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    Tanger: La galère des petits pêcheurs

    Par L'Economiste | Edition N°:3680 Le 19/12/2011 | Partager
    Face à une exploitation acharnée, la mer de moins en moins généreuse
    Appâts et combustible, des frais que le pêcheur n’est pas sûr de récupérer

    L'ancien port de pêche. Les préparatifs sont de rigueur avant toute sortie en mer

    La journée d’un pêcheur commence tôt, très tôt. Dès l’aurore, la flottille de petites barques des pêcheurs traditionnels, rangées en peloton, se prépare à prendre le large. Du quai qui leur est réservé au port de Tanger, elles entament donc leur longue navigation au gré d’une mer capricieuse, pour aller en eaux poissonneuses. Ces bateaux pour les plus aisés, des pateras pour le reste, sont pour la plupart spécialisés dans la pêche à l’hameçon, la pêche au filet étant réservée, elle, aux grands bateaux.
    Aux commandes de sa barque, Said ne semble pas trop se soucier de la brume, ni de la brise humide cinglante. Le visage buriné, marqué par de longues heures sous un soleil ardent ou une pluie battante, Said fait bien plus que ses cinquante ans… Mais un large sourire illumine ses traits ce matin là, parce que sa journée s’annonce prometteuse.
    Ses compagnons de pêche viennent de lui indiquer un endroit à quelques milles de Tanger où la ressource serait abondante. L’espoir de rentrer avec une bonne prise le rend heureux et lui évite de penser aux frais que chaque sortie lui coûte. En effet, le bidon d’essence à lui seul revient à quelque 150 DH et si la mer est houleuse, il risque de le consommer en entier. Même son attirail de pêche, hameçons, fil, appâts, qu’il doit à chaque sortie renouveler représente pour lui des frais supplémentaires, mais indispensables. Avant chaque sortie, il faut les vérifier et les changer très souvent, sinon ils s’usent et ils risquent de lui faire perdre des prises. Mais les plus importants ce sont les appâts. Pour Said, qui pêche à la ligne, l’appât est d’une importance cruciale. D’autant que pour pêcher des poissons nobles, tels le sar (haddad), le labre ou la daurade, l’appât doit être vivant. «Un ami me fournit en appât d’excellente qualité», avoue-t-il alors qu’il vient de jeter un coup d’œil à sa ligne, étalée entre ses pieds. Les appâts sont ramenés de la région de Tahaddart où ils sont pêchés par des «spécialistes» à l’embouchure de l’oued du même nom. Un métier risqué, vu les courants qui traversent cette région, mais il est bien payé. Une boîte de crustacés gris, ceux que Said utilise pour sa pêche, coûte environ vingt dirhams, et il lui en faut deux. La veille, il les ramène et les met au frigo pour les conserver. En plein été, il doit emporter les appâts dans une glacière, pour qu’ils puissent rester vivants le long de la journée de pêche. Une fois arrivé à destination, le pêcheur jette l’ancre et se met face au vent pour que son amarre se tende. Son bateau est de la sorte maintenu stable face au vent.
    Said sort ses appâts et commence à les monter sur les hameçons, un travail d’artiste. Si l’appât est mort ou n’est pas bien monté sur l’hameçon, le poisson risque de ne pas ferrer ou de s’échapper. Certains poissons peuvent mordiller l’appât sans se faire prendre par l’hameçon. «La main vaut mille fois les sonars qu’utilisent certains pêcheurs aujourd’hui, elle est infaillible» explique fièrement un Said didactique. Le poisson commence par mordre de manière lâche pour ensuite donner un coup de dents final, et c’est là que l’hameçon prend. «On ressent comme une secousse électrique», s’exclame le pêcheur qui commence à remonter le fil lentement mais sûrement. «Maintenir la tension du fil est capital, sinon, au moindre lâcher, l’hameçon risque de se détacher et le poisson s’échapperait», explique ce pêcheur expérimenté. Une fois le poisson hors de l’eau, il le ramène lentement à bord avant de le détacher de son hameçon. C’est une belle daurade d’un demi-kilo qu’il vient de hisser à bord, un poisson de choix qui peut atteindre les 100 DH au kilo. Rapidement, il la met dans un baquet rempli d’eau de mer. C’est la seule manière pour que le poisson reste vivant et frais du moins jusqu’au retour. Après une journée de pêche, le baquet pourra contenir plus de vingt kilos de pêche si la chance lui sourit. S’il le vend à bon prix, il en aura pour environ 300 à 500 DH, de quoi rentrer dans ses frais et survivre deux ou trois jours. Sauf quand la mer gronde. Les possibilités de sortie s’amenuisent et les ressources pour vivre aussi.
    En moyenne, Said vit avec moins de 100 DH par jour. D’ailleurs, les prises ne sont plus aussi généreuses qu’avant. Il y a quelques années, un pêcheur pouvait se permettre de vivre de manière modeste de la mer. De nos jours, une autre occupation est nécessaire pour compléter les fins de mois. Alors Said est aussi peintre en bâtiment. Les jours de vent d’est, «Chergui» comme on l’appelle à Tanger, impossible de prendre la mer. C’est alors qu’il décroche quelques travaux de peinture chez des particuliers. Sinon, il profite pour peindre les barques des autres. Cet argent lui permet de boucher les fins de mois difficiles et d’entretenir sa barque, son seul trésor.
    La concurrence des autres pêcheurs n’aide pas. C’est le cas des chasseurs sous-marins dont les prises peuvent être plus importantes. «Un Zodiac à 70.000 DH peut être amorti en moins de six mois», affirme-t-il. Leur pièce préférée est le mérou dont les prises peuvent dépasser les 30 kilos. De 80 à 100 DH le kilo, ce poisson à la chair raffinée et prisée constitue un gros lot réservé à ces chasseurs. Faute de mérou, ces derniers peuvent en une journée de plongée ramener plus de 50 kilos d’autres poissons par personne, de quoi vivre décemment.

    De notre correspondant, Ali ABJIOU

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