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Tribune

Violence et innovation
Par Sami Mahroum

Par L'Economiste | Edition N°:4052 Le 13/06/2013 | Partager

Sami Mahroum est directeur du programme universitaire d’innovation et de politique à l’Insead

Dans le film britannique de 1940 intitulé Le Troisième Homme, le personnage Harry Lime a cette formule restée célèbre: «En Italie, pendant trente ans sous les Borgia, ils ont eu guerre, terreur, meurtres et massacres. Mais cette période a produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance». En Suisse, poursuit-il, «ils ont eu 500 ans d’amour fraternel, de démocratie et de paix, et qu’ont-ils produit? Le coucou!». Bien que l’idée selon laquelle innovation et créativité ne seraient possibles que dans un contexte de conflit soit quelque peu extrême – la Suisse étant d’ailleurs l’un des leaders mondiaux en matière d’innovation – Lime soulève ici un argument important. Si la paix, l’ordre et la stabilité politique sont très largement reconnus comme les conditions préalables essentielles de l’invention, de l’entrepreneuriat et du développement économique, de très nombreuses exceptions à cette règle ont été constatées – surtout s’agissant de créativité et d’innovation. Les États-Unis se positionnent régulièrement dans le top dix mondial en matière d’innovation, y compris selon l’Indice mondial d’innovation de l’Insead. En revanche, l’Indice mondial de paix place le pays de l’oncle Sam au 88e rang sur 153. De même, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, respectivement cinquième et sixième selon l’Indice d’innovation, ne se classent que 28e et 29e selon l’Indice de paix. À l’inverse, le Bhoutan, qui fait partie des 20 nations les plus pacifiques au monde, n’apparaît même pas dans les classements établis par les indices d’innovation.
Bien évidemment, lorsque crime, terrorisme, conflit et instabilité politique sont d’une telle ampleur que l’ordre public est inexistant, la créativité et l’innovation sont entravées. Mais certains États démontrent une résistance certaine à la violence et à l’instabilité généralisée.
Le Mexique et l’Afrique du Sud, malgré une criminalité manifeste et généralisée, présentent par exemple un haut niveau d’innovation (qui se mesure par le nombre de dépôts de brevets et d’enregistrement de marques). Lorsqu’entrent en considération les indicateurs en matière de terrorisme, le Liban, la Turquie, la Jordanie et Israël se démarquent en tant que pays fortement innovants. De la même manière que paix et stabilité n’engendrent pas systématiquement créativité et innovation, conflit et incertitude n’y font pas nécessairement obstacle. Bien que la paix, la stabilité politique et l’ordre civil soient des facteurs importants à considérer lors du choix d’un emplacement pour l’établissement à grande échelle d’un site de production ou de services à l’étranger, l’importance de ces facteurs est bien moindre lorsqu’il s’agit d’externaliser la créativité et de procéder aux investissements s’y rattachant. Les secteurs créatifs, tels que l’animation, l’art, le design et les logiciels – qui reposent principalement sur les compétences individuelles et sur le talent – ont en particulier tendance à mieux résister aux contextes de conflit que les autres.
Partant, les responsables politiques, les investisseurs, et les dirigeants d’affaires en quête d’idées révolutionnaires, de solutions de pointe, et de talents inexploités ne devraient pas laisser le tourment de certaines sociétés, ni d’ailleurs le caractère tranquille de certaines autres, influencer leurs décisions outre mesure. En réalité, le fait de s’extraire de sa zone de confort peut présenter des avantages significatifs. Un certain nombre de données suggèrent que la prévalence de l’incertitude serait de nature à dynamiser la concurrence, favorisant ainsi l’innovation. De plus, les environnements sociétaux caractérisés par un faible niveau de consensus et un fort taux de violence pourraient être plus susceptibles de catalyser une innovation radicale que leurs voisins plus harmonieux. De même, malgré une forte violence politique, le Nigeria produit chaque année plus d’un millier de films. L’industrie cinématographique nigériane occupe aujourd’hui le troisième rang mondial, derrière les États-Unis et l’Inde, et talonnent tout juste le secteur de la production pétrolière, premier secteur du pays, en termes de contribution à l’économie de l’État. Selon un rapport des Nations unies rendu en 2010 et portant sur l’économie créative, le commerce mondial des produits liés à la création s’est développé chaque année de 14% entre 2002 et 2008. Dans le même temps, les exportations de ces produits en provenance des pays en voie de développement, lesquels ont tendance à connaître davantage de violence, ont augmenté de 13,5% en 2008, atteignant une valeur de 176 milliards de dollars (soit 43% du commerce mondial dans le secteur de la création). Et bien que le commerce mondial ait dans l’ensemble diminué de 12% cette année-là, les échanges commerciaux de biens et services liés à la création ont continué d’augmenter. Ceci emporte un certain nombre d’implications significatives pour les responsables politiques et les dirigeants d’affaires – particulièrement dans des régions agitées comme le Moyen-Orient.
Afin de stimuler la croissance économique et l’innovation en présence de conflit et d’instabilité, il est nécessaire que les responsables politiques et les investisseurs s’attachent à bâtir des industries créatives. La résilience et l’adaptabilité que confèrent celles-ci sont en effet essentielles à la croissance économique et à la création d’emploi à long terme – et cela quoi que l’avenir nous réserve.

L’expérience libanaise

Malgré un long passé de violence politique, les secteurs libanais de la création sont en pleine expansion. Selon une étude de 2007 sur les secteurs liés aux droits d’auteur au Liban, menée par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, les principaux défis auxquels se heurte le secteur libanais des logiciels – pan important de l’économie du pays – ne sont autres que le caractère fermé des marchés, l’intensité de la concurrence, la fuite des cerveaux, l’existence de mesures inadéquates en matière de technologie, le manque d’incitation de la part du gouvernement, ainsi qu’un piratage omniprésent. La violence est la grande absente de cette liste.
Toute violence constitue bien évidemment toujours un problème. Mais un certain nombre d’États comme le Liban sont parvenus à devenir imperméables aux effets de cette violence – par exemple en développant les secteurs créatifs – en atténuant la négativité de son impact sur le développement économique, social et intellectuel. En 2005, 10% des nouvelles entreprises créées au Liban l’ont été dans le secteur de la création, et les industries liées aux droits d’auteur ont contribué au PIB à hauteur de 4,75%.

 

Traduit de l’anglais par Martin Morel.
Copyright: Project Syndicate, 2013.
www.project-syndicate.org

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