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Chronique Militaire

La guerre civile syrienne ne devrait pas s’étendre au Liban
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3997 Le 27/03/2013 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Le fait d’avoir connu les horreurs d’une guerre civile n’incite pas à vouloir en vivre une autre. C’est le cas par exemple des Espagnols, c’est aussi celui des Libanais. Ceux-ci ont eu beau naguère rendre responsables de leurs maux l’étranger et ses complots, ils savent la part singulière que prenaient, dans leurs affrontements entre 1975 et 1990, le sectarisme religieux, les réflexes communautaires, le poids excessif de traditions surannées propres au pays du Cèdre.
Certains craignent de voir les troubles syriens s’y propager. En un sens, c’est déjà fait. 300.000 Syriens se sont réfugiés au Liban chez des coreligionnaires ou dans des camps sommaires. Pour les Syriens(1), le Liban est un pays de cocagne où l’on peut travailler, voire même s’enrichir. Avec un avantage en plus: au Liban, sauf exception, on n’est pas réveillé par le bruit du canon et des armes automatiques. «Pas encore» disent les oiseaux de mauvais augure!
Depuis plusieurs mois, en effet, les incidents armés entre sunnites et chiites deviennent fréquents, surtout à Tripoli. Le Premier ministre Najib Mikati a démissionné vendredi. Certains redoutent de voir le pays s’embraser. Pareille crainte n’est  pas sans fondements. L’explosion, pourtant, ne semble pas imminente.
L’absence de gouvernement n’inquiète pas vraiment les Libanais. Leur Etat n’en est pas un. Louis Delamare, l’ambassadeur de France assassiné à Beyrouth, le 4 septembre 1981, par quatre miliciens chiites, en parlait comme d’«un théâtre d’ombres, dont les acteurs répètent inlassablement les répliques d’un rôle au sens desquelles ils ne croient plus depuis longtemps». Que le gouvernement soit là ou non, les Libanais ne voient pas bien la différence.

Une rupture devenue inévitable

 

Tout de même, la démission de Najib Mikati est liée aux évènements de Syrie. Depuis les élections législatives de 2005, le Hezbollah est un parti de gouvernement: sans lui et ses alliés, pas de majorité à l’Assemblée. Autrement dit, le chef du gouvernement, toujours un sunnite(2), conformément à une tradition ayant valeur constitutionnelle, doit être accepté par les chiites. En juin 2011, six mois après la chute de Saad Hariri, Najib Mikati est présenté comme l’homme du Hezbollah. Il l’est d’autant plus que cet homme d’affaires est associé, à travers la société téléphonique Syriatel, à Rami Makhlouf, cousin germain de Bachar El-Assad. Mikati, cependant, réputé honnête homme, «ne supportait plus d’avaler des couleuvres», comme le pense Antoine Basbous, directeur à Paris de l’Observatoire du monde arabe(3).
Contre l’avis du Hezbollah, Mikati voulait maintenir à son poste de chef des Forces de sécurité intérieure(4) le général Achraf Rifi, réputé hostile au régime syrien. Cet officier a durement ressenti l’assassinat en octobre 2012 de son adjoint « renseignement », le général Wissam Al-Hassan. Son crime était de ceux qu’à Damas, on ne pardonne pas. L’intéressé avait recueilli les preuves de l’implication de la Syrie et du Hezbollah dans l’attentat perpétré contre l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005. De plus, Mikati était opposé à une nouvelle loi électorale fondée sur la répartition confessionnelle des électeurs, à laquelle tenait le Hezbollah. Mais c’est le conflit syrien qui a joué le premier rôle. Le Premier ministre voulait que le Liban demeurât neutre quand le parti chiite ne cachait pas son soutien à la Syrie alaouite jusqu’à y dépêcher 4.000 hommes pour aider le régime de Bachar. Le moyen de gouverner dans ces conditions: la démission de Mikati s’imposait!
Au-delà de cette vacance d’un pouvoir sans grande réalité, on note depuis deux mois des incidents armés entre l’Armée syrienne libre (ASL) et le Hezbollah, soit au Liban, le 21 février, soit le lendemain, en Syrie, quand l’ASL a tendu une embuscade à deux véhicules appartenant à la milice libanaise. Un mois plus tard, le 20 mars, l’armée syrienne tirait au mortier sur des villages sunnites libanais; le surlendemain, à Tripoli (Nord Liban), trois personnes étaient tuées lors d’affrontements entre sunnites et chiites. Dans cette ville, et aussi à Saïda (100 km sud de Beyrouth) des groupes salafistes plus ou moins enflammés par des prédicateurs extrémistes et provocateurs comme Ahmed al-Assir, bloquent épisodiquement une rue, s’accrochent avec les FSI ou même avec des unités de l’armée libanaise, dès lors qu’ils tentent d’expulser le Hezbollah de ses permanences ou de couper les autoroutes qui mènent à la capitale. 
Pour graves qu’ils soient, ces incidents ne signifient pas l’extension au Liban des horreurs syriennes. Une nouvelle guerre civile demeure improbable. Celle de 1975-1990 opposait Palestiniens, druzes, plusieurs milices chrétiennes, d’autres sunnites, aux appartenances politiques variées… Aujourd’hui, les belligérants seraient moins nombreux. De plus, les incidents de ces derniers temps concernent un nombre limité de personnes et fort peu d’organisations dignes de ce nom. Face au Hezbollah, dont la force militaire est sans doute supérieure à celle de l’armée libanaise, la communauté sunnite, au reste très fragmentée, n’oppose que des miettes de milices. Au Liban, les salafistes sont peu nombreux, même s’ils reçoivent, dit-on,  du Golfe, armes et argent. Principal opposant au Hezbollah, «Le Mouvement du futur», qui regroupe sunnites, druzes et chrétiens, créé par Saad Hariri, lequel ne réside plus au Liban pour des raisons de sécurité, n’a jamais réussi à mettre sur pied, comme il en a eu parfois l’ambition, une structure militaire capable d’équilibrer le Hezbollah. La milice chiite, au reste, ne cherche pas l’affrontement. Elle préfère se préparer à l’effondrement de son maître syrien. Celui-ci peut être tenté de mettre à l’abri au Liban des armements et des matériels sensibles (missiles, armes chimiques), ce qu’Israël redoute. Il est d’ailleurs vraisemblable que le raid aérien du 30 janvier mené par Tsahal visait un convoi de missiles en route pour le Liban et destiné au Hezbollah. Mieux vaut pour le parti chiite, toujours prudent, ne pas s’impliquer militairement dans les querelles confessionnelles libanaises et s’abstenir de riposter aux provocations, d’où qu’elles viennent.L’avenir du Liban n’est peut-être pas aussi compromis que certains l’imaginent. Les ressources de son peuple sont très grandes. Puissent-elles être aussi celles de ses «politiques», hélas moins entreprenants, moins courageux et dynamiques, que ses banquiers, commerçants, artistes, écrivains…

«Vol à destination de…?» par Elie Fayad (extrait)

… «La prétention selon laquelle ce gouvernement (celui de Mikati) a été le garant de la stabilité au Liban durant ces deux années de guerre à notre frontière, ne mérite rien d’autre qu’un énorme éclat de rire. Outre le fait que jusqu’au dernier instant de la vie de ce cabinet, la deuxième ville du pays, Tripoli, a régulièrement été le théâtre d’affrontements sanglants, les pires depuis la fin de la guerre, en 1990, tout le monde sait que si le feu ne s’est pas propagé à l’ensemble du territoire, c’est uniquement parce que les vrais acteurs sur le terrain, notamment ceux qui disposent de la force des armes, ne le souhaitaient guère.
Cela constitue d’ailleurs à peu près l’unique bonne nouvelle dans les prévisions de nombre d’observateurs pour la phase qui suit la démission du gouvernement Mikati. Tripoli est certes appelée, hélas, à tenir encore le rôle d’abcès de fixation, mais on pense que le reste du pays ne suivra pas, la prudence continuant à guider l’action des principaux protagonistes libanais...».
Le point de vue du quotidien libanais «L’Orient-Le Jour» (25 mars 2013)

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(1) Ils seraient actuellement 900.000, réfugiés et travailleurs déjà installés.
(2) Au Liban les hautes fonctions politiques, administratives, militaires sont réparties entre les trois grandes confessions, sunnite, chrétienne, chiite. Le président de la République est toujours un maronite, le chef du gouvernement, un sunnite, le président de l’Assemblée nationale, toujours un chiite. Le commandant de l’armée est maronite, comme le chef de son deuxième bureau, le chef des Forces de sécurité intérieure, les FSI, la gendarmerie libanaise, est sunnite, comme son chef des services de renseignement, les chiites ont leurs postes, le service du matériel par exemple, mais ceux-ci sont toujours moins importants. Ce n’est pas pour rien qu’on parle à leur endroit du «parti des déshérités»! 
(3) cf. «Chaos politique au Liban», François Clémenceau, le Journal du Dimanche, 24 mars 2013.
(4) FSI ou Forces de sécurité intérieure, la gendarmerie libanaise, dont le chef est toujours un sunnite.

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