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    Chronique

    Comment enseigner la religion dans nos écoles?
    Par Abderrahmane Lahlou

    Par L'Economiste | Edition N°:4081 Le 24/07/2013 | Partager

    Après une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises

    Le mois de Ramadan est propice pour réfléchir aux questions spirituelles. Source de sérénité, de civisme et d’engagement pour les uns, source d’entrave aux libertés individuelles et collectives et de terrorisme potentiel pour les autres, la religion est au centre d’un débat de fond dans nos sociétés arabo-musulmanes, à forte imprégnation religieuse. La religion est appréhendée différemment par les divers protagonistes. Il faut en réduire la portée sur les individus et la société, pensent les modernistes. Il faut la séparer des affaires de l’Etat et de la société, disent les laïcs. Il faut considérer sa présence  à tous les niveaux de la vie individuelle, collective et sociétale, affirment les islamistes. Il faut en faire la principale source de juridiction, clament les salafistes. Devant cette pluralité de visions, quelle place la religion doit-elle avoir à l’école, comme premier espace où s’acquièrent les apprentissages et où se forgent la culture et les valeurs qu’elle véhicule? 
    La religion, nous la vivons tous à des degrés divers, sans savoir vraiment la définir. Sur le plan linguistique, elle fait référence dans les langues latines au sens du lien (Religar), et dans les langues arabe et hébraïque au sens de la redevabilité. Sur le plan sémantique, les religions monothéistes s’accordent à la définir comme un système en quatre composantes: la croyance, le culte, la législation et la manière de vivre. Si les deux premières composantes sont les fondements métaphysiques, les deux autres en constituent les déclinaisons temporelles, mais elles ont, dans leur ensemble, fait l’objet de révélation. Dans notre contexte, l’apprentissage de ces quatre composantes passe par l’enseignement, et ce, autant pour la croyance en un Dieu unique, en ses anges, ses livres révélés, ses Prophètes envoyés, le jour du jugement dernier et le destin, que pour le culte avec ses cinq piliers, ou pour les règles communautaires de  la vie sociale et économique, ou encore pour la manière de vivre ses obligations envers  l’autre, et envers son corps et sa santé. Toutefois, si la croyance et le culte s’apprennent à l’échelle cognitive, les règles communautaires et le style de vie s’apprennent aussi, certes, mais n’ont de valeur que si elles se transmettent socialement  et deviennent patrimoine commun.

    La religion dans notre
    curriculum scolaire

    Notre curriculum national intègre l’éducation islamique dans ses programmes de la première année du cycle primaire à l’année du baccalauréat régional. Les instructions officielles s’inspirent de la Charte nationale de l’éducation et de la formation, ainsi que du livre blanc qui a consacré la révision des curricula, bien que non suivie de mise en place. L’enseignement de la religion dans les programmes nationaux évolue d’un niveau d’enseignement à l’autre. Il passe de la pratique rituelle de base dans les premiers niveaux aux composantes du credo de la foi, aux règles de comportement civique, aux commandements de la charia, puis enfin aux questions philosophiques, socioéconomiques  et épistémologiques en première année du baccalauréat. Durant tout le processus, l’enseignement est émaillé d’exercices de mémorisation et exégèse d’extraits du Coran, qui sont plus ou moins adaptés à l’âge des enfants du niveau concerné, ainsi que de commentaires des traditions du Prophète.
    Quant aux livres d’instruction islamique utilisés par les enseignants, il fut un temps, alors qu’il n’y avait qu’un livre unique pour tout le Royaume, où leurs contenus étaient empreints de messages rétrogrades, reflétant la culture traditionnelle du siècle dernier, parfois en contradiction avec les acquis de l’ouverture, des droits humains et de la modernité, lesquels étaient eux-mêmes véhiculés par ailleurs dans d’autres matières comme l’éducation à la citoyenneté. Fort heureusement, l’avènement de la diversification de manuels scolaires, élaborés par des équipes d’éducateurs sur la base d’un cahier des charges s’est accompagné de l’apurement des manuels scolaires de ce genre de représentations.

    La qualité de l’enseignant
    avant tout

    Toutefois, l’outil de base étant correct, comment la religion est-elle réellement enseignée dans les classes à nos enfants? Ceci nous ramène à la grande et classique question de la qualité de l’enseignant, de sa culture et de l’environnement social dans lequel il évolue. On enseigne ce qu’on est, plus que ce que l’on sait. Ce qui relativise beaucoup le rôle des manuels scolaires.
    En d’autres termes, l’extension de la culture religieuse modérée et constructive parmi la population lettrée, et donc parmi les enseignants, conduira à une transmission positive de ces savoirs et postures vis-à-vis de la religion. Inversement, toute prolifération de la pensée extrémiste et des visions rétrogrades de la religion dans ces milieux, fait encourir le risque de la reproduction de ces schémas chez les jeunes scolarisés. Voici un éloquent exemple de l’interaction entre l’école et la société. La société fait l’école avant que l’école ne fasse la société.
    Autant que tous les enseignants, sinon plus, les enseignants d’éducation islamique devraient bénéficier d’une attention particulière de la part du ministère, en association avec le ministère des Affaires islamiques, lequel a développé une certaine expérience dans la sensibilisation des imams et prédicateurs à l’adoption du  discours modéré. Notons qu’en la matière, un enseignant est beaucoup plus influent qu’un imam, en ce qu’il côtoie l’élève, interagit avec lui et évalue ses apprentissages, et qu’il s’adresse, d’autre part à un sujet plus vulnérable, compte tenu de son âge. Un autre acteur de taille dans cette mission de sensibilisation serait la société civile. Le rôle des associations d’enseignants de la matière pour l’orientation positive des enseignements de la religion doit être plus actif et disposer de plus de moyens.

    Moins de religion ou mieux
    de religion?

    En 2006, la commission chargée de la révision des programmes d’éducation nationale avait fait circuler la proposition d’arrêter l’instruction islamique au collège, avançant l’argument qu’il n’était pas concevable pour un élève de continuer à apprendre la religion jusqu’à la fin de sa scolarité.
    La recommandation ne fut pas retenue à l’époque. Avec le recul, aurait-il été judicieux, au nom de la modernité et de la lutte contre l’extrémisme, d’arrêter les enseignements de la religion à un âge où l’élève n’est capable d’assimiler que les textes et données brutes, sans en comprendre le sens et la portée? Ce qui conduirait à le laisser en faire l’interprétation personnelle en dehors de l’école, avec tous les risques que cela comporte?  Pour combattre les dérives que produisent les mauvaises interprétations de l’Islam dans la société, ce n’est pas moins de religion qu’il faut dans les écoles, mais mieux de religion. Les programmes actuels de la fin du collège et du lycée correspondent tout à fait à cette phase de maturation éducative où l’on peut faire réfléchir l’élève au sens civique des enseignements religieux, à leur rôle civilisateur, à l’importance du dialogue et de la tolérance, et le prévenir de la violence comportementale, du fanatisme intellectuel et d’autres dérives comme la misogynie ou le racisme. Autant de maux que les éducateurs ont beaucoup de mal à endiguer, faute de croyance en des valeurs culturelles partagées, non seulement dans l’espace scolaire, mais aussi au niveau de la société.

     

    A l’épreuve de deux sortes de dérapage

    L’enseignement de la religion dans les écoles est à l’épreuve de deux sortes de dérapage, par excès et par défaut. L’excès consiste en une focalisation des apprentissages sur la dimension religieuse, en en faisant un champ de repli identitaire, conduisant au rejet de l’autre, au déphasage social et au déficit d’intégration et de créativité. Quant au défaut, il se révèle généralement dans l’enseignement littéral et non fonctionnel de la matière, qui conduit à un appauvrissement de la discipline au point de la caricature, ce qui réduit son attractivité et débouche sur le désintérêt, voire le mépris par les élèves. Le défi est aujourd’hui de taille. Soit l’on réhabilite l’enseignement de la religion dans l’esprit d’en faire un véritable outil de sociabilisation, une source d’épanouissement individuel et un levier de mobilisation des intelligences, soit l’on laisse faire et on laisse aller, au double risque de dévoyer l’identité des Marocains, ou de faire le lit de l’extrémisme, qu’il soit fanatique ou laïc. L’école n’est-elle pas le lieu de construction des phénomènes sociaux en même temps que de leur reproduction?

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