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    L’Europe, l’Amérique et la crise de la soixantaine?
    Par Dominique MOÏSI

    Par L'Economiste | Edition N°:4064 Le 01/07/2013 | Partager

    Dominique Moisi est le fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Il est actuellement professeur invité au King’s College de Londres. Spécialiste des relations internationales et du Moyen-Orient, il est l’auteur de «La Géopolitique de l’émotion: comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde»

    «L’Europe est d’un ennui total; Dieu merci, pour vous comme pour nous», me confiait ce jour-là mon interlocuteur. «Aujourd’hui, les drames se jouent au Moyen-Orient, la croissance est à l’heure asiatique, l’espoir est en Afrique, et la proximité se noue entre États-Unis et Amérique latine. L’Europe ne figure nulle part dans ce tableau – elle est devenue le continent de l’oubli».
    Des remarques bien évidemment empreintes d’un soupçon de provocation et de beaucoup d’ironie. Il y a quelques années, ce porte-parole exerçait des fonctions importantes au sein de la diplomatie américaine; il est aujourd’hui l’une des personnalités clés de l’establishment new-yorkais. Cette provocation de sa part illustre par ailleurs une triste réalité, qu’il appartient aux Européens d’accepter et d’appréhender: l’Europe n’intéresse guère plus l’Amérique.
    L’élargissement de l’Union européenne depuis 2004 a pourtant fait suite à l’expansion de l’OTAN vers l’Est. Une donnée qui ne fait pourtant pas grande différence; après tout, l’Amérique ne perd-elle pas également tout intérêt dans l’OTAN, qui n’a livré qu’une prestation peu convaincante en Libye, et s’est piètrement illustrée en Afghanistan.
    Ce mois-ci, j’ai donné à Washington DC une conférence intitulée «La France de Hollande: un an après». La moyenne d’âge du public s’élevait à un âge bien supérieur au mien (et j’ai tout de même 66 ans). Les complexités de la politique française n’intéressent pas les jeunes américains – pourquoi d’ailleurs les intéresseraient-elles? Me serais-je prononcé devant un public plus jeune et plus nombreux si le sujet de mon intervention avait été «L’Allemagne d’Angela Merkel à la veille des prochaines élections»?
    Si les jeunes européens se rendent en Amérique en quête d’opportunités professionnelles et entrepreneuriales, l’Europe constitue pour la jeunesse américaine une simple destination touristique. Pour elle, l’Europe est un continent en phase de muséification – un lieu où il fait bon se rendre, mais pas entreprendre. Ce désintérêt à l’égard du Vieux continent n’a rien de nouveau, bien qu’il se soit accentué ces dernières années. Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe ne constitue plus la première ligne de défense des États-Unis. Et depuis la fin des conflits dans les Balkans, les problèmes de sécurité sur le continent n’existent plus (sauf à sa périphérie, comme en Géorgie, ou à considérer les menaces potentielles susceptibles d’émaner de régions voisines, et notamment du monde arabe).

    L’Europe revêt encore aujourd’hui une existence aux États-Unis,

    certes probablement davantage auprès de l’élite administrative

    et politique de Washington qu’au sein de l’univers new-yorkais

    de la finance et des affaires

    Bien entendu, on aurait tort de mettre en avant de manière excessive un tel désenchantement, et de pousser trop loin l’auto-flagellation. L’Europe revêt encore aujourd’hui une existence aux États-Unis, certes probablement davantage auprès de l’élite administrative et politique de Washington qu’au sein de l’univers new-yorkais de la finance et des affaires, et cela malgré l’importance fondamentale des échanges commerciaux transatlantiques pour les deux économies.
    Mais l’intérêt des États-Unis réside-t-il dans l’Europe tout entière ou seulement dans certains de ses États? À Washington – comme à Pékin d’ailleurs – la tentation est forte et croissante d’appréhender l’Europe de manière bilatérale. L’Amérique du président Barack Obama, contrainte à la prudence en raison du coût des aventures militaires du pays en Irak et en Afghanistan, est ravie de pouvoir compter sur la tradition interventionniste de la Grande-Bretagne et de la France. De la Libye au Mali, la France et la Grande-Bretagne sont largement considérées comme le bras armé d’une Amérique de plus en plus réticente à faire intervenir ses propres troupes – voire ses propres armes. De même, pour le gouvernement américain comme pour les dirigeants chinois, l’Allemagne est devenue l’acteur économique clé de l’Europe.
    Bien évidemment, confrontée au défi économique chinois, l’Amérique serait heureuse de former un front uni – notamment sur les questions commerciales – auprès d’un continent qui constitue encore aujourd’hui la première puissance commerciale au monde. Quant à l’intérêt de l’Europe dans l’aboutissement de la proposition d’accord de libre-échange entre l’UE et les États-Unis, il est sans doute encore plus prononcé. Sans l’Amérique à ses côtés, l’Europe serait plus vulnérable face à l’avènement de la Chine que ne le serait l’Amérique sans l’UE.
    Ainsi, l’Amérique a bel et bien besoin de l’Europe, mais seulement de façon marginale. L’Europe, compte tenu de ses divisions actuelles et de l’écart qui se creuse entre ses économies du nord et celles du sud, a encore et toujours besoin de l’Amérique. En matière de sécurité, l’Europe serait bien esseulée sans les États-Unis, quelle que soit la nature de la menace.
    Bien évidemment, les révélations de l’ex-consultant de la NSA Edward Snowden sur la portée internationale et l’ampleur de la surveillance Internet et téléphonique menée par l’Amérique s’avère pour le moins déplaisante. Pour autant, la nature discutable des procédés employés par les États-Unis pour répondre à leurs préoccupations légitimes en matière de sécurité est certainement moins dommageable à long terme pour l’Europe que ne l’est l’espionnage industriel chinois. En effet, si l’Amérique prend quelques libertés avec la règle de droit, il reste encore un long chemin à la Chine avant de devenir un État où règne la primauté du droit.
    Au lendemain même des révélations de Snowden, le journal satirique français Le Canard Enchaîné publiait une colonne intitulée: «Pour une fois qu’Obama nous écoute». Les Européens devraient se réjouir – et se sentir soulagés – de ne plus constituer la première ligne de défense de l’Amérique. Mais s’ils veulent que les États-Unis les écoutent, il leur faudra avoir quelque chose à dire, et il leur appartiendra de s’exprimer d’une seule voix.

    Le mandarin, le nouveau français

    Beaucoup d’universitaires américains autrefois intéressés par le modèle social européen se sont depuis orientés vers d’autres travaux, ou ont pris leur retraite, ne laissant derrière eux aucune nouvelle génération à même de les remplacer. L’enseignement des langues vivantes européennes n’a plus la cote dans les établissements scolaires américains, à l’exception peut-être de l’espagnol. Le mandarin est dans une certaine mesure devenu le nouveau français, avec toutefois une différence majeure: la langue de Molière était un outil culturel, et non (ou du moins pas totalement) un instrument de réussite dans le monde des affaires.Traduit de l’anglais par Martin Morel

    Copyright: Project Syndicate, 2013.
    www.project-syndicate.org

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