert une aide financière conséquente, 15 milliards de dollars de crédits et une baisse d’un tiers du prix du gaz russe.
Mais en l’acceptant, alors que son pays est au bord de la cessation de paiement, Viktor  Ianoukovitch a remis au Kremlin, sinon une télécommande, du moins une ficelle solide, que Vladimir Poutine peut tirer à tout moment, en faisant dépendre les versements consécutifs à Kiev de la situation politique en Ukraine… Tant la Russie que l’UE et les Etats-Unis attendent de M. Iakounovitch la nomination d’un nouveau Premier ministre… et en font dépendre leur assistance.
Il semble peu probable qu’il puisse trouver un candidat acceptable, à la fois pour le Kremlin – qui veut que les engagements envers lui soient respectés – et pour l’Occident, qui plaide pour un gouvernement «technique» d’unité nationale, où l’opposition pro-européenne jouirait d’une influence réelle…».

(D’après Le Nouvel Observateur, 10 février 2014)

(1) Elle était déjà venue le 11 décembre à Kiev où elle s’était entretenue avec le président Ianoukovitch.
(2) Yves-Michel Riols, «La France observe la crise à Kiev avec prudence et discrétion», Le Monde, 13 décembre 2013.
(3) Position un peu semblable à celle de Napoléon qui disait: «On ne juge pas un adversaire sur ses intentions mais sur ses capacités».
(4) J.-P. Stroobants et Benoît Vitkine, «L’Union européenne désarmée face à l’Ukraine», Le Monde, 13 décembre 2013.

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