×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Analyse

    Forum de Paris - Casablanca Round
    «La crise en Europe finira par toucher le Maroc»
    Entretien avec Dominique Strauss-Kahn

    Par L'Economiste | Edition N°:3713 Le 03/02/2012 | Partager
    L’ex-patron du FMI analyse pour L’Economiste, la situation économique dans le monde
    Il écarte l’éventualité de l’éclatement de la zone euro
    Le Maroc a fait un important pas en avant en termes de gouvernance

    Dominique Strauss-Kahn: «Les Européens, en général, ne sont pas très optimistes sur leur avenir. Ils ont tort»

    - L’Economiste: L’Europe et le monde vivent des moments difficiles en ces temps de crise. Quel bilan faites-vous de la situation? 
    - Dominique Strauss-Kahn: La situation en Europe a des conséquences sur l’ensemble de l’économie mondiale. Tant que la croissance ne reviendra pas en Europe, cela gênera l’économie mondiale, ce qui ne veut pas dire que dans le reste du monde, il n’y ait pas des pays qui aillent bien. En Asie, en Amérique latine, en Afrique subsaharienne comme en Afrique du Nord, les choses vont plutôt bien. Quant aux Etats-Unis, la croissance y sera sans doute un peu meilleur en 2012 que ce que nous avions attendu. Ce que je veux dire par là c’est que les conséquences de la crise en Europe se font évidemment sentir, mais dans le reste du monde la croissance est repartie.
    Pourquoi y a-t-il tant de difficulté en Europe? Parce qu’il y a une crise de confiance dans la capacité des Européens à résoudre leurs problèmes et particulièrement leur problème de dette souveraine. La crise dure principalement en raison de la difficulté qu’à l’Union européenne à apporter une réponse au problème de la Grèce, qui pourtant ne représente qu’une toute petite partie de son PIB (environ 2%). Mois après mois, sommet après sommet, les déclarations se succèdent mais l’action tarde.

    - Vous voulez dire que les Européens ne se font pas confiance entre eux?  
    - Non, lorsque je parle de crise de confiance, il s’agit principalement d’une crise de confiance du reste du monde envers l’Europe, en particulier des investisseurs. Je ne dirais pas que c’est une crise de confiance des Européens les uns vis-à-vis des autres. Mais, c’est peut-être aussi une crise de confiance des Européens vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur propre avenir. Je sens un fort pessimisme, c’est particulièrement vrai en France. Dans un récent sondage, la France apparaît comme le pays le plus pessimiste au monde. Les Européens, en général, ne sont pas très optimistes sur leur avenir. Ils ont tort. L’avenir de l’Europe peut être brillant à condition que les bonnes décisions soient prises.                 

    - Quelles sont les prévisions de croissance?
    - La croissance qui est prévue est très faible. Ce que le FMI prévoit pour 2012, c’est 0,2% en France, 0,3% en Allemagne, des chiffres négatifs pour l’Italie. Cela conduit à une situation très tendue. Le risque est moins celui de l’explosion de la zone euro dont certains parlent que celui d’une croissance qui peut rester en dessous de 1% pendant 5 ans, voire plus. Ceci aurait des conséquences considérables parce que les systèmes sociaux des pays européens ne s’équilibrent que dans la croissance. Dans cette hypothèse, de fortes tensions seraient à craindre dans les 18 mois qui viennent.

    - Quelles pourraient être les conséquences pour le Maghreb?
    - Il y a deux conséquences. La première est économique, immédiate, en termes d’exportations du Maghreb vers les pays européens, en termes d’investissements de l’Europe vers le Maghreb, en termes de transferts des Maghrébins dans leurs pays et en termes de recettes touristiques. Par ces quatre canaux, les difficultés rejailliront et le ralentissement de la croissance en Europe peut avoir des conséquences assez sérieuses sur le Maghreb y compris sur le Maroc. La seconde conséquence est de plus long terme. Pour trouver sa place dans l’équilibre mondial des vingt ou trente années qui viennent, le Maghreb doit d’une manière ou d’une autre s’associer à l’Europe et vice versa. Je ne crois pas du tout à la capacité du Maghreb comme celle de l’Union européenne de résister aux mastodontes que représenteraient les empires chinois, indiens et nord-américains si l’ensemble de la Méditerranée ne se réunit pas. C’est pourquoi les difficultés de l’Europe a long terme sont aussi des difficultés pour le Maghreb.

    - Il est donc faux de dire que le Maroc a eu une forte résilience face à tout cela?
    - Non, il n’est pas faux de dire que le Maroc a bien résisté. Mais la forte résilience ne veut pas dire l’immunité totale. On peut être plus au moins résilient, plus au moins se découpler des autres, mais si la crise européenne dure, cela finira aussi par toucher le Maroc.
    - Comment le Maroc peut combattre les inégalités dans l’éducation notamment entre les deux rives de la Méditerranée?
    - C’est une question particulièrement aiguë pour le Maroc où le problème de l’éducation est encore plus sérieux que dans beaucoup d’autres économies émergentes. Il s’agit là certainement d’une priorité majeure pour l’économie marocaine.  Il faut faire tous les efforts possibles en matière d’éducation à commencer par la lutte contre l’illettrisme. Il y a là un facteur de croissance considérable à l’avenir pour rattraper de nombreux pays du pourtour méditerranéen qui ont pu faire ces efforts plus tôt.

    - Est-on sorti de la domination des économies avancées?
    - Pas totalement. Cette domination était largement liée à ce que les technologies étaient conservées par des pays européens, ce que l’on appelle les technologies propriétaires. Ces technologies ainsi que la manière de les utiliser  n’étaient que partiellement transmises au reste du monde. Aujourd’hui, nous sortons progressivement  de ce modèle qui a prévalu pendant deux siècles car il devient de plus en plus difficile de protéger l’innovation et aussi en raison des transferts volontaires de technologie.
    Résultat: cette domination à la fois militaire, industrielle et politique est en train de disparaître. Mais il s’agit d’un processus long qui prendra encore 20 à 30 ans.

    - L’euro vit les pires moments depuis sa création. Croyez-vous à son éclatement probable?
    - Je ne le souhaite pas et je ne le crois pas. Les pays européens seront capables de prendre les mesures nécessaires pour l’éviter. Ce sont des mesures difficiles mais je ne doute pas de ce que l’Europe saura se ressaisir même si les institutions de la zone euro, sans véritable gouvernement économique, rendent la prise de décision difficile.

    - Les règles de bonne gouvernance sont une clé pour une bonne croissance. Pensez-vous que le Maroc dispose de ces règles?
    - Il reste beaucoup de choses à faire partout, pas seulement au Maroc. Mais le Maroc a fait un important  pas en avant, notamment par le vote de la nouvelle Constitution. Il reste maintenant à savoir comment elle va être mise en œuvre.
    - La montée d’un gouvernement islamiste vous pose-t-elle problème?
    - Ce qui est important ce ne sont pas les qualificatifs que l’on donne à un gouvernement, c’est ce qu’il avance comme programme et ce qu’il fait réellement. Dans le programme que monsieur Benkirane annonce, je ne vois que des choses qui auraient pu être proposées par des gouvernements qui n’auraient pas le qualificatif d’islamistes. Ce qui compte ce ne sont pas les adjectifs mais les promesses puis les actes.

    - A ce titre, ne pensez-vous pas que le programme gouvernemental est trop ambitieux, notamment en termes de prévisions de croissance dans ce contexte mondial difficile?
    - En effet, les prévisions de croissance faites par les organismes internationaux sont en deçà de ce qui est annoncé ici. Mais comme vous savez la prévision de croissance au Maroc est très difficile parce que ça dépend beaucoup de la météo, beaucoup plus que dans d’autres pays en raison de la part de l’agriculture dans le PIB. Il est donc plus compliqué de faire des prévisions justes.

        Réforme du FMI

    La réforme du FMI a démarré en 2008. «Il y a une première phase en 2008 et il y a une seconde phase en 2010 qui doit s’achever en 2012», souligne DSK. Le processus est en cours même s’il est long. L’objectif  est de faire glisser des parts, comme dans une société, mais aussi des droits de vote des pays qui avaient traditionnellement le pouvoir dans le FMI, à savoir les économies avancées (USA, Japon et Europe) vers les pays qui prennent une part croissante dans l’économie mondiale (Chine, Inde, Brésil…). «Mais aussi des pays comme le Maroc», soutient l’ancien patron du FMI. «Comme il croît plus vite que les économies avancées, il verra à terme sa part augmenter dans les quotas du FMI», ajoute-t-il.

    Notation: l’Investment grade du Maroc maintenu

    Tout le monde feint de ne pas être surpris de ce que l’abaissement de la note de la France n’ait pas eu de conséquence sur les taux d’intérêt. En réalité, les taux d’intérêt avaient déjà enregistré la perte de confiance. «Les agences de notation ne font au bout du compte que de tracer le thermomètre», affirme l’ancien patron du FMI. Elles ne font que traduire, exprimer et confirmer ce qui était déjà pris en compte dans les marchés. «Il est donc évident que l’abaissement de la note de la France n’a pas de conséquence en soi», indique-t-il. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille interdire les agences de notation. Bien au contraire, «l’information doit circuler sur les marchés mais il y a beaucoup de points sur lesquels il faudrait revoir le fonctionnement de ces agences». En attendant, Fitch Ratings vient de confirmer l’Investment grade du Maroc (triple B) avec une perspective stable. L’agence estime que «la gestion macroéconomique du pays est prudente conduisant à un faible niveau d’inflation ainsi qu’à une croissance solide».

    L’Union du Maghreb

    La nécessité pour les pays du Maghreb à s’unir est évidente pour Dominique Strauss-Kahn. «Il a, en effet, des économies d’échelle considérable à faire et une collaboration qui servirait les populations de ces pays». Mais, la difficulté, selon lui, est clairement politique. «Il faut clairement la résoudre, sinon il serait impossible d’avancer de manière plus rapide», soutient DSK. D’ailleurs, tous les colloques organisés annuellement par le FMI notamment, ayant réunis les pays de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) -Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie et Libye- sur des projets de collaboration en matière d’instruments financiers de développement, de transport ou encore d’innovation… piétinent en raison d’un manque de volonté politique. C’est donc dans la volonté politique que réside la possibilité de développement. «Sinon, l’UMA restera une coquille vide».

     

    Propos recueillis par Bachir THIAM et Moulay Ahmed BELGHITI

    • SUIVEZ-NOUS:

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc