Les Cahiers de l'Émergence

Arabisation: La facture coûte trop cher

Par L'Economiste | Edition N°:3866 Le 13/09/2012 | Partager
Déperditions dans l’enseignement supérieur
Fracture sociale entre les lauréats du privé et ceux du public

Une fois qu’ils ont décroché leur baccalauréat, les étudiants buttent sur l’obstacle de la langue. Du coup, certains sont acculés à éviter les branches scientifiques ou changent de filières en cours de route n’ayant pas le niveau requis en français pour poursuivre leurs études

C’est une aberration typiquement marocaine ! Dans le cycle secondaire, les matières scientifiques sont enseignées exclusivement en arabe. Or, après avoir décroché son baccalauréat, l’étudiant se trouve confronté à  une autre réalité: tout l’enseignement supérieur est dispensé en langue française. Du coup, certains étudiants, qui avaient suivi leur cursus secondaire en arabe, se retrouvent handicapés et n’arrivent pas à faire des études supérieures. En cause, l’arabisation du cycle secondaire, décidée du temps d’Azzeddine Laraki, ministre de l’Education istiqlalien (1986-1992). Un processus qui n’a pas été étendu à l’enseignement supérieur.
Par conséquent, les étudiants se retrouvent dans une situation schizophrénique, dont le coût est lourd. «L’arabisation de l’enseignement des matières scientifiques dans le cycle secondaire a créé une véritable fracture sociale. Les apprenants dont les familles sont aisées poursuivent leurs études dans les écoles privées et les établissements de la mission française qui dispensent un enseignement bilingue de qualité. Les autres sont obligés de s’inscrire dans des écoles publiques totalement arabisées», explique Mohamed Darif, politologue et enseignant universitaire. Ainsi, les lauréats des établissements privés, maîtrisant le français, peuvent envisager leurs études universitaires avec le maximum de chances de réussite, tandis que ceux provenant des écoles publiques sont défavorisés.  De l’avis de bon nombre d’enseignants universitaires, certains bacheliers scientifiques sont maintenant acculés à suivre des études de sciences humaines, sociales, juridiques ou encore de littérature, alors qu’ils devraient s’orienter vers des filières de sciences exactes. Une autre catégorie d’étudiants sont astreints à jouer au coup de poker. «La première année, ils s’inscrivent en sciences économiques et quand ils échouent, ils changent de filière et optent pour des études de droit en langue arabe, par exemple», poursuit Darif. Mais bon nombre d’entre eux finissent par abandonner leurs études car ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas suivre. D’ailleurs, le taux de déperdition est très élevé dans l’université. En effet, depuis quelques années, sur 100 bacheliers, à peine 3 arrivent à décrocher une licence. «Cette situation illustre parfaitement l’absence du principe de l’égalité des chances entre les citoyens», fustige le politologue, qui se demande à quoi sert finalement le baccalauréat dans ces conditions. Les inégalités sociales se manifestent aussi au niveau du marché de l’emploi. Le français étant une langue de travail incontournable, bon nombre de lauréats de l’enseignement public sont pénalisés. «L’arabisation est une approche sectaire qui a créé des générations incapables de s’exprimer même en arabe, alors que du temps du bilinguisme, les étudiants marocains possédaient deux langues maternelles, l’arabe et le français», signale Abderrahman El Bouhmidi, professeur universitaire.
Comment en est-on arrivé là ? Le choix de l’arabisation était à l’époque justifié par une mise en conformité par rapport à la Constitution qui précisait que la langue arabe était la langue officielle du Royaume. Et comme la langue fait partie intégrante de la souveraineté nationale, l’arabisation de l’enseignement, et de toute l’administration publique d’ailleurs, pouvait donc être considérée comme une démarche de bon aloi. Des voix s’étaient bien élevées contre l’arabisation, prônée par le parti de Allal El Fassi. Cela n’a pour autant pas empêché le processus qui avait commencé par la première année du secondaire avant d’être élargi progressivement au baccalauréat. L’incohérence se situe maintenant au niveau de la non-arabisation de l’enseignement supérieur alors que cela aurait dû couler de source car il constitue un prolongement naturel du processus achevé dans le secondaire. «L’Etat n’avait ni les ressources humaines ni matérielles pour procéder à l’arabisation d’un fonds documentaire composé de plusieurs centaines d’ouvrages pour tous les établissements d’enseignement supérieur à travers toutes les branches», explique El Bouhmidi. Autre motif expliquant le maintien en l’état de l’enseignement supérieur, le manque de ressources financières car l’arabisation est un chantier coûteux et de longue haleine. Autant de facteurs qui ont dissuadé les gouvernements successifs.

Arabiser ou refranciser?

Plusieurs années plus tard, des experts pédagogiques appellent encore les pouvoirs publics à «refranciser» les matières scientifiques, tout en renforçant l’enseignement de l’arabe et des langues étrangères, en l’occurrence le français, comme langue de travail et l’anglais comme langue d’ouverture. D’autres, par contre, exhortent la tutelle à arabiser. «C’est trop tard», rétorque Abderrahman El Bouhmidi, professeur universitaire. «Depuis que le Maroc a adopté une nouvelle Constitution reconnaissant l’amazigh comme langue officielle et les cultures hassanie et hébraïque comme affluents de l’identité marocaine, il n’est plus possible d’arabiser. Les Amazighs pourraient réclamer aussi un enseignement dans leur langue», affirme El Bouhmidi. Petit bémol tout de même de Mohamed Darif, politologue et enseignant universitaire, à ce sujet. «Il faudra attendre l’adoption de la loi organique et ses textes d’application avant de fixer les conditions d’utilisation de l’amazigh», précise-t-il. Refrancisation ou arabisation, là n’est pas la question. Il faudrait homogénéiser l’enseignement pour réduire la fracture entre l’enseignement bilingue dans le privé et l’enseignement arabophone dans le public, recommande le politologue.

Hassan EL ARIF

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