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    Chronique

    De chaque côté de la Méditerranée, le seul espoir c’est l’école
    Par Alain Bentolila

    Par L'Economiste | Edition N°:3687 Le 28/12/2011 | Partager

    Alain Bentolila est linguiste, professeur des universités en France, à Paris V Sorbonne, conseiller scientifique de l’Observatoire national de la lecture et à l’Agence de lutte contre l’illettrisme. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreuses chroniques dans les colonnes de L’Economiste. Il dirige et rédige aussi des collections de livres éducatifs. Alain Bentolila participera au Forum de Paris Casablanca Round du 1er février 2012

    Le sort des pays de la Méditerranée ne se jouera pas seulement sur le terrain économique et social, mais d’abord sur celui de l’éducation, de la culture et des valeurs qui s’y attachent. Marqueront l’histoire de leurs pays respectifs les dirigeants qui s’engageront à former des résistants aux sirènes du repli, de la passivité et de l’inculture. Mais pour mener un tel combat, il faudra non pas des profiteurs ou des batteurs d’estrade, mais des hommes ou des femmes habités d’une vision. Et c’est justement de visionnaires que nous manquons! Qu’ils pensent donc à nos enfants, de ce qu’ils seront capables d’imaginer et de réaliser ensemble et alors, alors peut-être nos oreilles se tendront; alors et alors seulement, leurs mots feront sens pour chacun de nous. Qu’ils nous disent ce qu’ils comptent faire dès l’enfance pour que leur développement ne soit pas abîmé! Qu’ils nous disent le soin qu’ils prendront de leur formation intellectuelle et morale! Qu’ils nous disent enfin le souci qu’ils auront de les préparer à une heureuse insertion sociale et professionnelle! Voilà ce qui pousserait les citoyens de France, du Maroc, de Tunisie et d’ailleurs à croire en eux.

    Renoncer aux remèdes miracles

    Dans tous les pays de la Méditerranée, parents et enseignants ont payé pour apprendre que rien ne se règle à l’école à coups d’effets d’annonce. Ils savent que la démocratisation de l’école ne se décrète pas à court terme, mais qu’elle se construit pierre après pierre. Ils sont conscients que l’éducation évolue sur l’échelle historique du temps et ne se plie pas aux contingences d’une charge ministérielle. Il faudra donc renoncer aux remèdes miracles et aux grands-messes coûteuses et inutiles qui, d’assises en états généraux, de charte en loi programmatique ont tenté depuis des années de donner l’illusion que l’on allait sauver l’école tous les deux ans. L’école a besoin que soient définies et maintenues sur un long terme de véritables priorités garantissant une formation intellectuelle exigeante, une culture commune de qualité et des valeurs éthiques partagées. C’est la seule façon d’éviter le morcellement d’une société en groupes communautaires repliés sur eux-mêmes, prêts à en découdre à la première frustration. Pour lutter contre la violence, on ne pourra pas se contenter de menacer et de châtier les jeunes. Cette réponse ponctuelle, certes parfois appelée par l’urgence, ne peut en aucun cas leur permettre de vivre un jour pacifiquement ensemble. Cette solution désespérée dénonce d’ailleurs cruellement un renoncement collectif dans nos pays à imposer et à donner les moyens à l’école de faire son devoir de transmission des valeurs et des savoirs communs.
    En France comme au Maroc, en Tunisie et ailleurs, les enseignants tentent, tant bien que mal, de gérer l’hétérogénéité des effectifs en rêvant (de moins en moins d’ailleurs) à la démocratisation. L’école qui, pour bien des enfants, constitue leur ultime recours d’insertion est à bout de souffle. Baladée de réforme en réforme, de circulaire en circulaire, de programme en programme, elle a épuisé ses forces, elle a usé ses réserves d’enthousiasme et de dévouement.
    Pour en finir avec les faux-semblants, il faut que l’école retrouve ses fondamentaux et affirme clairement sa volonté de remettre l’élève à sa juste place et de redonner au maître d’école son statut et ses responsabilités. C’est dans cette école du bon sens, où chacun aura retrouvé son rôle, que les élèves partageront dans chaque pays un même patrimoine littéraire, scientifique et historique; mais c’est là aussi qu’ils apprendront tous à réfuter les représentations manichéennes, à mettre en cause la désignation de boucs émissaires, à refuser le racisme et la xénophobie. En bref, ces écoles qui assureront chacune la transmission des cultures nationales devront être aussi celles qui formeront à la résistance intellectuelle et morale et assumeront fièrement les valeurs universelles qui nous rassemblent.
    Tous les responsables des systèmes éducatifs devront donc s’attacher à mettre en actes les réponses à la question suivante: comment transformer une école complaisante et cruelle en une école exigeante et généreuse? C’est sur cet engagement que seront départagés les cyniques et les justes, les myopes et les visionnaires, les politiciens et les hommes d’Etat. C’est sur cet engagement que sera jugée leur volonté de faire définitivement barrage aux thèses extrémistes en cultivant une intelligence collective qui ne s’en laissera pas conter. Ils n’y gagneront pas nécessairement en popularité. Il leur faudra notamment accepter que les décisions difficiles qu’ils prendront ne produisent pas nécessairement d’effets «montrables» pendant la seule durée de leur mandat. Mais n’est-ce pas justement l’honneur des hommes d’Etat que d’oublier leurs intérêts immédiats et partisans pour donner aux enfants de nos pays les moyens intellectuels, culturels et moraux de construire ensemble un monde meilleur que celui que nous leur laissons?

    Négociations d’épiciers

    Il est une question à laquelle nous devons, nous Français, Marocains, Tunisiens… répondre avec la plus grande franchise: acceptons-nous que le destin scolaire et social d’un enfant soit scellé dès l’enfance selon qu’il est un garçon ou une fille, qu’il vit en zone urbaine ou rurale ou selon qu’il appartient à une famille culturellement favorisée ou non? La réponse à une telle question est essentielle; elle distingue les partisans et les adversaires d’une société juste et libre.
    En effet, si l’on tolère que l’échec scolaire soit totalement déterminé par la précarité et la marginalisation, on accepte de fait que l’école ne serve que les élèves favorisés, et abandonne les plus fragiles. A quoi servirait alors d’inventer démarches et méthodes, de changer le cursus et les programmes ou de transformer la formation des enseignants? Nous ne pourrions qu’attendre passivement qu’une aube nouvelle se lève sur des sociétés enfin justes, égales et fraternelles et alors, alors seulement, l’école nouvelle vaudrait la peine d’être construite.
    En attendant, nous nous contenterions de rendre les choses «vivables» en empilant réformette sur réformette, expérimentation sur expérimentation, commission sur commission tandis qu’à l’augmentation globale de moyens exigée par les syndicats, les responsables politiques répondraient ponctuellement par des négociations d’épiciers.
    Force est de dire, avec tristesse que, dans leur immense majorité, les responsables de l’éducation de nos pays ont progressivement perdu foi dans la capacité de l’école de dépasser les déterminismes sociaux. Au lieu de se donner les moyens de faire franchir les passages «dangereux» du cursus aux élèves les plus fragiles, ils se sont contentés de donner l’apparence d’une démocratisation à des systèmes qui maintenaient, voire aggravaient les inégalités. Ils ont perdu collectivement confiance dans la vertu de l’école, sinon de supprimer les inégalités individuelles et sociales, du moins de refuser d’en être le reflet fidèle. Et dès lors que ces responsables ont cessé de croire qu’une école ambitieuse pouvait permettre aux défavorisés de «forcer» leur chance, ils ont aussi cessé de faire de l’éducation une priorité politique absolue, même si, à l’occasion d’une convention ou d’une émission télévisée, certains évoquent avec des trémolos dans la voix leurs bons maîtres sans lesquels ils ne seraient rien…
    En bref, en acceptant que l’échec scolaire soit une fatalité, ils ont privé l’école de son sens et risquent aujourd’hui de précipiter les moins chanceux de nos élèves dans les bras de ceux qui tenteront de transformer leurs frustrations en désespoir.
    Face à ce renoncement collectif, face à cette banalisation, il faut que les pays de la Méditerranée s’engagent dans la construction d’un grand projet politique d’éducation. Ensemble, politiques, entrepreneurs, enseignants et parents doivent faire le pari du pouvoir de résilience de l’école. Ce pouvoir signifie que l’amélioration de la formation des maîtres, la pertinence des outils didactiques, la création de filières techniques de qualité, l’utilisation raisonnable et lucide des nouvelles technologies, pourront avoir la vertu de transformer le destin scolaire et social des élèves que leur naissance condamne aujourd’hui à l’échec.
    Il est dans tous les pays de la Méditerranée des parents qui se soucient encore de la formation intellectuelle, morale et professionnelle de leurs enfants; il est des maîtres qui croient encore en leur mission de transmettre un patrimoine et des valeurs et d’assurer une insertion sociale à leurs élèves. Il est des parents et des enseignants qui croient encore dans la vertu de l’école de lutter contre les inégalités culturelles et sociales. Il est enfin des entrepreneurs qui attendent de l’école qu’elle forme de futurs salariés capables de s’adapter à des situations inattendues, aptes à l’analyse et à la synthèse, prêts à se faire comprendre de leurs collègues et soucieux de se former et d’actualiser leurs connaissances – en bref, des jeunes ayant une tête bien faite au service d’une volonté d’agir.
    C’est à eux que tous nos dirigeants auront à rendre des comptes. Au bout de leur chemin, beaucoup «d’indignés lucides» les attendront et les sommeront de répondre à la seule question qui vaille: «Qu’avez-vous fait de nos enfants?»

     

    Tirer les leçons des printemps arabes

    Dans l’évaluation des systèmes éducatifs, le taux de résilience est devenu un indicateur de première importance au plan international. S’il est un projet que la banque de la Méditerranée devra porter en priorité c’est la construction d’une école qui empêche que les peuples ne dérivent vers la désespérance et la crédulité; c’est la seule chance de voir l’avènement de démocraties plus participatives, plus responsables et plus lucides. Il convient aujourd’hui de tirer les leçons de ces printemps arabes dont nous avons tous célébrer l’avènement mais qui risquent dans certains pays de sombrer dans l’obscurantisme et l’intégrisme justement parce que leurs écoles n’ont pas su apprendre aux jeunes à déjouer et à dénoncer les manipulations et les mensonges!

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