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    Chronique

    Benkirane 2013: Postures et discours sur la réforme
    Par le Pr. Mustapha SEHIMI

    Par L'Economiste | Edition N°:4183 Le 31/12/2013 | Partager

    Mustapha Sehimi est professeur de droit, politologue et avocat au barreau de Casablanca

    S’il faut bien sacrifier à l’exercice convenu du bilan du gouvernement au terme de cette année, on pourrait résumer ceci avec cette formule «Décevant, insuffisant, doit mieux faire». Abdelilah Benkirane ne peut, lui, que récuser cette appréciation sur la base d’une rhétorique rodée dont la dernière illustration a été son intervention, mercredi dernier, devant la Chambre des conseillers, dans le cadre de la séance mensuelle prescrite par la Constitution (art. 100, al. 3).
    Les réformes? Exception faite notamment de certaines mesures – comme la revalorisation du minimum de la retraite de 600 à 1.000 DH, le doublement du fonds de cohésion sociale à hauteur de      2 milliards de DH et l’indexation des hydrocarbures – il est difficile de mentionner de grands chantiers pourtant en instance: Caisse de compensation, régime des retraites, régionalisation, justice, éducation, fiscalité,...
    Pourquoi une telle situation s’apparentant à ce qu’il faut bien appeler une mal gouvernance? Impréparation à la gestion publique alors que tout un discours prétendait le contraire; il se voulait l’expression d’une alternative adossée  pratiquement à un contre-programme disqualifiant au passage  le bilan des autres cabinets? Déficit de compétences de niveau ministériel? Ou encore difficulté rédhibitoire à «penser» le changement sur la base d’un processus décliné autour de priorités, de séquences conjuguées aux conditions et modalités de sa mise en œuvre? Fort pourtant de sa  légitimité électorale actée par tous, le chef de gouvernement n’a pas réussi à prolonger la dynamique de l’année 2011 et à s’y insérer. Par commodité ou par rigidité, il a mis en avant – lui et ses ministres PJD – des thèmes davantage éligibles à des mots d’ordre de son parti qu’à des questions liées à la traduction des réformes annoncées dans le programme gouvernemental voté, voici deux ans. Il a ainsi remis au premier plan des brûlots sur les “valeurs”  –  tourisme, culture, droits de la femme, contenu de l’audiovisuel public,... – prolongeant pratiquement la campagne électorale...
    Cette mal gouvernance s’est également répliquée dans ses rapports avec ses alliés de la majorité, en particulier avec la formation istiqlalienne dirigée depuis septembre 2012 par Hamid Chabat. Celui-ci a demandé finalement peu: un changement des ministres de son parti, une feuille de route précise des réformes, un infléchissement de la politique économique (plans sectoriels, priorité aux activités génératrices de devises) et une  meilleure coordination de la majorité. De telles revendications étaient-elles  tellement  irrecevables?
    Remanié le 10 octobre dernier, le cabinet présente au moins trois traits. Le premier c’est que du fait de ce calendrier bien  tardif, il n’a pas pu infléchir dans le sens attendu les orientations du projet de loi de Finances pour 2014. Il lui fallait en effet déposer ce texte au Parlement avant le délai du 20 octobre; et donc le PLF 2014 n’a pu être préparé, durant neuf mois, que par un cabinet en crise, réduit peu ou prou à l’expédition des affaires courantes. Si bien qu’il a dû subir et gérer les contraintes financières et économiques. Le deuxième trait regarde la nouvelle structure gouvernementale marquée en particulier par la représentation avantageuse du RNI – avec huit départements – et sa prise en charge de deux secteurs clés: celui du pôle économique et celui des relations avec l’extérieur. Dans ce montage, le PJD se voit astreint à un champ de subsidiarité tranchant avec la haute main qu’il avait au départ.

    Au total, l’année 2013 a prolongé l’attentisme
    avec des effets d’annonce et un discours sur la réforme embrassant tous les grands dossiers. Elle n’a pas permis
    l’accélération dans l’opérationnalisation de la Constitution puisque dix-huit lois organiques et des centaines de
    textes d’application n’ont pas encore vu le jour

    Enfin, le dernier trait n’est pas le moins intéressant: le repositionnement du statut et du rôle du chef de gouvernement. Alors que sa communication était débordante et même envahissante auparavant, elle n’est plus qu’a minima aujourd’hui. Il s’est imposé – à son corps défendant ? – pratiquement le mutisme sauf lorsqu’il doit remplir, par exemple, une obligation constitutionnelle comme pour la séance mensuelle au Parlement. Il ne multiplie plus les foucades et les imprécations tous azimuts. Il n’invoque plus “la volonté de Dieu, le choix du peuple et le soutien du Roi” pour faire mousser son statut de chef de gouvernement. Il veille à faire respecter cette règle de discrétion aux ministres de son parti. Mais dans le même temps, il a infléchi son discours  – en Conseil de gouvernement ou dans les instances de son parti – dans un sens bien particulier: celui de l’application des orientations et des décisions du Roi. Ce qui rappelle, au passage, ce qu’avait dit son prédécesseur, Abbas El Fassi, le 15 octobre 2007 après sa nomination, à sa  sortie du Méchouar: «Mon programme c’est l’application des orientations de SM le Roi». Climat…
    Le chef de gouvernement se veut désormais gestionnaire, responsable d’un cabinet et plus tellement celui de son parti. Ce qui lui impose d’arriver à contenir les siens, tant au secrétariat général qu’au conseil national où de manière récurrente trois griefs au moins lui sont adressés: la médiocrité du bilan de son action, la perte d’identité du PJD et le compromis fait avec le RNI de Salaheddine Mezouar voué aux gémonies depuis janvier 2012. Face à ces critiques attisées par tout un courant de surcroît cristallisé autour de l’éviction de Saadeddine El Othmani du gouvernement, Abdelilah Benkirane plaide le poids des réalités. Dans des déclarations remarquées à des journaux français, voici quelques mois, il a fait son autocritique quant à ses prétentions à changer la société. Dans cette même ligne, il ne fait plus référence au clivage qu’il avait mis en avant entre, d’un côté, son parti engagé dans les réformes et, de l’autre, les conservateurs qui y étaient opposés, traités à l’occasion de «crocodiles» et de «démons»... Pas davantage, il n’incrimine plus – ou moins bruyamment  – des lobbies et certains cercles du pouvoir. Il s’échine ainsi à conforter la vocation gouvernementale du PJD; il entend mener à son terme son cabinet jusqu’à la fin de la législature normalement prévue en 2016. Et même au-delà…
    Au total, l’année 2013 a prolongé l’attentisme avec des effets d’annonce et un discours sur la réforme embrassant tous les grands dossiers. Elle n’a pas permis l’accélération dans l’opérationnalisation de la Constitution puisque dix-huit lois organiques et des centaines de textes d’application n’ont pas encore vu le jour. Elle n’a pas conduit davantage à raviver la démocratie participative à telle enseigne, que le dialogue social est en panne et que la concertation avec l’opposition est inexistante. A n’en pas douter, une autre forme de gouvernance s’imposera en 2014, marquée du sceau du lancement des réformes, des arbitrages à opérer et des décisions à prendre. Tout cela sera imposé, sous le poids des exigences de la rigueur et forcément d’un certain coût politique et électoral mâtiné d’impopularité...

    Qui perd gagne...

    Le remaniement du gouvernement du 10 octobre dernier a-t-il redistribué les cartes? Et dans quel sens? Assurément, c’est un échec d’Abdelilah Benkirane et de son parti, le PJD. La majorité de départ n’a pas été maintenue, un an à peine après sa mise sur pied. De surcroît, elle n’a pu être sauvée qu’en sollicitant le RNI et son président, Salaheddine Mezouar, adversaire déclaré et postulant à la direction du cabinet avant le scrutin législatif du 25 novembre 2011. Cet ajustement imposé a été une correction précisément des résultats de ces urnes puisqu’il a réduit le PJD à quêter la participation de cette formation sauf à retourner aux urnes.
    Un autre recadrage s’est également opéré au niveau de l’opposition. Limitée au départ à l’USFP, au PAM et à l’UC, elle est désormais renforcée par la formation istiqlalienne de Hamid Chabat. Celle-ci et l’USFP de Driss  Lachgar se sont rapidement  rapprochées jusqu’à une plateforme référentielle, de nature programmatique mais aussi organique (coordination, actions communes,...). Une normalisation accélérée donc qui avait été contrariée par la participation du PI au cabinet Benkirane en janvier  2012.
    Mais un autre fait tout aussi qualitatif n’est pas peut-être suffisamment mis en relief: celui du «nouveau» statut du PAM. Pratiquement mis en quarantaine par le passé, le voilà qui est partie prenante dans l’opposition au côté du PI et de l’USFP – surtout – et de l’UC. Des amendements communs aux quatre partis ont été présentés lors de la discussion budgétaire. La formation de Mustapha Bakkoury est ainsi légitimée, à part entière, par deux grands partis héritiers du mouvement national.
    Le RNI, lui, a-t-il fait fausse route en rejoignant une majorité soutenant le leader PJD? Il reste toujours  proche  du projet de société des partis d’opposition, celui – là même des trois précédents gouvernements depuis 1998 à 2011. Mais à terme, il ne manquera pas d’invoquer sous le couvert de l’intérêt national le bien-fondé de sa participation et des réformes – au moins économiques – à l’ordre du jour de cette seconde moitié législature.

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