Chronique

En 1871, le Maroc a failli devenir un protectorat américain
Par le Pr. Mohammed GERMOUNI

Par L'Economiste | Edition N°:3843 Le 08/08/2012 | Partager

Mohammed Germouni est docteur en économie et diplômé de l’Institut d’études politiques, section économique et financière de l’Université de Grenoble. Ancien  directeur de banque, puis haut fonctionnaire de l’administration centrale, Mohammed Germouni est professeur et invité par des universités étrangères

L’attitude des Etats-Unis d’Amérique vis-à-vis du Maroc, avant que celui-ci ne soit mis sous tutelle française en 1912 et même après, paraît avoir revêtu une  ambiguïté certaine, à la lumière de quelques documents empruntés  à l’histoire officielle des pays concernés au cours des deux derniers siècles.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le Maroc  connaissait divers troubles sociaux et régionaux dont plusieurs étaient encouragés, voire attisés par les puissances de l’époque, comme la France, l’Espagne ou la Grande-Bretagne.  Les USA, quant à eux, étaient encore largement engagés dans la poursuite de la constitution de leur empire en entamant sa phase  offshore à travers les îles Caraïbes et celles du Pacifique.
Néanmoins, en 1871, sur la base de la correspondance entre le diplomate américain à Tanger et le département d’Etat à Washington, les USA ont été approchés par les Autorités marocaines, pour se voir sollicités d’assurer un éventuel protectorat sur le Maroc, en vue de le défendre contre les convoitises notamment de certaines puissances étrangères européennes(1). Cette offre fut faite à l’occasion de la visite du consul général américain au Palais de Fès. Il fut reçu par Mohammed IV, alors sultan du Maroc, qui  fit savoir au diplomate américain que si le pays n’avait pas été démembré  jusque-là  cela tenait tout simplement aux  nombreux intérêts divergents qui séparaient alors lesdites puissances tout au long du XIXe siècle en particulier(2).
Avec Félix A. Matthews, un militaire au rang de Général, qui représentait les intérêts américains au Maroc et en poste à Tanger, la discussion a porté sur l’intérêt  des différentes puissances  de contrôler cette ville comme place stratégique commandant l’entrée de la Méditerranée. Le sultan ne semblait pas exclure l’apparition d’un  risque d’entente entre ces diverses puissances, de nature à entraîner le partage du pays entre eux. Aussi, avant tout appel éventuel aux armes qui semblait être alors à l’ordre du jour bien que risqué après les évènements de Tétouan, le sultan évoqua la possibilité de confier un rôle d’arbitre aux Etats-Unis d’Amérique pouvant aller jusqu’à prendre la forme d’un protectorat qui leur serait ainsi confié. A cette époque, un tel projet n’a pu voir le jour, car d’une part les USA étaient trop accaparés par les territoires qu’ils avaient conquis ou prévu de le faire, et d’autre part ils ne souhaitaient pas s’aliéner la bonne entente qui les liait aux principales puissances de cette période.
En effet, à cette époque, les USA avaient déjà pratiquement achevé leur expansion, en rassemblant par divers moyens la plus grande partie de ce que deviendra la grande fédération des Etats de l’Union. Pendant  une longue période couvrant les XVIIe et XVIIIe siècles, ce pays demeurait un continent encore sous-peuplé, compte tenu de l’immensité que sa superficie ne cessait de prendre. De l’équivalent  d’une sorte de  nain démographiquement parlant, avec une population de quelque 4 millions d’habitants selon le recensement de 1790, le pays allait passer à quelque 60 millions un siècle plus tard, confirmant les prévisions  d’un des premiers économistes démographes, l’anglais Thomas Malthus. L’expansionnisme territorial sur le continent américain s’est ainsi fondé non seulement sur la liquidation quasi systématique des indiens et des politiques favorables à l’occupation des terres, mais également et surtout sur la fécondité  de la population. Mais paradoxalement une telle occupation relativement violente du continent se voulait aussi une sorte d’«impérialisme démocratique», selon l’expression énigmatique de  Donald Meining(3).
En somme, les dirigeants américains d’alors se croyaient investis d’un genre de mission providentielle et qui faisait partie de ce qu’on a appelé la pensée romantique américaine, apparue au lendemain de la révolution  s’inspirant  fortement du romantisme littéraire, poétique et musical du XIXe siècle européen. A cela s’ajoutait l’acceptation accordée au progrès technique prenant alors la forme du train et du télégraphe qui renforcèrent l’optimisme et la confiance placés dans le caractère exceptionnel d’une expansion spatiale de diverses formes.
Autant dire que lorsque le sultan Mohammed IV tâtait le pouls du général diplomate américain, faisant office de consul général, lors de leurs entretiens à Fès sur la place privilégiée que le pays qu’il représentait pourrait occuper dans la conduite des affaires marocaines face aux autres puissances, l’Union était encore confrontée aux mesures et décisions à adopter quant aux moyens et formes  pour poursuivre ses conquêtes territoriales.  
   Sans oublier que cela intervenait après la dictature et les invasions de Bonaparte, et sans compter les cruautés des armées françaises et anglaises en Asie du Sud et en Afrique qui  voulaient introduire la civilisation occidentale. La variante  américaine se voulait simplement être le triomphe de la civilisation sur la barbarie et les races dites dégénérées. Les USA donnaient l’impression, selon plusieurs observateurs, de croire vraiment en une mission jugée alors providentielle  et même en un destin d’exception  devant les exempter  de respecter les règles habituelles  minimales s’appliquant aux envahisseurs de territoires d’autres peuples. C’est ainsi qu’une certaine supposée supériorité raciale les aurait  empêchés de considérer les autres peuples comme égaux, car ils se prirent même pour supérieurs à tous plus qu’ils ne l’avaient fait auparavant. Au milieu du XIXe siècle, la conquête de l’Ouest et la phase de l’Empire I sont  pratiquement  achevées pour ainsi dire ouvrant la voie à la transaction concernant le nord du Mexique, et surtout préparant la phase II intéressant l’Amérique centrale, les îles des Caraïbes et du Pacifique qui va s’étendre  jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale(4).
Les expansionnistes devaient poursuivre la prise de places comme Cuba, Saint Domingue, Hawaii, Alaska, sans oublier les tentatives non abouties contre le Canada. Mais la sécession et la guerre civile allaient arrêter dans les faits l’expansion territoriale. Cependant, pour  l’idée, c’était compter sans l’omniprésent William Henry, secrétaire d’Etat de Lincoln, puis d’Andrew Johnson, qui a fait de nombreux déplacements dans les régions visées, fort favorable aux annexions pacifiques, en faisant ressortir les plans, momentanément reportés le temps d’une guerre qui a divisé l’Union. Il réussira  ainsi la transaction de l’Alaska qui sera son grand succès en 1867, suivie de l’île de Midway, de l’archipel d’Hawaii ainsi que l’idée du canal de Panama, sans oublier la conquête pure et simple des Philippines  en y installant un  protectorat.
La Chine, avec ses centaines millions d’habitants  et son marché potentiel, avait fortement attiré l’attention des industriels et des armateurs nord-américains à l’instar de Seward et ce, bien avant le traité de commerce de 1868 liant les USA et ce pays.
Sur un autre plan, la Grande-Bretagne ne pouvait accepter aucune annexion  du Maroc, en particulier pour maintenir son contrôle sur le détroit de Gibraltar et la circulation maritime dans la Méditerranée sur la route des Indes. Le ministère des Affaires étrangères anglais en avait  fermement dissuadé la France à travers son ambassadeur à Paris(5). Dans les faits, John Drummond Hay, le père puis le fils, d’omnipotents consuls généraux de la reine Victoria  à Tanger auraient même fait part à la tribu des Jbala que la Grande-Bretagne n’excluait pas d’intervenir en cas de besoin(6). C’est ainsi que  cette première puissance mondiale de l’époque  allait s’entremettre rapidement entre le Maroc et la France, en vue de conclure un traité de paix au lendemain de la défaite du Maroc à  Isly, sur un petit affluent de l’oued Mou0louya, dans sa tentative de soutenir l’émir algérien Abdelkader pourchassé  par l’armée de Bugeaud jusqu’ à l’intérieur des terres marocaines.
En vérité, les Anglais exerçaient alors une tutelle de fait sur le Makhzen, et leur représentant diplomatique  était non seulement présent mais influent à la cour de Fès. Aussi, ont-ils fait observer que l’humiliation  causée au sultan par la défaite militaire face aux Français aurait pu être évitée ainsi que le bombardement des villes de Tanger et de Mogador par le prince de Joinville en 1844, si le Makhzen avait pris en considération  leurs conseils avisés(7).
Par ailleurs, il en a été de même quand l’Espagne déclara la guerre au Maroc pour de pseudo-outrages, créés de toutes pièces, qui auraient été commis près de Sebta en 1859, la  Grande-Bretagne s’est  préoccupée  davantage du sort de Tanger et n’a pas exclu   de la défendre  si les Espagnols devaient éventuellement ouvrir les hostilités contre cette ville(8). C’est simplement rappeler que c’est à cette grande puissance que les villes de Tanger et de Tétouan furent ainsi épargnées par l’armée espagnole, et si l’indépendance du Maroc fut préservée jusque-là.
Ainsi, les puissances étrangères présentes au Maroc allaient être amenées à coopérer de plus en plus que par le passé, notamment dans un pays non chrétien, dans la mesure où les lois étaient essentiellement religieuses rendant compliquée la protection de leurs ressortissants respectifs alors présents dans ce pays. Ce qui sera à l’origine d’une juridiction spéciale extra-territoriale au profit des divers étrangers impliqués dans des conflits au Maroc.

 

Retour à l’idéal colonialiste de type romain

N’oublions pas non plus l’inévitable question de la place, de l’étendue de l’esclavage, et notamment dans les nouvelles acquisitions de l’Union à laquelle celle-ci était confrontée alors et qui sera à l’origine de la guerre civile, en 1860. En dépit de dirigeants aussi prestigieux que Jefferson, Madison, Monroe et John Quincy Adams qui se sont succédé à la tête de l’Union, il n’en demeure pas moins qu’un Jackson ou un Polk ont été impliqués ou même ont été les instigateurs de divers coups bas et de méthodes brutales.
Et ils n’étaient ni plus ni moins différents de leurs contemporains, et il n’y avait rien d’original, puisque  aux  mêmes périodes la Russie Tsariste développait  son expansion vers le sud et vers l’orient  alors que l’armée de Bismarck consolidait l’empire allemand en menant des guerres contre le Danemark, l’Autriche et la France.  Autrement dit, à cette période de l’histoire, on observait un genre de renouveau de l’ancien idéal colonialiste de type romain, les poussant à occuper non seulement l’essentiel  des terres du continent nord-américain mais également la moitié  du territoire de leur voisin mexicain au sud ainsi que la côte pacifique poussant au nord jusqu’au Puget Sound, soit par  la diplomatie et même par la ruse s’il le faut, soit tout simplement par les armes en cas de besoin.

 

(1) Archives of the American Legation at Tangier, Despatch Books, 1869-1874, Despatch Number 30, June 29, 1871.
(2) Graham H. Stuart, «The international city of Tangier», Sandford University Press, California, second édition, 1955. L’auteur, enseignant et chercheur à l’Université de Standford, avait été désigné conseiller auprès du consulat  des USA à Tanger, de 1945 à 1948, en charge de la modification du statut international de Tanger. Autant dire que cet épisode historique maroco-américain a été dévoilé de façon officielle il y a quelques décennies déjà.
(3) D. Meining, Shaping of America, vol. 2, p. 193.
(4) Walter Nugent, Habits of empire, a history of american expansion, Alfred A. Knoph, New York 2008, p. 237.
(5) Pierre Noel, les  rapports de la France et du Maroc, Paris, 1905, p. 56.
(6) André Gourdin, la politique française au Maroc, Paris, 1906, p. 21.
(7) Budgett Meakin, The Moorish Empire, London 1899, p. 366.
(8) Légation de  Grande-Bretagne, Foreign Office Despatch of March 12, 1859.

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