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    Chronique Militaire

    L’avenir assombri des généraux égyptiens
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:4076 Le 17/07/2013 | Partager

    Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

    Mieux vaut laisser aux spécialistes le soin de décider si la destitution de Mohamed Morsi  relève d’un coup   d’Etat ou d’un soulèvement populaire. L’Egypte, eu égard à sa géographie, sa population, son économie, a  besoin de la stabilité que peut lui assurer un pouvoir fort et centralisé. L’histoire en témoigne. Les pharaons ont bâti leur empire en appliquant ce modèle. Puis les occupants étrangers les ont imités, instituant une autorité centrale appuyée sur la force. En 1952, Nasser, en renversant la monarchie, a fondé l’Etat égyptien moderne, fort d’un chef à sa tête et d’une armée pour l’appuyer.
    La conformité d’un régime aux critères démocratiques occidentaux est un indicateur de stabilité arbitraire pour nombre d’Etats moyen-orientaux, Egypte comprise. Dans une région dont l’Occident et plus spécialement les Etats-Unis tendent à se désengager, la stabilité est la clé. Quand ils ont déposé Morsi, les généraux égyptiens ont implicitement garanti au monde, Occidentaux en tête, le maintien de ce que ceux-ci considèrent comme l’essentiel, la paix avec Israël et la liberté d’emprunter le canal de Suez. Le reste, c’est-à-dire la manière dont fonctionne l’Egypte, ne concerne que les Egyptiens eux-mêmes, pourvu que l’ordre continue d’être maintenu sous le contrôle de l’armée.
    Or les derniers évènements représentent un dangereux précédent pour les militaires et pour la façon de diriger l’Egypte. Depuis les émeutes de 2011 qui ont chassé Moubarak, le peuple a fait de ces protestations bruyamment exprimées un procédé ordinaire de renversement du pouvoir. Même si l’armée demeure l’arbitre, sa position, de révolte en révolte, devient moins favorable, tandis que les contraintes économiques, sociales, politiques s’accumulent.
    Les 18 mois de régime militaire qui ont suivi la chute de Moubarak ont placé les généraux en compétition avec de jeunes mouvements jusqu’à culminer par des manifestations de grande ampleur, comme celles de janvier 2012 où le peuple a exigé des élections. Celles-ci ont amené au pouvoir Morsi et les Frères musulmans.  Quand, début 2013, les forces de police se sont jointes aux émeutiers de Port Saïd, l’armée a dû intervenir. C’était là un nouvel avatar de son implication directe après un demi-siècle de gestion indirecte des affaires de l’Etat.
    Morsi déposé, l’armée a voulu concilier des sensibilités divergentes, tout en veillant à sauvegarder ses privilèges (voir encadré). Cependant, le processus démocratique qui avait conduit Morsi au sommet n’a pas permis de garder sous contrôle les groupes politiques qui s’étaient multipliés sitôt Moubarak destitué. Si les protestations islamistes à l’encontre des généraux signifient quelque chose, c’est que ces officiers vont avoir du mal à gérer cette culture de protestation en train de prospérer sur les bords du Nil. Des militaires affolés et un peuple rétif ne feront pas bon ménage avec la nécessaire stabilité du pays dont la gestion sera forcément difficile si l’on tient compte aussi d’une situation géostratégique, somme toute peu favorable.

    Des réalités d’une géostratégie contraignante

    Les frontières de l’Egypte sont artificielles, tracées par les Européens au travers de déserts sans relief. Contrairement à ses voisins, la population est homogène et le pays dispose d’un cœur géographique utile et bien défini : le Nil et sa vallée. Pour autant, tout n’est pas parfait.
    Le terrain est âpre et les infrastructures, coûteuses à créer. La vie dans la vallée est possible mais exige beaucoup de travail et d’organisation, une irrigation soignée, un système élaboré de répartition des semences et du blé pour qu’ils soient présents partout dans le pays. Cela est inséparable d’une autorité centralisée. Depuis cinquante ans, l’armée égyptienne tient le rôle confortable des occupants de naguère, mais doit s’inquiéter de voir la population s’accroître, énorme contrainte eu égard aux ressources limitées du pays.
    Le vrai défi pour les militaires est de savoir s’ils pourront garder le monopole de l’autorité. De même que les Frères musulmans d’Egypte ont créé des émules en Jordanie, Algérie, Tunisie, Turquie, les généraux égyptiens ont inspiré, d’Algérie en Irak, des régimes où les gouvernements civils sont ou ont été soutenus par l’armée. Ces derniers temps, cependant, ce système semble dépassé : Saddam Hussein a été chassé, le régime baasiste syrien affronte une insurrection, l’armée algérienne a perdu le monopole du pouvoir. En Egypte, le contrôle de l’Etat par l’armée apparaîtra bientôt comme une anomalie. Confronté au mécontentement de la population et à ses aspirations politiques, les généraux vont devoir, ou bien lâcher du lest, comme l’ont fait les militaires algériens ou turcs, ou résister et prendre le risque d’être renversés,  tels les baasistes syriens ou irakiens.
    Des décennies durant, le système politique égyptien dominé par les militaires est demeuré peu contesté. Encore aujourd’hui, l’armée est l’institution la plus puissante du pays, mais son influence décline. L’instabilité du pays depuis 2011 a contraint les généraux à ne plus s’abriter, pour tirer les ficelles du pouvoir, derrière un grand parti national; comme celui-ci n’existe plus, une implication plus directe de leur part est inévitable.
    L’opposition en Egypte applaudit l’armée pour la part qu’elle a prise dans la déposition de Mohamed Morsi. Toutefois, les 18 mois de sa gestion postMoubarak montrent combien l’opinion peut être versatile. Le discours très méfiant à l’encontre des militaires prononcé par Morsi, quand il a refusé de céder à leurs exigences, eut été impensable il y a dix ans. De plus, avec des Frères musulmans rejetés dans l’opposition, l’armée va trouver sur son chemin des gens organisés et déterminés à se poser en rivaux des généraux. L’âge d’orde ces personnages étoilés paraît terminé dès lors que les problèmes économiques et énergétiques du pays comme ceux touchant à sa sécurité alimentaire vont s’aggravant.
    Les militaires n’ont pas su rétablir leur position avant que prolifèrent des partis politiques indépendants et naisse une culture de contestation systématique. Le consentement des officiers aux exigences populaires, bien que conforme à leur volonté de miner l’influence des Frères musulmans, s’est effectué au prix, très lourd, de la légitimation de la protestation en tant qu’outil politique normal. Bientôt, les décisions des militaires seront contestées.
    L’expérience égyptienne de démocratisation laisse l’Etat le plus peuplé et son armée la plus puissante du monde arabe, aux prises avec une contestation de leur autorité sans précédent dans l’histoire récente du pays. Au moment où les Frères musulmans et les partisans du processus démocratique rivalisent pour affaiblir la mainmise de l’armée sur le pouvoir d’Etat, la stabilité de l’Egypte, sans doute aussi celle de la région, sera de plus en plus sujette à caution.

    Une armée prospère

    …«Les militaires se sont garantis, sous le mandat de Morsi, la même impunité judiciaire et la même autonomie budgétaire que celles dont ils jouissaient sous Moubarak»;
    «L’armée égyptienne n’est pas seulement la seule institution encore fonctionnelle du pays, c’est-à-dire un corps où les ordres sont appliqués et la chaîne hiérarchique respectée, elle est aussi la principale entreprise d’Egypte. Mais à son propre profit, bien plus que celui du pays. Elle est en effet la première productrice de pain, la principale entreprise de travaux publics, ses usines fabriquent de la confiture, des vêtements et toutes sortes de biens de consommation courante. Son budget, dont l’aide annuelle américaine de 1,3 milliard de dollars depuis 1979, échappe à tout contrôle parlementaire et même gouvernemental. Ses officiers vivent dans des quartiers réservés et confortables…»
    … «La paix avec Israël et la participation à la coalition occidentale lors de la guerre du Golfe, pourtant très impopulaires parmi les Egyptiens, n’ont pas écorné l’aura d’une armée dont l’essentiel des efforts sont tournés vers la conquête de l’opinion intérieure plutôt que vers la défense contre les menaces extérieures.
    C’était probablement le but recherché par les stratèges de Washington, qui ont dépensé plus de 30 milliards de dollars en trois décennies en Egypte : que l’armée utilise ses centaines de chars Abrams pour canaliser les manifestations et ses stages de pilotages pour dessiner des cœurs dans le ciel du Caire».
    in «L’Armée, jalouse gardienne de l’avenir de l’Egypte», Christophe Ayad, Le Monde, 7-8 juillet 2013

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