Chronique

Comment la Suède réussit l’essentiel de ses réformes

Par L'Economiste | Edition N°:4026 Le 08/05/2013 | Partager

Mohammed Germouni est docteur en économie et diplômé de l’Institut d’études politiques, section économique et financière de l’Université de Grenoble. Ancien  directeur de banque, puis haut fonctionnaire de l’administration centrale, Mohammed Germouni est professeur et invité par des universités étrangères

En fait, on devrait plutôt parler de certaines réalisations scandinaves abouties, tant les quatre pays voisins, Suède, Norvège, Danemark et Finlande enregistrent, avec quelques différences somme toute mineures, des résultats fort encourageants de leurs réformes successives. Ils sont devenus de ce fait, certes à des degrés divers, d’intéressants cas d’études, que nombre de décideurs politiques de par le monde avancé notamment essaient d’en comprendre quelques-unes des clés et la méthodologie d’un tel succès.
En tout premier lieu, la compétitivité de ces économies n’a pas été en reste et c’est elle qui permet et explique les succès sociaux réguliers ainsi engrangés.  Ils ont eu à gérer de façon persévérante leur crise de la dette dès les années 1990, et ils ont pu surtout éviter la sclérose ayant pu caractériser certaines  attitudes économiques dominantes dans divers pays de l’Europe ainsi que la grande inégalité caractérisant les revenus aux USA.
Dans un premier temps, portons notre attention sur le cas suédois, longtemps une sorte de modèle mythique de développement économique et humain.  Nécessairement sommaire, l’examen de quelques-unes des politiques publiques récentes ainsi mises en œuvre permet à cet égard de traduire, certes partiellement, une difficile quête de mieux être dans un environnement pacifique et avec des institutions démocratiques, en une époque fort complexe pour une grande partie des peuples de la planète.
D’abord, comme la plupart des experts en charge de ce pays s’accordent à le confirmer, l’objectif du plein emploi continue toujours de transcender la politique publique. Il constitue l’objectif  premier de toute politique budgétaire comportant régulièrement de nouvelles mesures à caractère socio-économique  variant au gré des conjonctures  et nécessitant des ententes constantes aussi avec tous les groupes concernés dont ceux des personnes en chômage. L’accent est mis systématiquement sur des mesures actives au lieu du simple soutien passif du revenu, et c’est là un principe social-démocrate de gouvernement qui s’est vu ériger ainsi en règle plus ou moins écrite consistant à faire du travail une sorte de condition d’appartenance à la communauté scandinave. Un emploi rémunéré équitablement mais toujours utile doit demeurer plus attractif que toutes les allocations sociales pouvant être versées.

Prix Nobel

L’apport suédois à la théorie économique contemporaine en particulier a été réel et constant bien que discret depuis Knut Wicksell et Gunnar Myrdal ou Bertil Ohlin, de filiation keynésienne et libérale. Ses éclairages ont facilité certaines avancées. N’oublions pas enfin que le prix Nobel d’économie n’est en fait que le prix en sciences économiques décerné depuis 1968 par la Banque Royale de Suède.

De la même veine de cette philosophie politique peut-on dire, un second principe consisterait à réduire l’exclusion des personnes par des mesures d’intégration à tout âge prenant la forme de programmes spéciaux de formation, d’éducation et de reconnaissance des acquis professionnels.
Si son système d’éducation est à la fois gratuit et accessible à tous, ses services jugés efficaces dans l’ensemble n’en sont pas moins contrôlés de manière méthodique et régulière par une administration rigoureuse. Au cycle du primaire comme à celui du secondaire, les écoles publiques et privées sont désormais mises en concurrence et  pouvant être choisies librement par les concernés mais financées  toutes deux par un  même système de bons publics à la disposition des familles. D’ailleurs, à côté des écoles publiques, on trouve de plus en plus d’autres établissements gérés ici par des collectifs d’enseignants, ailleurs par des entreprises commerciales.
L’accès gratuit aux soins de santé pour tous, avec le fameux ticket modérateur déjà à la charge des patients depuis longtemps, constitue une autre pierre d’achoppement de ce système de gestion publique évolutif. Mais, comme dans le cas de l’éducation, des structures privées offrant des soins médicaux ont été admises, l’ensemble se conformant à l’inspection scrupuleuse et suivie des agences publiques spécialisées. D’ailleurs, les performances techniques des écoles comme celle des hôpitaux et cliniques sont mesurées selon des mécanismes transparents, et pratiquement tous les dossiers sont à la disposition des citoyens avec l’avènement de l’e-gouvernement et la généralisation des moyens et des techniques d’information.
Cette présentation même succincte serait incomplète, sans l’évocation du système des retraites qui a été profondément revu, au terme  d’une longue et patiente  renégociation entre partenaires sociaux, entre 1986 et 2001, et qui peut inspirer plus d’un pays concerné par une question devenue lancinante. 
La pension est désormais calculée de façon proportionnelle aux revenus reçus durant toute la vie professionnelle du salarié, allocations de chômage et de formation comprises, ajustée en fonction de l’espérance de vie moyenne  de sa classe d’âge au moment du départ librement choisi, et non plus sur la moyenne des quinze meilleures années d’antan. La nouveauté consistant  désormais dans le fait que les pensions d’aujourd’hui sont payées par les cotisations d’aujourd’hui, et celles de demain par les cotisations futures. Ainsi, chaque cotisant accumule ses contributions, les siennes et celle de l’employeur, et la future pension résultera de la combinaison de  deux régimes obligatoires, un par répartition et un autre par capitalisation comme une sorte de retraite complémentaire.
Des plans de formation, destinés aux actifs  de plus de 40 ans, en vue de leur permettre de travailler le plus longtemps possible, afin de retarder l’âge moyen de départ à la retraite, ont été mis en place.
Au total, il s’agit du passage d’un système à prestations définies et d’une retraite jusque là garantie à un nouveau cadre fondé sur des cotisations  redéfinies, en  reportant l’essentiel des risques sur les cotisants et obligeant à un ajustement permanent qui évolue à la fois avec l’espérance de vie moyenne et en fonction des conditions économiques générales du pays. Il va de soi que des  modifications aussi importantes relatives au niveau des pensions de retraites ou de celui des indemnisations servies par les assurances sociales ne peuvent pas ne pas susciter bien des tiraillements parmi les concernés et les partenaires sociaux.
Sans aucun doute, qu’un tel système n’aurait pas fonctionné correctement, si les divers syndicats sectoriels et professionnels ne respectaient pas de façon générale les politiques et réformes adoptées en dernier ressort par l’institution parlementaire.
Ils ne sauraient s’y opposer d’ailleurs, tant c’est socialement mal vu. Depuis le siècle dernier, le dialogue social entre employeurs et travailleurs, qui n’est pas un simple gadget social comme c’est le cas dans divers pays, est considéré comme une véritable institution et respectée comme telle, allant jusqu’à impliquer les syndicats dans des structures de cogestion du fonctionnement du marché de travail, en vue de préserver la paix sociale.
Il est peu probable que des réformes aussi essentielles aient pu aboutir, si les responsables suédois, au gré des alternances au gouvernement, n’étaient pas parvenus à recadrer la place et le rôle du secteur public tant social que celui de production dans l’économie et la société, en vue de le rendre plus efficace et surtout réactif. Il va de soi que les partis libéraux, au pouvoir ou dans l’opposition, n’ont pas manqué à leur tour  d’apporter leur contribution à l’entreprise de  transformation.
L’économie suédoise a réussi à combiner un capitalisme de forte concurrence avec un large secteur public mais efficient, employant près de 30% de la force de travail en moyenne, soit  l’équivalent du double de ce qu’il emploie actuellement dans les pays de l’OCDE. La dérégulation a concerné des activités aussi stratégiques que celle des transports ou de  l’énergie, sans oublier celles des télécommunications.
Les dépenses publiques qui atteignaient les deux tiers du Produit National avant l’avènement de l’euro ont été réduites de l’ordre du cinquième depuis, occasionnant une baisse  parfois drastique du montant d’un certain nombre de prestations sociales. Les ministres et députés empruntant volontiers, soit dit en passant, de façon plus naturelle que symbolique, plutôt la bicyclette que les conduites intérieures officielles.
Enfin, le protectionnisme et le nationalisme économique ambiants dans une bonne partie de l’Europe, de l’Amérique ou de l’Australie n’ont pas eu droit de cité jusqu’en Suède. C’est ainsi que des entreprises icônes comme l’emblématique constructeur Saab a été récemment déclaré en faillite et en voie d’être repris par un groupe sino-japonais, sans oublier le  prestigieux  groupe Volvo, longtemps suédois s’il en est, qui est devenu propriété du chinois Geeley, après avoir été une filiale de l’américain Ford pendant quelques années.

Exemple de longévité et de réussite au pouvoir

Longtemps donnée en exemple de longévité et de réussite au pouvoir, la social-démocratie suédoise en particulier paraît non seulement bien vivante mais aussi et surtout innovatrice.
Non sans confrontations, ni sans de nombreux conflits internes, afin de parvenir à quelques compromis opérationnels et surtout satisfaisant une population très évoluée. Elle ne s’est pas figée en tout cas dans un carcan doctrinal ou dans quelque modèle préconçu, à l’inverse de certaines régions d’Europe du Sud notamment en situation difficile depuis quelques années, et  sans évoquer l’échec de l’expérience communiste du siècle dernier.
On peut certes longuement épiloguer sur les nombreuses concessions faites à la vague néo-libérale qui a dominé l’économie mondiale au cours des dernières décennies, il n’en demeure pas moins réaliste de constater que le résultat atteint en termes de niveau de vie moyen du suédois est plus que probant dans l’ensemble. En termes de richesse par habitant, la Suède est passée du quatrième au huitième rang mondial, suite à la crise de la dette des années 1990.

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