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Tribune

Le souk politico-immobilier de Taourirt(1)
Par le Pr Ahmed Azirar, Professeur universitaire

Par L'Economiste | Edition N°:4083 Le 26/07/2013 | Partager

DANS les années 70 du siècle dernier, longtemps avant que Taourirt n’ait été érigée en préfecture, le gouverneur, alors en poste à la tête de la province d’Oujda dont dépendait le cercle de Taourirt, faisait sa première (et dernière visite) au «village*». Il voulait se rendre compte, sur place, de l’état des services à la population et essayer de trouver des solutions à quelques-uns des nombreux problèmes dont il était assailli. Visiblement, il était animé de bonnes intentions, surtout que c’était la première fois qu’un gouverneur visitait «officiellement» Taourirt.
Le long cérémonial d’accueil terminé, le gouverneur s’installe dans une salle de réunion de la commune, dont, pour la circonstance, l’extérieur a été fraîchement badigeonné à la chaux locale et l’intérieur, laborieusement embelli. Etaient assis, en bonnes places,  les représentants des autorités locales, à leur tête le super-caid, des administrations techniques provinciales, les « élus » (pour la période, les guillemets étaient très mérités), et quelques omniprésentes notabilités « urbaines » et rurales. Tout le monde attendait en fait, avec impatience,  la dernière partie du programme qui  prévoyait, après cette réunion, le traditionnel méchoui, qu’offrait une notabilité de service sur les rives de oued Za. Le mouton de la région, de race « Béni Guil »,  est très apprécié pour sa viande unique, tendre et  aromatisée aux plantes médicinales (thym, romarin…), dont l’ovin se nourrissait  à l’air libre et dont la région regorgeait.
Mais, à peine le gouverneur eût-il fini son discours d’ouverture, qu’un doigt  se levât, demandant la parole. Dans le contexte de l’époque, qu’un « élu » se donne la liberté de demander la parole de son propre chef, était une initiative très osée, voire une provocation, qui pouvait même prêter à conséquences. Mais dans le cas d’espèce, on se dît, soit l’élu était en accointance avec le gouverneur, soit il avait quelque chose de sérieux, voire grave, à dire.  D’habitude, ce sont d’abord les autorités qui parlent. Elles sont suivies des autres responsables administratifs et techniques. Et si c’est vraiment nécessaire, et que le temps le permettait, alors le gouverneur pouvait demander à un élu, ou une notabilité, toujours soigneusement choisis, de dire un mot. Et ce mot était, en général, une rhétorique habituelle : des remerciements très dévoués à l’autorité et de francs satisfécits au nom de toute la population, très heureuse de cette visite  du haut responsable et de toutes les visites qui suivront et qui induiront des bienfaits pour elle et ses enfants. Tout,  sauf la  véritable réalité de la pauvreté extrême, l’exode rural, la sécheresse continue, le manque de traitement pour l’élevage, l’absence d’infrastructures routières, sanitaires et scolaires,  du désordre urbanistique extrême, dont les preuves tangibles restent très visibles jusqu’à présent... les problèmes criards de l’époque, quoi!
«Fichez-moi la paix, vous et votre souk»
Autorisé à parler, l’élu audacieux allait  poser, sans détours, le… problème. Celui dont tout le gotha de Taourirt  parlait en sourdine: le souk. Oui, le souk**. Car on avait fait courir une rumeur, comme quoi le gouverneur, conseillé par ses relais, autorités et quelques «élus» locaux, voulait faire entériner la décision de déplacer le souk de son emplacement actuel à «Blan El Handia», vers l’extrême entrée sud de la ville (route de Debdou***). Ainsi, le problème  fût crûment lancé à la figure de la plus haute autorité de toute la région de l’Oriental. Commence alors un brouhaha sans fin. Des avis «pour» ; des avis «contre»; d’autres «pour et contre » et d’autres encore «contre et pour» ; «pour, mais» ; «contre, sauf si»… patati patata. Jamais un gouverneur de cette époque n’a fait montre d’autant de patience et de sang-froid. Jusqu’au moment où en chœur, deux rangées se sont constituées pour se crier très fort, face-à-face: «pour»; «contre» ; «pour»; «contre»… avant d’en venir carrément aux mains. Là, le gouverneur, excédé, tapât fort sur la table, rompit son flegme et cria à la figure des deux camps belligérants: «Fichez-moi la paix, vous et votre souk». Il quittât précipitamment la salle, suivi de son escorte, direction Oujda, à 110 km de là, le méchoui n’ayant pas été honoré! Quant aux problèmes de la population, y compris le souk, ils attendront. Et le souk aussi!
Sachez monsieur le gouverneur, si vous êtes encore en vie, que le «problème» de ce  fameux souk, rebaptisé entre-temps «Souk Al Qods»,  incendié et reconstruit d’une manière qui est loin de faire l’unanimité, reste encore posé, près de  40 ans plus tard,  et en termes cette fois-ci plus graves. A croire que c’est le projet du siècle de Taourirt!
Sachez aussi qu’il faudra perdre davantage de  temps pour que ce souk puisse enfin servir (lui et l’autre marché, retapé depuis 5 ans et resté, mystérieusement, fermé),  le temps que le bazar politico-immobilier de Taourirt soit assaini!
En attendant, des richesses continuent à se construire moyennant des hectares indûment soutirés à l’Etat marocain et au détriment de l’esthétique de l’urbanisme, du développement de la région et de sa population, et d’un millier de commerçants condamnés au chômage, parce qu’ils sont, soit incapables de payer le prix des magasins privés que ces nouveaux riches du bazar leur «offrent» en rechange, soit ils restent opposés à l’idée d’émigrer vers  l’entrée de la ville loin des clients, en absence de transport urbain, et pour le seul but, inavoué, de relever le prix du m² dans cette zone, que ces mêmes spéculateurs se sont octroyés gratuitement ou presque. L’espoir que la dernière visite royale a ranimé dans les cœurs, en ayant inauguré un projet d’envergure nationale, et beaucoup d’autres projets importants, ne doit pas être éteint par les agissements d’une connivence politico-immobilière dont tout le monde parle de longue date.

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*Ancienne appellation, restée usuelle jusqu’aux années 1980, pour nommer le centre-ville de Taourirt. Ce village, que ses anciens se plaisaient à appeler… «le petit Paris»!, était l’œuvre des architectes «art moderne» de Lyautey,  comme d’autres centres villes du pays (Petit Jean, actuel Sidi Kacem, etc.).
**Le souk de Taourirt est l’un des «top 5» souks historiques du Maroc, célèbre depuis des siècles, à côté de ceux de Ben Guerir, Berguent, Khénifra…, et ce, comme en témoigne nombre d’auteurs, dont le géographe français J.-F. Troin, dans son ouvrage de référence: «Les Souks marocains. Marchés ruraux et organisation de l’espace dans la moitié nord du Maroc».
*** Du nom de cette commune rurale, nichée à 50 km au sud de Taourirt, sur le prolongement des montagnes de l’Atlas, et qui abritait jusqu’à la fin des années 1960 encore, une forte communauté marocaine d’obédience juive, émigrée depuis vers d’autres villes du Maroc, France, Canada et Palestine.

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(1) La polémique autour du recasement des commerçants du souk de Taourirt a fait l’objet d’un article dans L’Economiste du 24 juillet.

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