Chronique Militaire

Une Union européenne sans défense, pourquoi pas?
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4183 Le 31/12/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

«POUR la première fois depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne(1) , le Conseil européen a tenu un débat thématique sur la Défense». Ainsi débute le compte rendu officiel de l’Union européenne sur le sommet de Bruxelles les 19 et 20 décembre.
La suite est de la même eau: «Il(2)  a dégagé des mesures prioritaires en vue d’un renforcement de la coopération. Ce débat a été précédé d’une réunion avec le Secrétaire général de l’OTAN. Celui-ci a présenté son analyse des défis actuels et futurs en matière de sécurité et il s’est félicité que les efforts actuellement déployés et les engagements pris par l’UE et ses membres soient compatibles avec l’OTAN et soient profitables à cette organisation».

Une Europe sans défense propre

C’était beaucoup dire en peu de mots. Ce sommet est le premier consacré à la Défense en quatre ans. Car ce dossier ne passionne pas les Etats membres. Les données techniques ont été présentées par le Secrétaire général de l’OTAN, lequel s’est réjouit de tout ce qu’apporte l’UE à son organisation. Celle-ci, hélas, naguère utile, n’est plus adaptée. Les Etats-Unis s’en désengagent tout en conservant les clés de la maison alors qu’une OTAN sans objet devrait être dissoute. Or l’Europe n’a pas voulu qu’elle disparaisse. Pour une majorité des Etats membres de l’UE, l’OTAN veille toujours aux frontières. Même si ses maîtres s’en servent pour guerroyer en Afghanistan, fort loin de l’Atlantique Nord, pourquoi changer ce système? Sans doute parce qu’il existe et qu’il ne semble pas urgent de priver l’Europe d’un moyen d’assurer sa sécurité même si elle n’en assure pas le commandement et n’en est pas maîtresse?
D’emblée, avant même le sommet, la messe était dite. Le 16 décembre, en Afghanistan, David Cameron se dit prêt à bloquer tout accroissement du rôle de l’UE dans la coordination de la politique de défense. A Bruxelles, le 19 décembre, le Premier ministre britannique rappelle qu’«il n’approuvera jamais un projet qui ressemblerait, de près ou de loin, à une armée européenne». «L’UE, précise-t-il, doit appuyer les actions entreprises par l’OTAN, non les dupliquer». Officiellement, la Grande-Bretagne veut se montrer économe.  Elle entend surtout maintenir l’OTAN dans l’orbite américaine.
Le Royaume Uni préfère toujours «le grand large» au continent. Peu importe à Londres que  Washington ait d’autres chats à fouetter que la défense de l’Europe(3) pourvu que cette défense ne soit pas propre au Vieux continent.
Peut-être n’est-ce pas le moment de bâtir une Europe de la défense. Les Européens se méfient les uns des autres, même en temps de paix. Les petits jalousent les grands dont ils contestent la prééminence, ces derniers (Allemagne, Grande-Bretagne, France) ne sont pas assez puissants pour garantir la sécurité de l’ensemble. Deux mille ans de guerre sont passés par là, trois siècles de nationalisme aussi! Les vieux réflexes resurgissent vite. Etre protégé est toujours irritant, mais ce l’est moins si le protecteur, les USA en l’occurrence, est une «hyperpuissance». Difficile dans ces conditions de concevoir à Bruxelles une défense commune, faute de vouloir définir les risques prévisibles, identifier les menaces, désigner un (ou des) adversaire (s) éventuel(s). L’URSS disparue, le seul «ennemi», selon les Etats-Unis, serait désormais l’Iran. Washington justifie ainsi la juteuse défense anti-missile de l’Europe, même si les citoyens de l’UE ne voient pas bien pourquoi les ayatollahs devraient tirer des missiles contre Berlin, Londres ou Paris… 

Des Européens qui coopèrent

Alors pas de menace? Celle-ci est aujourd’hui diffuse et imprécise. L’extrémisme religieux en est une mais qui concerne des individus, voire des groupes de militants, non des Etats. On peut toujours s’inquiéter de voir l’Europe désarmée quand d’autres pays s’arment à tour de bras. Hors d’Europe, c’est vrai, les budgets militaires décollent. Celui de la Chine croît à deux chiffres. La Russie investit dans son outil de guerre, d’ailleurs en piètre état. Le Pakistan modernise ses missiles balistiques. L’Inde, le Brésil, l’Indonésie, la Corée du Nord aussi, font de la défense un secteur prioritaire. Il n’y a cependant rien là qui menace l’Europe. Depuis 1945, sauf exceptions, les Etats ne se font plus la guerre. Rien ne garantit la pérennité du phénomène. Mais rien, ou presque, n’incite l’UE à monter d’urgence sur ses grands chevaux.
L’Union peut néanmoins inciter ses membres à mieux coopérer entre eux. Elle doit plaider pour que ses Etats investissent dans les matériels conçus pour l’intervention, drones, ravitaillement en vol, satellites, liaisons, renseignement, tous domaines où la supériorité américaine est notoire. Bruxelles pourrait placer les forces britanniques et françaises de dissuasion au service de l’Union. On passerait d’un système où la coopération bilatérale est souvent active mais limitée, à une organisation multilatérale de coopération quasi systématique, fonctionnant selon des procédures à définir.
Mieux vaut sans doute éviter les décisions nationales solitaires comme celles de la France. Paris vient de dissoudre sans crier gare le 110e Régiment d’infanterie, dernière formation encore stationnée outre-Rhin, et qui faisait partie de la symbolique mais peu utile brigade franco-allemande. Berlin a «déploré». Le 3 décembre, le ministère français de la Défense décidait, pour succéder au Milan franco-allemand des années 1970, de commander des missiles anti-chars français pour 400 millions d’euros. Le mal n’est pas grand. Les armes seront construites par MBDA, une entreprise européenne intégrée. Certes, le couple franco-allemand n’est plus ce qu’il était. En revanche, la coopération franco-britannique est vigoureuse. Les deux pays sont intervenus ensemble en Libye. Les Britanniques viennent en France(4) simuler leurs essais nucléaires. On en parle peu, car c’est secret, mais Londres et Paris coopèrent dans le domaine du nucléaire militaire et des patrouilles de SNLE(5).
Au Mali, en RCA, Paris a souvent donné l’impression de faire cavalier seul. C’est qu’il fallait décider vite, ce dont les Européens ne sont pas coutumiers. Mais au Mali, d’autres Européens ont rejoint. Cela peut se produire aussi en RCA, surtout si l’opération dure plus que prévu, trois ans peut-être, et exige des effectifs supplémentaires éventuels, jusqu’à 5.000 militaires français au total(6).
Depuis 1947, l’Europe progresse à petits pas. Spécialement en matière de défense! A l’évidence, la paix, l’absence de menace constituent des handicaps. Les Européens ont choisi de faire profil bas. Peu leur chaut que «le Vieux continent avance vers son déclassement stratégique», comme le regrette un quotidien français(7).
Il manque, en tout cas, à l’Europe un projet stratégique. Ne pas s’armer, ne pas s’unir, accepter la tutelle des Etats-Unis, pourquoi pas?  Encore faudrait-il expliquer aux électeurs le bien-fondé d’un pareil choix. L’Europe ne saurait se passer d’une charte où ses intérêts seront définis et d’où découleront choix, décisions, budgets, organisation… Cela suppose de concilier la prédilection de Londres pour l’Amérique du Nord, les orientations allemande et polonaise vers l’est du continent, les inclinations méditerranéennes des Etats du Sud, le tropisme français pour l’Afrique. Tout un programme et qui suppose du temps! Après s’être tant combattu, les Etats membres de l’Union européenne doivent réfléchir ensemble à l’avenir. A eux de décider s’ils veulent faire, ou non, du Vieux continent, un pôle majeur, nécessaire au bon équilibre de la planète.

«L’Europe de la défense, encore et toujours une grande illusion» (extraits)

… «LES sommets européens sont un cimetière de projets militaires. En décembre 1999, un Conseil européen se tenait à Helsinki (Finlande). Tirant les leçons de la guerre du Kosovo, l’UE décidait alors de se doter à l’horizon 2003 d’une «force de réaction rapide de 60.000 hommess». Que croyez-vous qu’il advint? Rien. L’UE inventa alors des «groupements tactique » de 1.500 hommes, sur la base de contributions nationales. Officiellement, ils ont une «pleine capacité opérationnelle» depuis 2007. Bravo ! Sauf qu’ils n’ont jamais été utilisés…
…Si l’UE a tant de mal à se doter d’une défense commune, c’est pour deux raisons principales: son code génétique et les faibles moyens que ses membres consacrent à leurs armées. L’UE qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2012, est née après 1945 d’une idée simple: en finir avec les guerres, miser sur le droit et le marché. Voilà qui ne prédispose pas à devenir une grande puissance militaire. D’autant que ce projet pacifique n’a pu réussir que grâce à la Pax Americana: c’est la paix garantie par les Etats-Unis qui a été à l’origine du processus d’unification. Et non, l’Europe qui aurait accouché de la paix…».

Jean-Dominique Merchet, L’Opinion, 20 décembre 2013, auteur de «Défense européenne, la grande illusion», Paris, Larousse, 2009

(1) Le 1er décembre 2009
(2) Il = le Conseil européen
(3) Les Etats-Unis se désengagent d’Europe pour se tourner vers l’Asie. Ils n’auront bientôt plus que 30.000 hommes sur le Vieux continent, contre 100.000 au temps de la guerre froide.
(4) Au Valduc, en Côte d’or
(5)  SNLE pour Sous marin Nucléaire Lance Engins
(6) Voir l’interview du général Vincent Desportes, «A moins de 5.000 hommes, on n’y arrivera pas», Le  Journal du Dimanche, 29 décembre 2013
(7) I. Lasserre, Le Figaro, 20 décembre 2013

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