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Chronique Militaire

Egypte: Les Frères musulmans contre les militaires
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3620 Le 21/09/2011 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

Au pays des Pyramides, le temps paraît loin où l’on chantait, place Tah-rir, «l’armée et le peuple, main dans la main!». Aujourd’hui, ce peuple soupçonne les militaires de vouloir accaparer le pouvoir. En Egypte, après tout, il n’y a pas eu de révolution, pas même un changement de régime. La foule a chassé un général devenu kleptocrate, d’autres généraux ont profité de l’occasion pour prendre sa place. Ce n’était pas difficile! L’armée, via le Conseil suprême des Forces armées (CSFA), était prête à prendre les commandes. Il lui a suffi de ne plus obéir aux ordres d’un président déconsidéré.
Le peuple égyptien veut la démocratie; cela signifie lui donner la parole, l’inviter à élire librement ses représentants, créer un Etat de droit. Cependant, les lois d’urgence de Moubarak sont toujours en vigueur, des protestataires sont emprisonnés, l’opposition peine à se faire entendre à l’exception, notable, des Frères musulmans (FM). Ceux-ci ont senti grandir la colère de l’opinion; ils s’affirment jour après jour comme le mouvement politique le mieux structuré, le plus établi, le plus capable, apparemment, de s’imposer. Cela pourrait s’effectuer par la voie des urnes si les généraux y consentent. Cela sera peut-être le fruit d’une prochaine révolution qui verrait les militaires retourner enfin dans leurs casernes.

L’hostilité des Egyptiens à Israël

 

Avec le CSFA, depuis la chute de Moubarak, les islamistes, prudents, s’étaient montrés conciliants. Depuis un mois, tout a changé. Les FM donnent de la voix. Ils craignent de voir les généraux retarder la date des élections; ils condamnent le renforcement des lois d’exception; ils récusent les projets constitutionnels prêtés à l’armée. Surtout, le mouvement islamiste s’oppose à la politique israélienne de l’Egypte.
Au sein de la société, tous segments confondus, les ressentiments anti-israéliens vont croissant. Pour la première fois depuis huit mois, ce thème préside aux manifestations. A l’origine de cette évolution, il y a la mort de six policiers égyptiens au cours d’une incursion israélienne dans le Sinaï après l’attentat d’Eilat du 18 août. Les «regrets» d’Israël n’ont pas ramené le calme, ni d’ailleurs les mesures prises par le CSFA que l’opinion aurait voulu plus radicales, comme le rappel de l’ambassadeur d’Egypte. Une certaine fermeté aurait pu éviter au Conseil suprême cette fureur populaire et l’attaque, le 9 septembre, de l’ambassade d’Israël. On ne sait pas qui est à l’origine de ce coup de force. Les Frères musulmans avaient annoncé le boycott de la manifestation mais des sources proches de la CIA se disent convaincues de leur participation. Une chose est sûre. L’armée a laissé l’émeute se donner libre cours avant d’intervenir in extremis avec des commandos, pour sauver des agents israéliens coincés dans la chancellerie.
Le CSFA a voulu indiquer aux manifestants que sa politique vis-à-vis d’Israël avait changé depuis Moubarak. Hélas, le refus du maréchal Tantawi, lors de l’assaut contre l’ambassade d’Israël, de répondre aux appels téléphoniques de Benyamin Netanyahou, n’a pas suffi à le démontrer! L’opinion n’a retenu que le sauvetage des six Israéliens. Dès lors, les FM s’opposent clairement au CSFA; leur dernier communiqué justifie l’attaque de l’ambassade, condamne la position égyptienne jugée trop conciliante avec Israël, dénonce le renforcement par le CSFA, le 10 septembre, des lois d’exception. Unanimement rejetées par les Egyptiens, ces lois autorisent les militaires à appréhender des gens sans motif pour les déférer devant un tribunal militaire sous un quelconque prétexte. Essam el-Irian, vice-président de «Liberté et Justice», parti affilié aux Frères musulmans, juge «évidemment impossible» la tenue d’élections libres sous un tel système.

Les élections législatives reportées sine die

 

Ces élections sont l’autre dossier qui a poussé les islamistes à s’opposer au CSFA. Initialement, le scrutin devait intervenir en juillet, puis en novembre. Un nouveau report est probable. Le dépôt des candidatures était annoncé pour le 27 septembre mais la date n’a pas été confirmée. Aussi, les FM semblent-ils décidés à manifester leur colère, y compris sur la place Tahrir, si «la volonté du peuple est encore une fois bafouée»; ils ont estimé, le 13 septembre, dans une déclaration faite à Alexandrie, que «le pouvoir intérimaire tentait d’organiser une contre-révolution», tous propos dont ils s’étaient soigneusement abstenus au début du «printemps» égyptien.
S’agissant de la Constitution, le CSFA voudrait instituer des principes supra constitutionnels dont les FM ne veulent pas. Ces textes sont conçus pour éviter que la nouvelle assemblée, escomptée majoritairement islamiste, soit «constituante». Plus récemment, les débats ont pris un nouveau tour avec cette intention prêtée aux militaires de former un comité de cent membres, chargé de rédiger la Constitution. Ce comité, placé sous le contrôle des généraux, présenterait un double avantage: la nouvelle assemblée ne serait pas «constituante» et les principes supra constitutionnels n’auraient plus lieu d’être.
Le mouvement islamiste est divisé sur la tactique à adopter. Après maintes persécutions, les Frères musulmans se sont longtemps cantonnés dans un rôle d’ «opposant loyal». Ils perçoivent aujourd’hui l’opportunité d’accroître leur influence politique, ce que les généraux veulent éviter à tout prix. D’où les hésitations de certains des «Frères», partagés entre le désir d’exercer une pression accrue sur le CSFA et la crainte que la réplique de celui-ci s’en vienne compromettre leurs acquis dans l’opinion.
On ignore encore les véritables intentions du Conseil suprême des Forces armées quant au déroulement des élections. En revanche, sa position ne devrait pas changer pour ce qui concerne les relations avec Israël, la rédaction de la Constitution, le maintien des lois d’exception. Si le CSFA a montré qu’il pouvait tolérer des manifestations, il est sans doute déterminé à combattre durement toute opposition ouverte. Ce faisant, les Egyptiens pourraient bien s’unir contre leurs généraux, une hypothèse que ces derniers redoutent fort. Le pays se trouve confronté à des perspectives lourdes de périls. La révolution, si elle survient enfin, risque de ne pas être une partie de plaisir.

 

                                                                                                                                                          

 

«Qui sont les Frères musulmans?»   

 «Fondée en 1928 à Ismaïlia, sur les rives on ne peut plus cosmopolites du canal de Suez, par un très pieux instituteur, Hassan El-Banna, l’Association des Frères musulmans vise d’abord à sauver les âmes des Egyptiens, condition sine qua non à la libération de leur pays du joug britannique. Ce en quoi ils évoquent à s’y méprendre les Frères chrétiens, ces catholiques irlandais dont le mouvement créé en 1802 conjuguait jusqu’à la confusion foi romaine « pure » et nationalisme antibritannique.
Piétistes et nationalistes, les Frères musulmans sont des conservateurs voués de prime abord à réislamiser la société. Très tôt, ils fondent écoles, hospices, dispensaires, bibliothèques, ateliers de couture. Leur nombre atteint 2 millions, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Accusés de subversion par le roi Farouk, monarque d’une Egypte devenue depuis peu indépendante, ils font le dos rond…
Le coup d’Etat des «Officiers libres» qui abolissent la monarchie et établissent la république d’Egypte leur sera fatal et ce, en dépit de l’affiliation d’au moins deux soldats républicains, Nasser et Sadate. Mis à l’index par le nouveau régime qui les accuse de collusion avec «l’impérialisme et ses sbires locaux», à savoir les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, les Frères subissent le martyre, le bagne, la torture, le bannissement.
Beaucoup trouvent refuge en Arabie saoudite alors en guerre contre l’Egypte «laïque et athée», «appendice» de l’Union soviétique. L’or noir aidant, les Frères vont étoffer le mouvement et l’essaimer, avec la bénédiction de Washington - guerre froide oblige -, de Djakarta à Alger en passant par Damas, Khartoum et puis, enfin, Le Caire, où ils reviennent au jour sous l’œil complice d’un Sadate soucieux d’en faire un barrage contre la gauche nationaliste et laïque…
Jusqu’au scrutin (égyptien) de 2005 où ils mettent en lice des candidats «indépendants» qui remportent pas moins de 88 sièges sur 454, ce qui en fait, du coup, la deuxième force du pays, juste après le Parti national démocratique du raïs Moubarak! Un statut qu’ils perdent lors des élections de l’an dernier – amplement truquées – d’où ils sortent exsangues avec pour solde de tout compte, zéro siège! Frappés de plein fouet, les Frères temporisent, prennent leur mal en patience et attendent leur heure».

(Slimane Zeghidour, écrivain et journaliste français, in TV5Monde, 9 février 2011)

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