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Tribune

De quelle manière et qu’est-ce qui peut sauver l’euro?
Par Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie

Par L'Economiste | Edition N°:3675 Le 12/12/2011 | Partager

Prix Nobel d’économie en 2001, Joseph E. Stiglitz enseigne cette discipline à l’université de Columbia après avoir dirigé le board des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Il en a démissionné en 2000 et depuis il se montre très critique à l’endroit de l’institution. Son ouvrage le plus vendu (La grande désillusion) a été traduit dans plus de 30 langues. Il préside une commission d’experts, nommée par le président de l’Assemblée générale de l’Onu, sur les réformes du système monétaire et financier international.
Son dernier livre, Le triomphe de la cupidité, existe également en anglais, en allemand, en japonais et en espagnol

Alors que l’on pensait que les choses ne pouvaient s’aggraver davantage, il semble pourtant que cela soit en train de se produire. Même certains des soi-disant membres «responsables» de la zone euro doivent aujourd’hui faire face à des taux d’intérêts plus élevés. Des deux côtés de l’Atlantique, les économistes ne discutent plus seulement de la question de la survie de l’euro, mais désormais de la nécessité de faire en sorte que sa disparition engendre le moins de bouleversements possibles.
Il est de plus en plus évident que les dirigeants politiques européens, malgré tous leurs efforts pour sauver l’euro, n’ont pas bien saisi la manière dont il fallait faire fonctionner la monnaie unique. Lorsque l’euro a été instauré, la conception dominante consistait à affirmer que la seule nécessité était celle d’une discipline fiscale – il s’agissait de s’assurer qu’aucun pays ne présente un déficit fiscal ou une dette publique trop importante par rapport à son PIB. Mais si l’Irlande et l’Espagne présentaient des excédents budgétaires et une dette plutôt basse avant la crise, ceux-ci se sont pourtant changés par la suite en déficits importants et en dettes élevées. C’est pourquoi désormais les leaders européens affirment que c’est sur les états membres de la zone euro présentant un déficit courant qu’il est nécessaire de garder un œil.
Dans ce cas il semble curieux, alors que crise se poursuit, que le refuge sacré pour les investisseurs mondiaux ne soit autre que les États-Unis, qui depuis des années présentent un déficit courant colossal. De quelle manière, alors, l’Union européenne distingue-t-elle les «bons» déficits courants – par lesquels un gouvernement établit un climat économique favorable afin d’attirer les investissements directs étrangers – des «mauvais» déficits courants? La prévention de mauvais déficits courants nécessiterait bien davantage d’intervention dans le secteur privé que ce qu’impliquent la doctrine néolibérale et celle du marché unique, qui prévalaient à l’époque de l’instauration de l’euro. La quête d’une réponse simple et claire nous rappelle les discussions qui ont suivi les différentes crises financières à travers le monde. À l’issue de chaque crise, une explication émerge qui se voit réfutée ou du moins remise en question par la crise suivante. La crise qui s’est déroulée en Amérique latine dans les années 1982 a été causée par un recours excessif à l’emprunt; raison que ne saurait expliquer la crise de 1994 au Mexique, due quant à elle à une épargne trop faible.
Ensuite il s’est agi de l’Asie orientale, qui disposait de taux d’épargne élevés, ce qui a fait émerger la nouvelle justification de «gouvernance». Mais ici encore l’argumentation s’est écroulée, dans la mesure où les pays scandinaves – dont la gouvernance figure parmi les plus transparentes au monde – avaient été frappés par une crise quelques années auparavant.
Il est intéressant de relever un fil conducteur commun à tous ces cas, ainsi qu’à la crise de 2008: les secteurs financiers se sont mal comportés, et ne sont parvenus ni à évaluer la solvabilité, ni à jauger le risque, comme ils étaient censés le faire.
Ces problèmes surviennent quoi qu’il arrive, que l’on parle de l’euro ou non. Mais l’euro a rendu plus difficile la réaction des gouvernements. Et le problème n’est pas seulement que l’euro ait fait disparaître deux outils clés – le taux d’intérêt et le taux de change – sans les remplacer par quoi que ce soit, ni même que le mandat de la Banque centrale européenne soit axé sur l’inflation alors que les défis actuels ne sont autres que le chômage, la croissance et la stabilité financière. En l’absence d’autorité fiscale commune, le marché unique a ouvert la voie à la concurrence fiscale – une course vers le bas destinée à attirer l’investissement et à booster une production facile à écouler à travers toute l’UE.
Par ailleurs, la libre mobilité de la main-d’œuvre signifie pour les individus la possibilité de choisir de rembourser ou non les dettes de leurs parents: les jeunes Irlandais n’ont qu’à quitter leur pays pour échapper au remboursement d’obligations de sauvetage bancaire stupides. Bien évidemment, les migrations sont une bonne chose en elles-mêmes, dans la mesure où elles relocalisent la main-d’œuvre là où son rendement est le plus élevé. Mais ce genre de migrations sabote en réalité la productivité.
Les migrations font bien entendu partie du mécanisme d’ajustement qui permet aux États-Unis de faire fonctionner un marché unique avec une monnaie unique. Plus important encore est le rôle du gouvernement fédéral dans l’aide aux États face au chômage de masse, apportée par allocation des recettes fiscales supplémentaires – la fameuse «union de transfert», si détestée par de nombreux Allemands.
Mais il faut comprendre que les États-Unis sont également prêts à accepter le dépeuplement d’États entiers, lorsque ceux-ci ne sont plus compétitifs. (D’où la plaisanterie selon laquelle les compagnies américaines peuvent se rendre dans ces États pour acheter des sénateurs à un prix plus intéressant.) Mais les pays européens en retard de productivité sont-ils prêts à accepter un solde migratoire négatif? D’un autre côté, sont-ils prêts à faire face à la douleur d’une dévaluation «interne», démarche qui a échoué avec l’étalon-or et s’apprête à échouer sous le régime de l’euro?
Même s’il est possible qu’au sein des pays d’Europe du Nord certains aient raison d’affirmer que l’euro pourrait fonctionner pleinement si une discipline effective était imposée aux autres (je pense personnellement qu’ils ont tort), ils se mentent à eux-mêmes sur fond de moralisation. Passe encore le fait d’accuser leurs compatriotes du sud de débauche budgétaire, ou, dans le cas de l’Espagne et de l’Irlande, d’avoir laissé dominer les libres marchés sans prévoir l’issue d’un tel choix. En revanche, cela ne règle pas le problème actuel: les dettes immenses, qu’elles soient le fruit d’erreurs de calcul privées ou publiques, doivent être gérées dans le cadre de l’euro.
Les compressions dans le secteur public aujourd’hui ne règlent en rien les débauches budgétaires d’hier; elles ne font que pousser les économies vers des récessions un peu plus profondes. Les dirigeants européens le savent. Ils savent qu’il y a un besoin de croissance. Mais plutôt que de s’attaquer aux problèmes du moment et de déterminer une formule pour la croissance, ils préfèrent se livrer à des homélies sur ce que le gouvernement précédant aurait dû faire. Un moyen de trouver satisfaction en sermonnant autrui, mais qui ne résoudra pas les problèmes de l’Europe – et qui ne sauvera pas l’euro.

Abomination pour les partisans du libre marché

En Espagne, par exemple, l’argent a été injecté dans le secteur privé par des banques privées. Une telle exubérance d’irrationalité devrait-elle contraindre l’État à limiter bon gré mal gré l’investissement public? Est-ce à dire que l’État devrait décider quels flux de capitaux – par exemple dans le domaine de l’investissement immobilier – sont mauvais, et doivent pour cette raison être taxés ou limités? Cela me semble avoir du sens, mais ce genre de politiques constitue une abomination pour les partisans du libre marché dans l’UE.

 

Copyright: Project Syndicate, 2011.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Martin Morel

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