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Chronique Militaire

Printemps arabe: Le Liban dans l’œil du cyclone
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3610 Le 07/09/2011 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

IL fut un temps, celui des années 1970-1990, où tout ce qui émouvait le Moyen-Orient avait au Liban des répercussions. En revanche et non sans paradoxe, les habitants du pays du Cèdre n’ont guère réagi aux événements qui agitent le monde arabe depuis six mois. Sans doute l’inconsistance du pouvoir libanais explique-t-elle cette réserve. Dans ce non-Etat qu’est le Liban, pas de Bastille à conquérir, pas de tyran à abattre ni de famille à chasser de ses palais!
Cette étrange période de calme pourrait toucher à sa fin. Les évènements de Syrie et l’impuissance actuelle du régime alaouite à rétablir l’ordre inquiètent fort le Hezbollah libanais et son tuteur, l’Iran. La géopolitique explique aisément pourquoi tout pouvoir syrien, dès lors qu’il est solide, exerce une forte influence sur le Liban. Si demain, à Damas, une majorité sunnite réussissait à défaire le pouvoir de Bachar al-Assad, au Liban, les élites traditionnelles, sunnites, chrétiennes, druzes, une fois revenues aux affaires, s’attacheraient à réduire le Hezbollah, tout au moins sa milice. L’Arabie saoudite, la Turquie, l’Egypte, d’autres encore, saisiraient également l’occasion pour en finir avec l’influence iranienne au Levant.
Cela ne signifie pas que le pouvoir à Damas soit à la veille de s’effondrer, ni que les sunnites syriens aient les moyens et l’ascendant nécessaires pour s’imposer aux diverses minorités syriennes, cela veut dire que plus le pouvoir à Damas apparaîtra vulnérable, plus le Liban ressentira douloureusement les conséquences des troubles intervenus chez son voisin.

 

 

Les fondements de la question du Levant

S’il est possible de décrire les évènements syriens comme la lutte des sunnites majoritaires contre les Alaouites, la réalité confessionnelle libanaise est, quant à elle, plus complexe. On y trouve, d’un côté, le Hezbollah chiite, parti en même temps que milice, soutenu par la Syrie et l’Iran, politiquement associé à certains groupuscules chrétiens et druzes, en quasi-rupture avec leur communauté d’origine. Cet ensemble porte le nom de «Coalition du 8 mars». En face, figure une autre coalition, celle du «14 mars», majoritairement sunnite, soutenue par l’Ouest et par plusieurs Etats de la région, Arabie saoudite en tête. Cet ensemble inclus des alliés de taille, la majorité des chrétiens et des druzes libanais. En janvier, le Hezbollah contraignait le gouvernement à renoncer; depuis juin, il contrôle le nouveau gouvernement de Najib Mikati, un sunnite pro-syrien(1), connu pour ses liens d’affaires avec le régime d’al-Assad.
Au Liban, toutefois, la politique n’est jamais figée. Les sunnites guettent l’occasion de retourner la situation au moment où les maîtres syriens du Hezbollah se préoccupent de la leur; de leur côté, les chrétiens et les druzes attendent de savoir, non sans appréhension, dans quelle direction le vent va souffler. Le Liban doit toujours composer avec cette double réalité, la volatilité de ses politiciens, l’ombre menaçante du voisin syrien. Si ce dernier parvient à rétablir son ordre, il viendra sans délai au Liban réaffirmer une prééminence un instant menacée et qui s’exerce depuis des lustres dans tous les domaines, du secteur bancaire aux derniers militants des moindres factions en passant par les plus hauts échelons du gouvernement, de l’administration et de l’armée… Si, en revanche, le pouvoir damasquin se révèle paralysé par l’émeute, les partis libanais se retrouveront abandonnés à eux-mêmes, à charge pour eux de défendre leurs intérêts.
Le Hezbollah se prépare au pire, non sans prêter main forte aux autorités syriennes. Suivant les instructions de Téhéran, la milice chiite a dépêché en Syrie des centaines de combattants pour aider les forces de sécurité, elles-mêmes renforcées par des unités de Gardiens de la révolution venues d’Iran. Cependant, le Hezbollah est divisé quant à l’opportunité de cette aide, nuisible pour son image. Au contraire de ses jeunes militants, les anciens du parti voudraient profiter de la révolte en Syrie pour jouer au Liban un rôle plus actif et plus autonome.
En attendant d’être fixé quant à l’avenir du régime alaouite, le Hezbollah craint de voir les communautés sunnite, chrétienne et druze, appuyées par Riyad, voire par Ankara, chercher à l’emporter militairement sur lui. Des armes arrivent chaque jour au port de Beyrouth. Depuis des semaines, les Forces libanaises (voir encadré) et leurs alliés sunnites et druzes au sein de la coalition du 14 mars, se préparent activement à l’affrontement. Au cas où !
Car il est difficile de prévoir qui prendra l’initiative. Certains veulent affaiblir le Hezbollah dont la puissance militaire autonome est incompatible avec l’existence d’un Etat. Mais la Syrie, aussi, juge sans doute opportun de remuer les cendres encore chaudes de la guerre civile. Cela peut même lui sembler urgent dans la mesure où l’OTAN, une fois l’affaire libyenne réglée, aura les mains libres, sinon pour venir au secours des contestataires syriens, du moins pour appuyer les Libanais opposés au Hezbollah. A Beyrouth, on dit que Jamil Al-Sayyid, ancien directeur (chiite) du Renseignement intérieur, a été convoqué à Damas où il a été invité à agir contre des Libanais anti-syriens. La milice des Mourabitoun, une formation sunnite qui eut son heure de gloire au temps du nassérisme triomphant, aujourd’hui proche de Damas, aurait été chargée de fomenter des incidents confessionnels à Beyrouth, Tripoli, Saïda...
Au Liban, une nouvelle guerre civile menace, fruit détestable des troubles syriens. La crainte que surviennent de graves évènements a détourné le Hezbollah de son adversaire israélien. L’attention de la milice chiite se reporte vers le nord, au-delà du Litani, dans la plaine de la Bekaa, où il entreprend de conforter ses positions. De là, le parti de Dieu développe ses réseaux de communications, liaisons et commandement avec le reste du pays ; il aménage des lignes de défense dans le Haut Metn et le Kesrouan, au nord-est de Beyrouth, ce qui devrait être terminé à la fin d’octobre ; il souhaite se prémunir contre une attaque surprise des Forces libanaises dans une région qu’elles connaissent bien et qui est proche de leurs bases. D’autres préparatifs sont en cours dans le Akkar sunnite, au nord-Liban, où les dissensions entre sunnites et chiites sont souvent vives. C’est justement au Akkar que le 17 août, un dîner de rupture de jeûne, organisé par le président pro-syrien d’une association de responsables religieux, a été attaqué par des hommes armés, revêtus d’uniformes libanais. Un membre du conseil islamique alaouite présent au repas a été tué ainsi que le chauffeur d’un juriste sunnite. Certains ont vu là la main des services syriens désireux d’enflammer les passions libanaises. La paix civile au pays du Cèdre va être d’autant plus difficile à maintenir que le régime syrien sera plus affaibli. Sur la route qui le mène sensiblement vers sa chute, on peut compter sur Bachar al-Assad et les siens pour ne pas hésiter, jamais, à mener la politique du pire. Et ce ne serait pas la première fois que les Libanais auraient à en payer le prix…

Les communautés libanaises

SELON une estimation qui date de 2009 -le dernier recensement ayant eu lieu en 1932, et un nouveau recensement remettrait en cause le compromis de 1943-, il y aurait au Liban 4.100.000 habitants, répartis en 18 communautés, dont 40% de chiites, 26% de sunnites, 15% de chrétiens maronites, 7% de druzes, 5% de chrétiens grec-orthodoxes, 3% de Grecs catholiques…

«Les Forces libanaises»

CONTRAIREMENT à ce que l’on pourrait croire, le vocable «forces libanaises» ne désigne pas l’armée nationale. «Forces libanaises» est le nom donné à la milice chrétienne maronite. Celle-ci est l’émanation du mouvement phalangiste, créé par Pierre Gemayel en 1938 (il était le père des présidents Béchir Gemayel assassiné, à peine élu, en septembre 1982, d’Amine Gemayel, président de 1982 à 1988, et grand-père de Pierre Gemayel, ministre de l’Industrie, né en 1972 et assassiné à Beyrouth le 21 novembre 2006).
Les Phalangistes ressemblent aux formations fascistes italiennes et espagnoles. Cette milice a joué un rôle majeur dans la guerre civile qui a bouleversé le Liban entre 1975 et 1990. Interdite d’existence, avec l’avènement de gouvernements pro-syriens depuis la fin de la guerre civile, le parti et sa milice se sont reconstitués après que Damas ait dû rappeler en Syrie (2005) les trente mille hommes qui occupaient le pays depuis trente ans. Les Forces libanaises étaient jugées plutôt bien organisées et armées. Au début des années 1980, elles ont reçu l’aide technique et matérielle d’Israël qui leura fourni chars et pièces d’artillerie et même organisé pour les cadres des stages de perfectionnement militaire en Israël même. Toutefois, cette milice, à l’instar de ses homologues, avait les défauts de ses qualités. Elle était capable de défendre ses positions dans la montagne et ses quartiers de Beyrouth avec courage et acharnement, elle était à peu près hors d’état de mener des actions offensives d’une certaine envergure hors de son domaine naturel d’action. Sa valeur d’aujourd’hui est mal connue.

(1) Depuis le compromis historique de 1943, la tradition au Liban est que le président de la République soit un chrétien maronite, le chef du gouvernement, un sunnite, le président de l’Assemblée nationale, un chiite. L’armée, quant à elle, est toujours commandée par un maronite, son second est un officier sunnite, un conseil militaire de cinq membres appartenant aux cinq plus grandes communautés veille au respect des équilibres confessionnels.
Bien qu’ils se soient révélés incapables de changer le système, tous les Libanais sont conscients du caractère inepte de ce confessionnalisme qui aboutit à confier des responsabilités à des personnes, non à raison de leur compétence mais de leur religion.

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